1831-Attractions quinconces Bx

AU GRE DES BROCANTES :

Samedi 02 juin 2012, il y avait une brocante à Blanquefort, elle avait lieu dans le parc du Château de Dulamon et je regardais le titre des livres proposés à la vente par les brocanteurs, mes yeux sont tombés sur un titre prometteur : "Dix siècle de vie quotidienne à Bordeaux" d'Albert Rèche aux étditions Seghers 1983. J'en ai demandé le prix, 2€, je l'ai acheté. Il est réédité et vous pouvez l'acheter.

Je l'ai feuilleté et un chapitre a particulièrement attiré mon attention, il s'agit de : "1831 : premières attractions foraines sur les Quinconces" et je ne vais pas resister au plaisir d'en recopier des passages pour reconstituer l'enfance joyeuse de mon père né à la fin du XIXème siècle et qui d'après mon cousin André Billard, a vécu ses premiers jours dans un immeuble d'une rue proche du Temple protestant de la rue Notre-Dame donc très près des Quinconces. Souvent mon père m'a raconté les spectacles offerts par les forains dans sa jeunesse et j'en ai retrouvé certains dans ce livre.

Déjà 1826 a vu les Bordelais accourir aux bains des Quinconces construits par Laclotte et Bonfin. L'été, ils se sont promenés sur les Allées d'Angoulême et de Berry (qui, en 1830, ont pris le nom d'Orléans et de Chartres), et c'est au lendemain de la révolution de Juillet qu'apparaissent, sur les Quinconces, les premières attractions. Une ménagerie, celle de Michelon, s'y installe dès 1831. L'année suivante, c'est une "baraque de figures tirées de l'Ecriture sainte" qui attire les badauds. Mais voici le cirque, celui de Lustre et Modeste, puis celui du célèbre Franconi qui montre les "deux éléphants du roi du Siam" et, une fois de plus, ses talents incomparables d'écuyer. Lui succède le cirque de Tourniaire avec ses chevaux et le "seul rhinocéros présenté en Europe". Spécialiste de la voltige, Virginie Kenebel est là pour la Noël de 1832. Dans une baraque des allées d'Orléans, Henri Martin présente durant quatre mois, de février à juin 1833, les bêtes de sa ménagerie. Sa publicité annonce qu' 'il entrera dans la loge du tigre, de hyène et des léopards et distribuera la nourriture aux animaux". Prix du spectacle : de 50 centimes à 1,50 franc. N'oublions pas que Martin est le premier dompteur à avoir fait des "présentations en douceur" de bêtes fauves.

Jean-Paul Avisseau qui, en 1976, a organisé aux archives municipales une bien plaisante exposition sur le cirque à Bordeaux, note que, la même année 1833, M. Royné, "élève de M. Bosco", donne un spectacle de magie égyptienne et que du 1er avril au 22 mai, se produit le cirque Loisset avec l'écuyère Kenebel et, aussi, le clown Auriol dont ce sont les débuts. En 1834, Franceschini monte une baraque pour présenter des oiseaux dressés. L'hiver venu, c'est le cirque équestre de Vidal et Robba qui, entre la rue d'Enghien et le cours Tournon, succède à Loisset.

On se demande qui, de Franconi ou de Kenebe, de Loisset ou d'Auriol suscite le plus d'enthousiasme. Acrobate, équilibriste et clown, Auriol,  le Toulousain (qui se fera applaudir dans toute l'Europe dans son costume de Paillasse surmonté d'un bonnet de fou garni de clochettes), jongle sur un cheval, passe d'un bond à travers un cercle formé de qurante pipes et saute un mur de vingt quatre hommes tenant en l'air leur fusils, baîonnettes au canon. Ainsi commence la tradition qui fait, de la place des Quinconces, le lieu de stationnement préféré des cirques ambulants venus concurrencer les établissements identiques, mais permanents installés à Bordeaux depuis le XVIIIe siècle.

