Conséquences de l'exode

 

LES CONSEQUENCES DE L'EXODE

A la mi-juin 1940, Bordeaux présentait un spectacle vraimment extraordinaire.

Nous avons déjà signalé, dans un chapitre précédent, l'arrivée des premiers réfugiés de la Belgique et des Flandes. Au fur et mesure que l'aviation allemande avait menacé de nouvelles régions, des vagues humaines, d'un volume sans cesse croissant, avaient successivement déferlé sur la ville.

Au début, c'étaient des isolés, des personnages huppés blottis au fond de leurs énormes et luxueuses limousines que pilotaient des chauffeurs en livrées. On aurait pu croire à un déplacement saisonnier anticipé vers les stations balnéaires.

Mais bientôt affluèrent des gens de situation plus modeste, dans des conduites intérieures familiales, recouvertes de matelas, pour les protéger contre le tir des avions, et hérissés de bagages hétéroclites, jusque sur les garde-boue.

Ce fut, enfin, la marée innombrable des pauvres bougres dans des torpédos "démantibulées", dans des camions dans des camionnettes, dans des véhicules invraisemblables, voire à bicyclette.

Un jour, nous fûmes tout ébahis de voir un fourgon des pompes funèbres qui transportait un chargement de vivants, à demi-morts de fatigue... Un autre jour, notre attention fut attiré par une voiture de pompiers appartenant à une ville de la banlieue parisienne et nous apprîmes que c'était le député- maire de cette localité qui était assis sur le siège à côté du conducteur en uniforme...

Ceux qui inspiraient le plus de pitié, c'était les plus humbles, les plus démunis, paysans et artisans, venus de lointaines provinces, qui avaient quitté les maisons construites par leurs ancêtres, les champs déjà labourés et ensemencés, les ateliers où leurs outils de travail étaient rangés, pour parcourir des centaines de kilomètres, dans une confusion inexprimable, pour s'exposer, eux, leurs femmes et leurs enfants, à la famine et aux bombes meurtrières. Ils étaient poussés par nous ne savons quel mot d'ordre inexprimé, comme au temps de la "Grande Peur"... Que pouvaient-ils redouter de pire que cette fuite périlleuse et avilissante ?

Saint-Exupéry, qui a observé l'exode d'en haut, a bien analysé ce qu'il avait de déraisonnable et d'irresistible, d'incohérent et de spontané :

"Je survole des routes noires de l'interminable sirop qui n'en finit pas de couler. On évacue, dit-on, les populations. Ce n'est déjà plus vrai. Elles s'évacuent d'elles-mêmes. Il y a une contagion démente dans cet exode. Ils se mettent en marche vers le sud comme s'il était, là-bas, des logements et des aliments, comme s'il était là-bas, des tendresses pour les accueillir. Mais il n'est dans le sud que les villes pleines à craquer où l'on couche dans des hangars et dont les povisions s'épuisent... Et si la caravane aborde un vrai village qui fait semblan de vivre encore, elle en épuise dès le premier soir, toute la substance. Elle le dévore comme les vers nettoient l'os... On avait donné dans le Nord un grand coup de pied dans la la fourmillière et les fourmis s'en allaient. Laborieusement. Sans panique. Sans espoir. Sans désespoir. Comme par devoir."

Les autorités sociales auraient dû donner l'exemple en s'accrochant au sol ; trop souvent elles avaient été les premières à tout lâcher...

A la fin, le raz de marée charriait des voitures à cocardes, à l'intérieur desquelles de hauts fonctionnaires, des parlementaires cachaient leur colique sous des airs importants... et aussi, hélas ! quelques autos militaires où avaient pris place des officiers qui avaient perdu leurs hommes mais récupéré leurs "dames", ce qui suscitait dans la foule une indignation légitime. De cette indignation, M. Fernand-Laurent se fit l'interprère véhément dans le "Jour-Echo de Paris" imprimé depuis peur sur les presses de "Liberté du Sud-Ouest".

Tous les trains apportaient également à plein wagons (y compris les wagons de marchandises) leur contingents de réfugiés hirsutes et hargards, empétrés dans leurs valises.

Bordeaux, à la mi-juin 1940, ressemblait à un étonnant caravansérail. On avait beaucoup de peine à circuler dans les rues. Tout le long des trottoirs, sur toutes les places, les voitures en stationnement se touchaient. Celles qui tentaient de se mouvoir se heurtaient, s'imbriquaient irrémédiablement.

L'encombrement qui régnait dans la ville dépassait ce que celle-ci avait connu en 1914 et 1871 et même, cinq siècles plus tôt, au temps où les troupes de Charles VII campaient sous les remparts.

Il va sans dire que les hôtels étaient au complet, jusque dans les salles de bains. Les maisons particulières s'ouvraient souvent charitablement à ceux qui n'avaient pas trouvé d'abri... On couchait sur des matelas ; on dormait dans des fauteuils... et même faute de mieux, sur les bancs des squares et sous les portes cochères.

L'aglomération bordelaise était passée approximativement de 400 000 à 800 000 âmes.

Les café répandaient leur clientèle bruyante jusqu'au bord de la chaussée... On y reconnaissait des personnalités très parisiennes de la politique, de la scène, de la presse, de la finance, du monde et du demi-monde... Très échauffés, très altérés, elles discutaient à haute voix. Déjà deux courant se dessinaient : il y avait ceux qui ne voyaient d'autre solution que l'amistice et ceux qui prônaient la guerre à outrance, mais les "jusqu'auboutistes" se faisaient rares.