Gouvernement réfugié à Bx

 

LE GOUVERNEMENT DECIDE DE SE REFUGIER A BORDEAUX

Le 13 juin, vers 14 heures, M. Churchill, lord Halifax et lord Beaverbrook débarquent à l'aérodrome de Tours. M. Reynaud ne les attend  qu'à 15 h 30. Personne n'est là pour les accueillir. Ils empruntent une voiture du camp et vont déjeuner au Grand Hôtel. M. Baudouin, prévenu le premier accourt pour les saluer et assiste à la fin du repas.

A 15 h 30, les anglais se rendent à la préfecture de Tours où M. Reynaud les rejoint.

La réunion qui va avoir lieu est d'un intérêt capital.

Y assistent du côté anglais, outre les personnalités déjà nommées, sir Robert Campbell, sir Alexander Cadogan et le capitaine Bekerley, interprète ; du côté français oute MM. Reynaud et Baudouin, M. de Margerie et, quelques minutes après l'ouverture le la discussion, le général de Gaulle (1)

M. Mandel était installé dans le bureau du préfet de Tours, avec devant lui un poulet froid, auquel il n'avait pas touché, et un téléphone dans chaque main. Il cède la place.

(1) M. Baudouin a publié une relation vivante et succinte du Conseil suprême du 13 juin, rédigé pendant la séance. M. de Margerie en a donné un compte rendu plus complet (seul le début manque, le narrateur étant arrivé un peu en retard), composé au lendemain des évènements d'après les notes détaillées, qu'il avait prises. Ces deux documents ne concordent pas très exactement. Nous avons consciencieusement utilisé l'un et l'autre pour appréhender le plus possible une authenticité incontestable. Le procès-verbal établi par la délégation britannique n'a pas été divulgué. Mais Churchill s'y réfère dans ses Mémoires et nous n'en avons pas fait fi, bien que l'homme d'état anglais soit trop passionné pour être véridique.

La séance commence, toutes fenêtres ouvertes sur un vaste jardin ensoleillé d'où montent des chants d'oiseux et des cris d'enfants. M. Reynaud est assis à la table du préfet et les assistants sont rangés en cercle autour de lui.

Si nous en croyons les mémoires de Churchill, M. Reynaud était, ce jour-là, si déprimé qu'il se fit l'interprète de l'opinion du général Weygrand pour démontrer la nécessité d'un arrêt des hostilités.

Non ! proteste M. Reynaud, dans ses souvenirs, je n'étais pas déprimé, mais j'ai utilisé les arguments de mes adversaires pour inspiter à M. Churchill une salutaire inquiétude et le décider à s'associer énergiquement à la démarche que je comptais faire auprès de M. Roosevelt... Il est permis de penser que M. Reynaud voulait aussi pouvoir dire à ses collègues partisans de l'armistice : "J'ai fait ce que j'ai pu pour persuader les Anglais ; je n'y suis pas parvenu !"

Quoi qu'il en soit, l'entretien s'ouvre sur une déclaration de Churchil qui affirme une fois de plus que l'Angleterre ne pliera jamais. "... La guerre continuera, elle ne peut finir que par notre disparition ou notre victoire."

M. Reynaud réplique qu'il n'en doute pas, mais que ce n'est pas la question qui se pose.

"Si un gouvernement français (qui ne comporterait pas ma personne) (1), venait dire aur gouvernement britannique : Nous savons que vous allez continuer la guerre et, si nous pensions qu'avec le temps, nous aurions une chance de refaire la France nous serions à vos côtés pour continuer la lutte, au besoin en Afrique du Nord, mais les Etats-Unis ne peuvent pas prendre position maintenant, de longs mois avant l'élection présidentielle, et, aussi, M. Roosevelt peut mourrir... Nous nous trouvons alors devant ce cas de conscience ; devons-nous continuer  sans espoir et devons-nous quitter la terre de France ? (Car il est trop tard, maintenant pour organiser le "réduit breton" et le gouvernement français ne pourrait s'y maintenir). Une fois l'armée française hors de combat, nous n'aurions plus de moyen d'empêcher les Allemands d'occuper la totalité du territoire, et ce serait très grave, car Hitler pourrait, alors, créer un pouvoir à prétentions légales et le pays se trouverait livré à la propagande la plus perfide. Si un gouvernement hypothétique, raisonnant comme je viens de le faire, jugeait n'avoir pas le droit d'abandonner ainsi la France à l'Allemagne, alors que le gouvernement britannique n'estimerait-il pas que la France, qui aura sacrifié le plus beau et le meilleur de sa jeunesse, serait justifiée à conserver le bénéfice de la solidarité franco-britannique, tout en étant autorisée à faire une paix séparée ?"