Les premiers cirques bordelais

Comme l'a fort justment fait remarquer J.-P. Avisseau, c'est à Antoine Franconi que l'on doit la création du premier cirque bordelais. Il en a eu l'idée après le passage du créateur du genre, Philip Astley, ancien sous-officier de cavalerie britannique devenu écuyer et qui a installé, à la fin du printemps 1785, son Amphithéâtre anglais dans l'hôtel des Fiacres de la place Rodesse (actuelle manufacture des tabacs). L'année suivante, Franconi présente au même endroit des spectacles de haute voltige et, en 1790, fait applaudir ses talents d'écuyer sur les terrains où Fleurichaud organisa, en 1774, ses combats d'animaux, c'est-à-dire dans l'actuel quartier Mériadeck.

Non loin s'étendent, entre les allées Damour et la rue du Pont-Long (George-Bonnac), les magnifiques jardins du président de Gascq vendus par les héritiers du magistrat. Conséquence : on prolonge la rue Judaïque qui, jusque-là, est arrêtée par la propriété de l'ancien premier président du parlement. L'acquéreur du domaine n'est autre que M. Ségalier qui, de surcroît achète les jardins mitoyens appartenant aux chamoines de Saint-Seurin et réalise une belle opération immobilière rentabilisée par l'ouverture de deux rues : la rue Ségalier et la rue du Manège. Pourquoi ce dernier nom ? Tout simplement parce qu', à la Révolution, Ségalier construit sur la partie des terrains situés entre les allées Damour et la rue Judaîque un manège destiné à l'entraînement de la Garde nationale, manège utilisé dès 1791 par Franconi. Devenu l'associé, puis le successeur d'Astley, Franconi crée à Paris le Cirque Olympique, appellation qu'il utilise ensuite à Bordeaux pour le manège qui, jusqu'à la Révolution de 1830, accueille des cavaliers, des spectacles de cirque et des combats d'animaux : c'est tout à la fois un manège et une salle de spectacle. Le succès remporté par les jeux du cirque pousse des financiers à monter, en 1834, une opération destinée à doter Bordeaux d'un cirque permanent. Ils envisagent de l'édifier en plein centre ville, rue Porte-Dijeaux sur l'emplacement du vieil hôtal de la Providence, occupé de nos jours, par les magasins La Redoute. L'affaire échoue, mais elle est reprise en 1835, date à laquelle est constituée une société civile "pour la construction du Cirque Olympique de Bordeaux". Parmi les associés, l'achitecte Durand qui aménage l'hôtel du conseille de Castelneau d'Auros, bâti, en 1780, 20 rue Judaïque, à l'angle de la rue ouverte quatre ans plus tôt par le magistrat et baptisée de son nom. L'opération, note J.-P. Avisseau, est présentée comme très rentable "puisque la location des étages de l'hôtel, celle des leçons d'équitation établies dans le cirque même, celle des bals par souscription viendront s'ajouter aux produits des divers genres de spectacles, notamment ceux donnés par les troupes équestres".

Le cirque est inauguré le 17 janvier 1836, un banquet précédant la première représentaion. Jusqu'en 1865, les plus grandes troupes se produiront dans ce Cique Olympique que l'on appelle aussi Cirque Français et, plus tard, Théâtre du Cirque : Vidal et Robba (1836), les frères Bouthors en 1841, Colombier et Avrillon l'année suivante, les frères Bourgeois en 1852, le cirque des Familles de Rimbert et Lambert en 1855 et enfin le Cirque Impérial de Franconi en 1864 et 1865. Après le passage de la troupe de Théodore Rancy en 1865, le Cirque disparaît. Acheté par la famille LOUIT (les propriétaires du château Dulamon à Blanquefort),  fils du fondateur de la célèbre chocolaterie bordelaise (qui habite l'hôtel de Castelneau d'Auros), il est transformé en théâtre par l'architecte Lamarle qui construit une salle de trois mille places, inaugurée le 1 er septembre 1868.

