Hypothèse d'un coup de force

L'HYPOTHESE D'UN COUP DE FORCE

Comment se dénouera le confit pathétique qui déchire le gouvernement tandis que l'armée allemande déferle à  travers la France ? Quel sera l'arbitre ? Ce ne peut être le gouvernement-croupion qui commence à se reconstituer à Bordeaux. Ce ne peut être non plus le chef de l'Etat, fluctuant et larmoyant. L'un et l'autre manquent par trop d'autorité... Le dénouement n'interviendrait-il pas sous la forme d'un coup de force ? L'hypothèse ne paraît pas déraisonnable...  Il faut l'avoir présente à l'esprit pour comprendre certains incidents qui vont se produire.

Dans la soirée du 15 juin, le capitaine Boireau, officier d'ordonnance du général Lafont, reçoit la visite M. Albert, maître des requêtes honoraires au conseil d'état, chef du cabinet civil du maréchal Pétain, qui lui confie ses soucis quant à la sécurité de ce dernier... Déjà dans la natinée, deux jeunes attachés du cabinet de M. Baudouin on fourmulé des craintes identiques. M. Albert est un homme cultivé, pour qui les problèmes de droit constitutionnel n'ont pas de secret, mais c'est un esprit chimérique ; il est impressionnable, et son jugement n'est pas sûr... Il redoute que le maréchal ne soit séquestré... peut-être pis... Il n'est pas tranquille non plus sur le sort de MM. Baudouin et Bouthillier, ni sur son propre sort...

Le général Lafont, mis au courant, examine la question. Il dispose d'un millier de gardes mobiles repliés du Nord et de l'Est et d'un effectif important de gendarmes. Il a décidé, dans l'après-midi, la mise en vigueur intégrale de l'état de siège.

Mais d'une part, il ne croit guère à la réalité d'un complot et, d'autre part, il ne veut pas, en entourant le Maréchal d'une force armée trop voyante, susciter des alarmes.

Pour tout concilier, il recrute une vingtaine d'officiers de réserve armés, d'un patriotisme et d'un loyalisme incontestables, qu'il met sous le commandement de l'un d'eux. Ces gardes volontaires monteront la faction dans une maison située en face de la résidence du maréchal, 304, boulevard Wilson... Dans les mêmes conditions, d'autres civils appartenant à des groupements nationaux, assureront la protection des personnalités qu'on peut croire menacées.

La nuit s'écoule sans incident.

Par la suite, ce service de sécurité sera dévolu à des élèves officiers aviateurs de mérignac.

Après cette bouleversantes et harassante journée du 15 juin, le général Lafont rentrait à son bureau, rue de Cursol, un peu après minuit quand il fut convoqué chez M. Mandel, ministre de l'intérieur. On sait qu'en tout temps, et à fortiori dans les moments exceptionnels, l'ancien chef de cabinet de Clémenceau avait coutume de donner des rendez-vous à des heures tardives.

Dans les bâtiments de la Préfecture, faiblement éclairé en prévision des raids aériens grouillait une foule d'hommes et de femmes dont la présence semblait difficilement explicable... Fonctionnaires repliés, quémendeurs, politiciens, électeurs, simples curieux ?...  Comment savoir ?

Le général Lafont gagna le cabinet du préfet, vaste salon abondamment doré, à l'angle de la rue Louis et du cours du Châpeau-Rouge. Le préfet Bodenan avait disparu, transformé peut-être en garçon de bureau ou en portier (M. Mandel avait déclaré un jour, au conseil général de la Gironde, qu'un préfet n'était à ses yeux qu'un dommestique).

Le ministre de l'Intérieur était assi derrière une vaste table hérissée d'appareils téléphoniques. Le dos rond, le visage un peu alourdi de graisse, le nez long, mince et plongeant, il braqua sur le général ses yeux d'un bleu d'acier, au regard perçant et après l'avoir invité  à s'asseoir, il s'adressa à lui sur un ton de persiflage glacé et courtois :

"J'ai devant moi sur un papier signé de vous au sujet duquel je voudrais quelques éclaircissements...

- Monsieur le Ministre, ce papier...

- Je vous en prie, laissez moi continuer. D'après ce que je vois vous prenez en main toute la police....

- Je ne fais que m'exécuter...