(Pourquoi M. Reynaud parle-t-il de "paix séparée" alors que le général Weygrand et le Maréchal Pétain n'ont jamais parlé que d'armistice ?)

Voici la réponse pathétique que Churchill prononce, les larmes aux yeux, et qui, M. Raynaud a raison de le dire, est acquise à l'Histoire :

"Dans tous les cas, nous ne gaspillerons pas nos forces en reproches et en récriminations. Mais c'est là une chose différente que de devenir partie consentante à une paix séparée, conclue contrairement aux accords... La cause de la France nous restera toujours chère, et nous la restaurerons "in all her power and dignity" (dans toute sa puissance et sa dignité), si nous triomphons. Mais c'est une chose différente que vous nous demandez actuellement notre consentement, avant consultation de M. Roosevelt."

M. Baudouin n'a pas fait mention, dans les notes qu'il a prises, des réserves formulées par Churchill et qui figurent dans le procès-verbal de M. Margerie et, paraît-il dans le pocès-verbal anglais.

Il n'en demeure pas moins qu'en toute occurence, la prise de position de Churchill est claire. L'Angleterre n'autorise pas la France à signer un armistice, mais elle ne fera "ni reproche ni récriminations" si, sous la pression d'une inexorable nécessité, cet armistice est signé. Bien plus : elle gardera son amitié à la France. Pour qui veut comprendre, ce n'est pas une autorisation explicite, mais c'est une autorisation implicite.

C'est la conclusion que devrait tirer M. Reynaud.

Churchill a concience que la concession à laquelle il vient de consentir est si grave qu'il sent le besoin de consulter ses collègues lord Halifax, lord Beaverbrook et les autres membres de la délégation britannique. Il cause un moment avec eux, dans une pièce voisine. Quand la séance reprend le Premier britannique confirme ses propos. Mais il ajoute qu'avant toute chose, il convient de faire une démarche commune auprès du président des Etats-Unis.

Ce qui permet de supposer qu'au cas où cette démarche n'aurait pas une suite positive, la France aurait les mains libres pour interrompre un combat sans espoir.

Avant de quitter Tours, Churchill a un bref dialogue avec M. Mandel (dont il est aisé de deviner la tendance) (1). Il salue aussi M. Herriot, président de la Chambre et M. Jeannemey, président du Sénat, qui lui parlent "tous deux, avec une émotion passionnée de continuer la lutte jusqu'à la mort" (la mort des autres!)

(1) D'après M. Paul Colblentz, biographe de Georges Mandel, celui-ci aurait assisté au déjeuner du Grand Hôtel et à la réunion du Conseil Suprême. Ce qui est important, c'est que M. Colblentz nous confirme (nous nous en doutions!) que Georges Mandel, au cours de son bref entretien particulier avec Churchil, adjura ce dernier de ne pas demander au gouvernement de Londres un "généreux acquiescement" à l'amistice. M. Mandel trahissait le cabinet dont il faisait partie.

Pendant que le colloque franco-britannique de cette journée mémorable du 13 juin 1940 se poursuivait à Tours, les autres ministres français se réunissaient chez le président de la République, au château de Changé, où M. Reynaud les avait convoqués en vue d'un Conseil qui devait commencer à 15 h 30 et auquel Churchill devait assister.

Entre temps, M. Reynaud a décidé en son for interne de conférer avec le premier britannique et de lui éviter toute conversation avec les autres ministres français.

Est-ce loyal à l'égard de ses collègues ?

Est-ce loyal à l'égard de la France qui, si l'armistice est fatal a le droit de compter que tout sera fait pour obtenir l'assentiment de l'Angleterre ?

A l'heure prévue M. Reynaud n'est pas, bien entendu, à Cangé, puisqu'il a retenu la délégation britanique à Tours. Le contre-ordre qu'il prétend avoir lancé n'a pas atteint la plupart des intéressés. Pour trompter leur impatience, les membres du Cabinet se promènent par petits groupes dans le parc.

M. Reynaud n'arrive qu'à 18 hueres, accompagné de M. Baudouin et de M. Mandel. Les ministres qui l'attendent depuis deux heures et demie manifestent leur déception et leur irritation quand ils apprennent que M. Churchill est reparti sans les voir, M. Reynaud répond :

"Il a dû rentrer à Londres, la séance du conseil suprême s'étant prolongée."

C'est une allégation que Churchill contredit dans ses mémoires : "Après notre départ de Tours, qui eut lieu ver 17 heures, dit-il, M. Reynaud réunit de nouveau les membres de son cabinet à Cangé. Ceux-ci furent blessés d'apprendre que mes collègues et moi n'avions pas poussé jusque-là pour les renconter. Nous aurions été très heureux de les voir, aussi tardive qu'eut pu être l'heure de notre retour en Angleterre. Mais nous ne fûmes jamais invités à ce conseil de cabinet dont nous ne savions même pas s'il devait avoir lieu."