Très vite, ce théâtre LOUIT s'avère trop grand pour y jouer des comédies : on le réserve à l'art lyrique. Opéras et opéras comiques sont présentés dans ce cadre imposant, d'autant que le Grand-Théâtre est devenu siège de l'Assemblée nationale au moment de la guerre 1870-1871. Quand peuvent reprendre les représentations lyriques au Grand-théâtre, le théâtre Louit est transformé en café-concert... et prend le nom de Folies-Bergère (pour la circonstance, a été créé un Jardin d'hiver) où se succèdent les attractions les plus variées. En 1886, un nouveau changement : les Folies-Bergère deviennent les Bouffes-Bordelais. Cette fois, on y joue l'opérette. Pas pour longtemps car, le 2 juillet 1888, le théâtre est ravagé par un incendie et l'architecte Gervais chargé de reconstruire l'établissement le réduit plus modestment à mille quatre cents places. Innovation : la salle est éclairée par un plafond lumineux de vingt-neuf lampes à garz. Réouverte le 29 octobre 1890, la salle de spectacle devient le Théâtre des Arts spécialisé dans la comédie avec Mounet-Sully, Coquelin et autres grands noms de la Comédie-Française. Marguerite Moreno s'y produit en même temps que la belle Liane de Pougy. Encore un changement : en 1907, retour au music-hall sous le nom d'Appolo-Théâtre. Entracte en 1914 quand,  de nouveau, le gouvernement se replie sur Bordeaux. Cette fois, la salle de la rue Castelnau-d'Auros sert de lieu de séances aux sénateurs. La guerre fini, l'Appolo-Théâtre retourne à la comédie sous l'animation de Léopold Lescouzères et de Mauret-Lafage puis en 1927, s'y ajoute l'opérette. Et même les revues. Octobre 1932 : l'Appolo n'est plus cette fois théâtre mais cinéma, et le rideau se lève sur un film de Charlie Chaplin, les lumières de la ville. A deux reprises interviendront encore des transformations, l'Appolo laisant la place d'abord au Rio et, enfin au complexe Ariel.

Au temps des cirques permanents.

Nous sommes bien loin du Cirque Olympique disparu sous Napoléon III, mais sait-on que le relais, à cette époque du second Empire, a été pris par les cirques construits, il est vai, en planches comme celui de la rue d'Aviau qui, dès 1866, a laissé place aux archives départementales ou comme celui qui se dresse, à la même époque, sur l'emplacement occupé de nos jours par les immeubles numéros 69 à 79 de la rue Abbé-de-l'Epée, où se produisent, en 1868, le Cirque Espagnol de Juan Perez suivi du Cirque Romain des frères Casuani ? Ce dernier cirque attire l'attention de la police car les habitants de la rue Saint-Sernin [de l'Abbé-de-l'Epée] se plaignent : aux entractes et à la fin des représentations nocturnes, les spectateurs satisfont leurs 'besoins naturels" devant les maisons qui entourent le cirque, et "la décence publique est outragée". Le rapport du commissaire centra constate que "les lieux d'aisance du cirque ne sont jamais éclairés". Aussi, la direction du cirque est-elle mise en demeure de placer "des becs de gaz qui éclairent suffisament les cabinets", sinon c'est la fermeture immédiate. L'injonction est entendue, et le Cirque Romain, qui devait donner ses dernières représentation dans la journée du 10 novembre 1869, est même autorisé à les poursuivre jusqu'au 20 décembre. Dans ce quartier, et toujours sous le règne de Napoléon III, apparaît un autre cirque permanent. En effet, entre le 109 et le 123 de la rue Judaïque s'étend, jusqu'à la rue Ségalier, la propriété d'un 'jardinier-fleuriste", M. Gueyraud, fort propice à abriter un cirque à l'heure où les Bordelais sont particulièrement friands de tels spectacles, des Bordelais privés du Cirque Olympique par la décision d'Emile LOUIT de transformer son établissement en théâtre. Ainsi naît le Cirque National qui finira par prendre le nom d'ALHAMBRA où se fait notamment applaudir, peu après sa construction, la troupe du cirque Bazola. Sur le reste des terrains de M.Gueyraud sont édifiées des maisons, et l'ensemble est appelé "cité du Cirque". Au milieu est tracée l'officieuse rue de l'Alhambra ou rue du Cirque qui ne sera baptisée par la municipalité qu'en 1894, lorsqu'elle ne sera plus fermée à ses deux extrémités par des grilles : elle prend alors le nom de rue d'ALZON. Autre concurrent pour les foires des Quinconces, le Grand Hippodrome de Bordeaux. Sur le boulevard de Caudéran [du Président-Wilson], entre les rues Judaîques et Dauzats, est inauguré le 5 avril 1890 cet établissement permament construit sur l'ancienne et importante propriété du banquier Delvaille déjà amputée lors du tracé du boulevard, en 1865, et qui avait été, dit M. Castel, "un parc magnifique dans le style anglais, avec des ormes, buissons et bois taillis, bancs rustiques, terrasses et tonnelles". (Sur cette propriété Devaille seront ouvertes les rues Dauzats (souvenir d'un peintre), de Soissons (du nom deu curé de l'église Saint-Seurin de 1832 à 1857), Raymond Lartigue (propriétaire du terrain voisin) ainsi que la prolongation de la rue de l'Eglise-Saint-Seurin [Georges-Mandel]). Ces terrains qui appartiennent, alors, au conseiller général Léon Lesca sont loués à M.HANAPPIER. Ce dernier demande à Gustave Carde, entrepreneur à La Bastide, de lui édifier, sur des plans de l'architecte Tournier, "le plus vaste hippodrome de province". De forme ovale (62 mètres de long sur 51 de large), ce cirque de pierre pouvant contenir quatre mille personnes a une piste de 42 mètres sur 34. Surmontée d'un dôme vitré s'élevant à plus de 25 mètres de haut, la salle est peinte en mauve. On entre par un majestueux escalier à double rampe ouvert sur le boulevard. Derrière a été installée une écurie pour cent vingt-cinq chevaux. A l'inauguration, le 5 avril 1890, le Tout-Bordeaux applaudit une gracieuse écuyère, Elvira Guerra, petite fille d'un banquier italien fondateur du Cirque Romain, une étonnante acrobate, mis Dora, et un spectacle que les journaux jugent grandioses : Une fête sous Louis XV réunit plusieurs centaines de figurants (le public a un faible pour ces grandes reconstitutions que les cirques les plus importants mettent à leur programme). Le tout est présenté par Alexandre Nava, concessionnaire de l'Hippodrome. Hélas ! dans la nuit du 29 au 30 septembre suivant, un incendie se déclare qui coûte 600 000 francs à Hanappier et 200 000 francs à Nava. On construit un nouvel établissement inauguré le 16 mai 1891. Elvira Guerra se fait de nouveau, admirer en sautant avec son cheval une table de banquet sur laquelle ont été posés des candélabres allumés. Peu après, Nava est mis en faillite. Sa belle-soeur, Jeanne Ory, lui succède, connaît très vite des déboire et passe la main à un dresseur de loups de Sibérie, Roche, remplacé à son tour par la propirétaire du Cirque de Barcelone, Mme Alégria. L'éloignement du centre ville paraît être la cause de la déconfiture du Grand Hippodrome qui ferme ses portes en 1894. Quant à la vedette de ses débuts, Elvira Guerra, conquise par la ville qui lui a fait fête, elle se retirera non loin du boulevard, 54 avenue Carnot, avant de mourir en 1937, à l'âge de quatre vingt deux ans, 31,  rue des remparts.