Nous sommes bien obligés de constater que voilà M. Reynaud convaincu d'imposture. Mais sa duplicité dervait la manoeuvre qu'il avait préparée.

Dès le début du conseil, M. Reynaud résume "à grands traits" la position de M. Churchill, fait un récit inexact (c'est M. Baudouin qui le constate) de son entretine avec les ministres anglais et conclut que l'entente est complète entre les deux gouvernements pour poursuivre la guerre.

MM. Bouthillier et Chatemps protestent, le premier avec véhémence, le second avec fermeté, contre le fait de que la promesse faite la veille au Conseil des Ministres de lui ménager une explication avec le premier britannique n'a pas été respecté et contre la décision attribuée au cabinet qui, en réalité, n'en a pas pris aucune.

M. Lebrun essaie d'apaiser cet incident en donnant raison à tout le monde.

M. Reynaud reprend la parole pour annoncer que, comme convenu, il va télégraphier au Président Roosevelt pour obtenir l'intervention de l'Amérique.

Le général Weygrand brosse un tableu de la situation militaire. La dissociation de nos armées s'accélère. Les unités cuirassées allemandes progressent en direction de Chartres, à l'ouest, et de Romilly, à l'est. Notre armée du centre est à bout de souffle. La nécessité s'impose d'un arrêt prochain des hostilités.

Il suggère d'envoyer tout de suite la flotte dans les ports de l'Afrique du Nord pour la mettre hors de portée de l'ennemi.

M. Monnet objecte qu'en cas d'armistice, les Allemands exigeront d'entrer en possession de nos bateaux de guerre et que c'est la raison pour laquelle toute idée d'armistice doit être écartée.

Le général Weygrand réplique vivement qu'il ne sera jamais question de livrer nos vaisseaux et qu'il sera le premier à repousser l'armistice si cette condition est posée. Mais qui peut affirmer que les Allemands en feront une question "sine qua non"?

A ce moment un officier de la Présidence de la République entre dans la salle du Conseil pour annoncer, de la part du général Dentz, que les ennemis entreront le lendemain 14 juin à Paris... Presque en même temps, un officier du ministère de la Marine à Paris transmet à un officier du C.Q.G. une fausse nouvelle ; une émeute communiste se serait produite dans la capitale. M. Mandel téléphone aussitôt au préfet de plice qui contredit formellement cette information. Le général Weygrand téléphone de son côté au généra Dents et obtient le même démenti.

La discussion reprend M. Baudouin, qui n'ose pas désavouer son chef en donnant une version exacte des entretiens franco-britanniques de Tours, auxquels il a assisté, se borne à dire brièvement : "Il est temps que chacun de nous penne ses responsabilités !" M. Mandel, jusque-là silencieux et méprisant, opine dans le même sens.

C'est alors que le maréchal Pétain se lève.

Le temps es voilé. Le jour décline déjà. Placé au centre de la solle, dans la pénombre, Pétain a peine à lire le papier qu'il a préparé. Il va s'asseoir près d'une fenêtre. Voici l'essentiel de sa déclaration :

Après avoir reconnu que la situation militaire était très grave, le maréchal en examine les conséquences. L'idée du "réduit breton" étant abandonné faute de troupes, pouvait-on continuer la lutte ? "Aussi bien, dit-il, la question qui se pose en ce moment n'est pas de savoir si le Gouvernement français demande ou ne demande pas l'armistice, elle est de savoir si le Gouvernement frrançais demande l'armistice ou s'il accepte de quitter la France métropolitaine.

"Je déclare en ce qui me concerne, que, hors du Gouvernement s'il le faut je me refuserai à quitter le sol métropolitain. Je resterai parmi le peuple français pour partager ses peines et ses misères.

"L'armistice est à mes yeux la condition nécessaire de la pérennité de la France éternelle."

Au milieu de l'émotion générale, Weygrand reprend la parole. Il est manifestement nerveux. Comment s'en étonner quand on songe à la vie qu'il mène depuis le 20 mai, aux tortures morales qu'il a subies, au fardeau terrible qui pèse seur ses épaules ?

Il invite le gouvernement à lui dire si le projet de "réduit breton" tient toujours. Si l'on est résolu a exiger des combattants un effort supérieur à leurs moyens et à infliger au pays des épreuves supplémentaires, il faut élever la voix pour expliquer et justifier cette décision.