Notons que, dix ans avant la construction du Grand Hippodrome, les quarante-sept voitures et le chapiteau du Grand Cirque Anglais de George Sanger (qui avait pris, à Londres, l'ancien théâtre du célèbre Astley) s'étaient installés sur les terrains d'Henry Deffès qui, plus tard, permettront l'ouverture des rues de Colmar, de Mulhouse et Henry-Deffès. George Sanger avait d'abord voulu planter son chapiteau rue d'Ornano -près du n° 145), sur un espace vide qui lui avait été indiqué, mais il n'a pas tardé à faire savoir qu'il y renonçait pour les boulevards car, renseignements pris, "le lieu était entouré de filles publiques" et trop proche du cimetière ainsi que l'endroit où avaient lieu les exécutions capitales. En fin de compte, il opte pour le quai de la Monnaie où les chantiers Armand sont disponibles. En même temps qu'est ouvert le Grand Hippodrome du boulevard, est construit, quai de la Grave, le Grand Cirque Bordelais. L'architecte Maruis Faget a répondu aux désirs du directeur des Folies-Bordelaises, Jean Bory, qui a écarté ses deux concurrents, Nava et Rancy. A l'ouverture, le 14 mai 1890, cinq semaines après le Grand Hippodrome une écuyère réputée, miss Jenny, une Allemande, qui prudemment, se fait passer pour une Américaine et Lucien Loyal emportent tous les suffrages. Lucien Loyal, fils d'un grand dresseur de chevaux, fait applaudir son élégance dans le muméro dit du "Jockey d'Epsom". Un an après, son frère Paul et lui épousent, en l'église Saint-Michel, deux soeurs écuyères du même cirque. Avant d'être démoli en 1909, ce Grand Cirque que le fils Bory - son père est mort en 1902 - a cédé à un ferrailleur de la rue Henri IV, Bardèche, connaît diverses modifications de structuresafin de donner, à partir de 1900, des représentation théâtrales et, l'année suivante, cinématographiques, ces dernières notamment animées par Lartigue, photographe à la maison Dorée, Hollebecque, Forcade, Lestourne, Rebière, directeur du Royal-Vic, Couchemann, directeur du Splendid-Cinéma et, enfin Larrieu, directeur du Cinéma-National du cours de l'Intendance et concessionnaire des films Pathé, tous pionniers du cinéma de Bordeaux.

Si la place des Quinconces, le quai de la Grave, le quai de la Monnaie, le quai Sainte-Croix, la rue Judaïque et le boulevard reçoivent la visite des criques de passage, d'autres emplacements sont utilisés et, entre les guerres de 1870 et de 1914, on voit des cirques souvent modestes, s'installer aux barrières, comme le Cirque Beudet, et sur le boulevard de Talence, à Saint-Genès, ou comme, en 1889, sur la place Magenta [de la République], le Cirque Français ou le Ciruque Larme. On voit aussi le Cirque Oriental, place Saint Bruno (le soir seulement afin de ne pas perturber les enterrements et les offices), place Smiot, place Belcier et, enfin, 164, rue de l'Eglise-Saint-Seurin [rue George-Mandel]. On trouve également des cirques à La Bastide où, en 1883, Pinder loue 5 francs par jour les prés de M. Vigneaux le long de la rue Faugeas - proche du cours Le Rouzic - où l'on peut faire évoluer les cent chevaux de sa troupe. Il n'en demeure pas moins que la place des Quinconces est réclamée en priorité par les troupes de passage dont les demandes d'emplacement affluent longtemps à l'avance dans les services de l'hôtel de ville parfois surchagés de réclamations, chaque cirque vantant la qualité du spectacle qu'il peut proposer.

FOIRES TRADITIONNELLES SUR LES QUINCONCES : C'est donc à partir de 1853 que les deux foires traditionnelles de Bordeaux s'installent officiellement sur les Quinconces et abandonnent les quais et la place Richelieu [Jean-Jaurès] qu'elles ont longtemps coloré et animé. S'estompe ainsi le tableu tracé par Saint-Rieul-Dupouy à la veille de ce départ : "Quelle cohue de saltimbanques et de charlatans. Comme tout va et vient, s'agite et remue dans cette atmosphère de tambours, d'ophicléides, de grosses caisses et de cornets à piston, à la lueur des lampions qui fument." Ce bruit, ces couleurs, ces odeurs, aussi vont s'amplifier au fur et à mesure que, les années passant, dans la seconde moitié du XIXème sicècle, baraques, tentes, forains, manèges, lumières et badauds se multiplient. Deux semaines, deux fois l'an, qui font des Quinconces le coeur du Bordeaux populaire, celui qui s'émerveille, écoute attentif, les bonimenteurs, se grise de bruit et se plonge dans un monde irréel et merveilleux au soir d'une rude journée de labeur ou au lendemain d'une semaine de soixante heures - et plus parfois - de travail.

Maurice Lanoire, que nous avons connu à nos débuts dans le journalisme, se souvenait fort bien des foires de sa jeunesse, dans les dernières années du XIXème siècle en évoquait, avec une étonnante richesse de détails, la bruyante animation, le cri des vendeurs de sucreries installés le long des allées de Chartres, le bruit particulier de la cliquette du marchand d'oublies couvert par celui du marchand de coco portant, suspendu à son dos, une fontaine rouge. Non loin de là, au bord de l'hémicycle, on entend le roulement du tambour et le grondement de la grosse caisse maniés par un nègre vêtu d'une cuirasse : installé sur une charette rouge, il a pour mission de couvrir le cri des patients  auxquel la "paysanne des Vosges" arrache les dents en public. Si, du momument des Girondins, on tourne ses regards vers les colonnes rostrales et le fleuve, on voit se succéder alors d'un côté le théâtre de la Gaité qu'anime la famille Puther, des Béglais qui jouent les grands succès populaires de l'époque, des mélodrames comme Les Deux Orphelines et le Courrier de Lyon. Quand s'achève le spectacle, toute la troupe vient saluer sous les illuminations des feux de Bengale. Puis c'est un théâtre où chansonnettes et danses attirent les amateurs - Il accueille, en 1889, les ballets de Loïc Fuller - et, plus loin, Bénévol soulève, par ses tours de prestidigitation, les cris d'admiration des spectateurs. On trouve aussi la baraque des animaux savants, celle des phénomènes de musée Dupuytren qui voisinent avec les tableaux vivants de Bonnefoy. Depuis que, en juillet 1852, une certaine Julie Hervé a présenté des figures "tirées de l'Histoire sainte", la reconstitution perfectionnée de scènes - par des tableaux vivants - attire les curieux. Le théâtre de Saint-Antoine est proche des marionnetes de Proserpine dont, la nuit, le jeu est rehaussé par les effets d'une lanterne magique, très utilisée à partir de la première moitié du XIXème siècle pour évoquer les grands événements. Quant aux manèges de chevaux de bois qui ont fait sans succès une timide apparition en 1842, à l'entrée du pont de pierre, ils ont droit de cité au moment même où la foire s'installe sur les Quinconces. Depuis, Bordelais et Bordelaises, petits et grands, les assiègent. Tout comme ils se pressent dans les ménageries installées à l'extrémité de l'esplanade. En 1844 était déjà venue la ménagerie Pianet et, dès 1866, François Bidel qui, contrairement à Henri Martin, dresse en force (léo inter leones, dira de lui Victor Hugo),  a quitté la troupe de Théodore Rancy pour présenter lui-même ses fauves (blessé grièvement par son lion Sultan, il se retire en 1902). Son rival est Pezon qui, comme Martin et Carter, dresse en douceur. Bientôt viendra la "grande ménagerie" des frères Laurent, magnifiques dans leur justaucorps de soie rouge frangée d'or et qui, à la foire d'octobre 1915, perdront leur dompteur Giovanni, déchiqueté par un lion. Accident identique, mais moins grave, à la foire de printemps de 1902, où un dompteur de la ménagerie Redenbach est blessé.