Le généralissime s'échauffant, stigmatise ceux qui font preuve que "d'un courage verbal"... "Des châteaux où s'installe mon poste de commandemant, je pourrais me poser aux yeux du gouvernement en héros et, ne tenant compte ni de l'état des troupes, ni des attaques qui les écrasent, ni de leur manque à peu près total d'armes aériennes et terrestres, prendre une attitude dont il pourrait me savoir gré, mais non les combattans ni ma conscience !"

En tout cas, le commandant en chef déconseille vivement aux ministes d'abandonner la patrie pour la livrer aux sévices de l'ennemi. Pour sa part, il est décidé à ne pas quitter le sol de France "même s'il devait y être mis les fers aux pieds."

Le général Weygrand prie le président de la république de lui permettre de se retirer et regagne son G.Q.G. à Briare.

Après son dépard, les débats se poursuivent assez chaotiques. Chaque ministre essaie de définir et d'expliquer sa position.

Il en ressort que MM. Sérol, Louis Marin, Campinchi, et Rio restent réfractaires à tou armistice. Par conte M. Ybarnegaray se range à l'avis des chef militaires et oblige M. Dautry à reconnâitre que l'aide américaine ne pourra se montrer efficace que vers le milieu de 1942. MM. Chautemps, Pomaret, Baudouin et Bouthillier son d'avis qu'il faut arrêter un massacre stérile. M. Pernot penche dans le même sens.

Pour en sortir, M. Frossard propose que le gouvernement se repli sur Bordeaux dès le lendemain. C'est là qu'une décision sera prise quand sera connue la réponse que fera le Président des U.S.A. au S.O.S. que va lui lancer M. Reynaud.

Le président de la République, le président du conseil, les ministres se rallient à cette suggestion. Seul M. Rio la repousse.

Le président du conseil se rend à la Préfecture de Tours d'où il adresse aux Français un discours qui ne leur cache rien de l'immensité de notre désastre.

Le lendemain matin, il cable à M. Roosevelt un message qui est un appelt éperdu :

"... A l'heure la plus tragique de son histoire, la France doit faire son choix. Va-t-elle continuer à immoler sa jeunesse dans une lutte sans espoir ? Son gouvernement va-t-il quitter le territoire national pour ne pas se livrer, lui-même, à l'ennemi, et pouvoir continuer la lutte sur mer et en Afrique du Nord ? Le pays tout entier va-t-il vivre alors, abandonné à lui-même, dans la nuit de la domination nazie, avec tout ce que cela signifie pour son corps et pour son âme ? Ou bien la France va-t-elle demander à Hitler ses conditions d'armistice ?

"Nous ne pouvons choisir la première voie, celle de la résistance, que si une chance de victoire apparaît dans le lointain, que si une lumière brille au bout du tunnel.

"Or, dans la situation présente, malgré l'affaiblissement des forces de l'ennemi, dû au sacrifice de l'armée française, la défaite de notre loyale alliée, l'Angleterre, laissée à ses seules forces, apparaît comme possible, sinon probable. Dès lors la France ne peut continuer la lutte que si l'intervention américaine vient renverser la situation, en rendant la victoire des Alliés certaine. La seule chance de sauver la nation française, avant-garde des démocraties, et, par là, de sauver l'Angleterre, aux côtés de qui la France pourra alors rester avec sa puissante flotte, c'est de jetter, aujourd'hui même, dans la balance le poids de la force américaine."

En rédigeant dans la nuit ce télégramme pressant qui ne pouvait laisser Roosevelt insensible, M. Reynaud était hanté par le désir d'arracher au président des Etats-Unis une promesse formelle de secours. Pour émouvoir Roosevelt il était conduit à parler exactement le même langage que le maréchal Pétain et le général Weygrand, parce que ce langage correspondait à la cruelle réalité. Une phrase de ce message légitimera quelques jours plus tard l'initative du maréchal Pétainer : "... La France ne peut continuer la lutte que si l'intervention américaine vient renverser la situation..."

La journée du 14 juin est celle au cours de laquelle, les membres du gouvernement français, reculant devant l'envahisseur, parcourent la route, encore épargnée par la guerre mais tout encombrée de réfugiés et de fuyards, qui relie la Touraine à Bordeaux. Parthenay, Saint-Maixent, Saint-Jean-d'Angely et Saintes sont les principales étapes de cette sinistre rendonnée.

Il fait encore jour quand la façade uniforme et majestueuse des quais, au-delà de la rade en croissant, s'offre aux regards de la caravane officielle.

L'invraisemblable embouteillage auquel elle se heurte, à l'entrée du pont de pierre, lui donne un avant-goût de la cohue et du désordre qu'elle va trouver à l'intérieur de la ville, derrière ce décor monumental, harmonieux et équilibré, héritage des jours de paix et de prospérité.