BARNUM A BORDEAUX : Les cirques, quant à eux, ne cessent de se succéder au grands plaisir de la foule. Après la guerre de 1870 arrive le Cirque Cottrelly ; en 1882, le Cirque Américain de Géo Pinder ; en 1883, le Cirque Continental où débute un grand clown d'origine anglaise, Foottit, qui, excellent écuyer mais joueur invétéré, a perdu au jeu son cheval et va connaître la célébrité comme clown, surtout quand il fera la rencontre d'un "auguste" noir, Chocolat. Long succès de ce tandam : Foottit, tout de blanc vêtu, s'oppose à l'ahuri Chocolat, digne dans son habit rouge. Mort à Bordeaux en 1917, Chocolat sera enterré au cimetière protestant de la rue Judaïque. Foottit et Chocola font les beaux jours du Cirque Rancy dont la cavalerie est célèbre et qui dispute à Antoine Plège les faveurs des Bordelais. Pendant des décennies, la concurrence régnera entre les deux cirques. Plège recevant, en 1898, l'autorisation de construire sur les Quinconces, un cirque en bois dans lequel il fera évoluer ses cent vingt artistes, sa quarantaine de cheveaux et ses vingt-cinq lions. J.-P. Avisseau assure qu'il prenait là ses quartiers d'hiver. Alors que, le long des allées de Chartres, se groupent brocanteurs et chiffonniers, le bas-côté des allées d'Orléans est réservé à des attraction souvent de seconde zone, mais très populaires : lutteurs de Raoul, le "briseur de fer à cheval" qui, melon sur la t^te et moustaches cirrées, assure la parade entouré de ses poulains, bombant fièrement un torse provocateur. "Avec qui voulez-vous lutter ?"' : C'est le cri lancé avec un bel accent bordelais en même temps qu'un caleçon saisi au vol par un amateur ou, le cas échéant par un compère chargé d'entraînet sous la tente les spectateurs payants, dans le bruit des cymbales et le roulement des tambours. Proches sont les oiseleurs, les vendeurs de gaufres, la baraque où sont reconstitués les faits divers qui ont fait frémir : "Alons voir les assassins célèbres, crie le bonimenteur. Quatre-vingts sujets en cire exécutés par les maîtres modeleurs des hôtpitaux de Paris. L'entrée est permanente et continuelle (sic)." Un magicien guérisseur, le "chevalier" Sorino, interpelle les badauds :  "J'ai quitté mon château et abandonné ma quiétude pour répandre parmi vous des dons prodigieux que je détiens par hérédité." Là encore, au début du XXème siècle, s'exibe Joseph Pujol qui, au Moulin-Rouge, a fait courir le Tout-Paris, réalisant - racontera Marcel Pagnol - des recettes deux fois plus élevées que Sarah Bernhardt ou Réjane en plein gloire : " Cet homme, fort élégamment vêtu d'un habit rouge, fouettant ses bottes vernies d'une mince cravache à pommeau d'or, se promenait avec aisance sur la vaste scène..." C'était...le PETOMANE ! Celui qui, quatre années durant, connaît la gloire parisienne avant d'entreprendre ses tournées en province et même à l'étranger, le roi Léopold II de Belgique étant un de ses plus grands admirateurs... Au même moment, sous les arbres des allées d'Orléans, le petit peuble et les enfants entourent Micoine, tricot blanc, pantalon bleu et ceinture de flanelle route, houppette de cheveux noirs dressée sur le crâne, moustaches tombantes, accompagné d'un singe chargé de faire la quête après exhibition de ses chats et de ses caniches noirs fort bien dressés, il éblouit aussi, par maints tours de prestidigitation accompagnés de ce commentaire : "Regardez bien mes mains et mes pieds. Plus vous regarderez, moins vous comprendrez !" Ces foires aux attractions attirent non seulement Bordelais et Girondins, mais aussi une foule venue de toute la région. Les journaux publient l'annonce des "trains de plaisir" organisés par la Compagnie du Midi et le Paris-Orléans au départ du Pays basque, des Landes, de la Dordogne et même de Tours.

En 1902, un extraordinaire spectacle va être présenté sur les Quinconces. James A. Bailey, directeur du phénoménal cirque américain Barnum and Bailey, écrit au maire de Bordeaux pour lui annoncer sa venue avec ses trois arènes couvrant 50 000 mètres carrés, ses quatre trains spéciaux de soixante-sept wagons transportant personnel artistique, quatre cents chevaux, éléphants et nombreux autres animaux. Il promet au maire "acrobates et artistes de premier ordre", "hippodromes où ont lieu les courses romaines de chars" et "nombre de curiosités et de phénomènes naturels". Le public  qui accourt, dès la "première", le jeudi 22 mai 1902, n'est pas déçu. Autour de la plate-forme, des lions, des léopards, des tigres, des ours, des pumas. Au fond, face à l'entrée, des éléphants, des dromadaires, des girafes, des zèbres, des lamas, des buffles, des antilopes et des tapirs. Sur l'estrade centrale sont les phéhomènes : l'homme à la tête incassable "sur laquelle, nous dit le journal La Gironde, on fend du granit", le tatoué, l'homme sans bras, l'avaleuse de sabres, "l'homme né sans tissu cellulaire sous cutané dont la peau peut se détacher de la chair et, admire le même journal, peut être tiraillé en tous sens". Le pavillon du cirque, pécise-t-on, est un rectangle de 200 mètres de long contenant douze mille places assises (1,65 franc, quoique les "meilleures places" soient à 2,75 francs et les loges d'arène à 8,80 francs).  Au centre, trois pistes séparées par des plates-formes, mâts et poulies "donnent l'illusion d'un paquebot". Mais voici que commence le spectacle avec l'évolution des éléphants sur les trois pites à la fois, sur lesquelles, durant deux heures sans discontinuer, se succèdent à un rythme accéléré toutes les attractions : gymnastes, écuyères, ours lutteurs, clowns à cheval sur des cochons, défilé de soixante-dis chevaux, exercices aériens, courses avec dames jockeys, puis entrent lévriers, entrent poneys montés par des singes et, enfin, clou de la soirée, la course de chars à quatre chevaux galopant de front et soulevant la poussière sous les applaudissements frénétiques des spectateurs enthousiasmés qui ont laissé une recette de 30 000 francs. Du 22 au 28 mai, Barnum et Bailey encaisseront plus de 423 000 francs-or avec deux représentations chaque jour, l'une à quatorze heures, l'autre au vingt heures (on ouvre les portes dès douze heure trente et dix-huit heurs tente afin de permettre la visite de la ménagerie). Un record : le 27 mai, la recette a dépassé 75 000 francs ! Un journaliste, qui a visité les écuries ainsi que la tente-réfectoire où l'on sert six cent cinquante repas, remarque que l'on présente, au personnel, six à sept plats au choix et que "la viande est de première qualité, la même que celle qui est donnée aux bêtes (sic)", mais on ne sert pas de boissons alcoolisées... Trois ans plus tard, c'est l'arrivée de BUFFALO BILL qui s'annonce ainsi : "exibition unique et sans rivale de cavaliers indigènes d'Europe, d'Asie, d'Afrique et d'Amérique. L'Orient et l'Occident, les grands WILD WEST et WILD EAST réunis, la troupe impériale japonais, Buffalo Bill et la reconstitution de la bataille de LITTLE BIG HORN avec huits figurants".