- Non, non, laissez... Je ne vous fais aucun reproche, mais peut-être n'avez-vous pas pensé que le ministre de l'Intérieur dispose personnellement de certains fonctionnaires et de certaines organisations de police qui, etc... "

M. Mandel continua ainsi pendant plusieurs minutes ; ses propos étaient marqués d'une réprobation ironique et un peu dédaigneuse...

Le général Lafont, qui commençais à s'impatienter, se décida à prendre la parole d'autorité :

"Monsieur le ministre, vous voulez des éclaircissements et vous ne me permettez pas de placer un mot. En outre vous semblez me prendre pour un imbécile, ce que je ne suis pas tout à fait. Je n'ai jamais songé à me substituer au ministre de l'Intérieur. Je me sui borné à appliquer strictement l'instruction sur l'état de siège qui n'était jusque-là appliquée que partiellement. J'ai donc pris la direction, comme j'en avais le droit, de la police d'Etat et de la police locale. J'ai dû le faire pour remédier à un désordre qui n'était plus supportable. Ce désordre, on le constate dans les rues de Bordeaux. M. le président de la république lui-même s'est plaint que le jardin de l'hôtel de la préfecture, où il réside, soit occupé par un nombre de gardes et d'agents exessif. Or ce n'est pas moi qui ai commandé ce service et personne n'a jamais pu savoir qui lui avait donné des ordres. C'est pourquoi j'ai pris les mesures nécessaires pour faire cesser cette pagaïe. D'ailleurs, si j'ai des responsabilités auprès de vous, j'ai également des responsabilités auprès de l'autorité militaire et du ministère de la Guerre, en particulier, dont je dois exécuter les consignes.

"Bon, dit M. Mandel, je comprends... Mais les gardes mobiles, de qui dépendent-ils ?

- De moi...

- Et alors, si j'en ai besoin ?

- Eh bien vous n'aurez qu'à me les demander".

Le ton de M. Mandel avait changé. Il ajouta que, désirant procéder à une râfle d'indésirables dont il connaissait la présence à Bordeaux, il avait besoin pour le lendemain de 500 gardes. Le général lui exprima son regret de ne pouvoir mettre un tel effectif à sa disposition, le service étant déjà surchargé mais il lui en offrit 150. (il ne semble pas que ce contingent ait été utilisé.)

Que voulait faire M. Mandel de ces 500 gardes ? Défense ? Attaques ? Répression d'un mouvement insurrectionnel populaire ? Barrage contre une manoeuvre de la police politique qui venait d'arriver à Bordeaux, avec ses auxiliaires, indicateurs et exécuteurs ?  Toutes les hypothèses restent ouvertes... En tout cas cette conversation, si l'on la rapproche des inquiétudes qui obsédaient M. Alibert, révèle qu'un climat d'anxiété, dominé par l'appréhension d'un coup de force influençait alors des secteurs différents des hautes sphères politiques.

Le 16 juin, à 10 heures du matin, les présidents de la Chambre et du Sénat, répondant à l'appel de M. Reynaud, se présentèrent à la présidence du Conseil. M. Reynaud sollicita un avis favorable à la translation des pouvoirs publics en Afrique du Nord. Il l'obtint. Il pria MM. Herriot et Jeanneney de venir le confirmer une heure après devant le conseil de cabinet qui allait se réunir.

M. Reynaud reçut-il aussi la visite du maréchal Pétain ? Les témoignages sur ce point ne sont pas concluants.

Ce qui est certain, c'est que le président du Conseil eut un colloque avec l'ambassadeur d'Angleterre et l'inévitable général Spears qui lui donnèrent connaissance des instructions qu'ils avaient reçues par téléphone de Londres en réponse à la demande de Reynaud de la veille : le gouverment britannique "autorisait" (sic) le gouvernement français à s'enquérir des conditions d'armistice sous la réserve que "la flotte française fut mise hors de portée des Allemands ou plus exactememnt qu'elle fut dirigée vers les ports britanniques".

Cette information était d'une extrême importance. M. Reynaud se contenta d'objecter que la réserve posée aurait pour  conséquence de livrer l'Afrique du Nord aux entreprises de la fotte italienne.

A 11 heures, un bref conseil de cabinet a lieu pour permettre aux présidents de la Chambre et du Sénat de donner officiellement leur approbation au transfert des pouvoirs hors  de la métropole.

Aussitôt après un bref conseil des ministres s'ouvre sous la présidence de M. Lebrun.

Efforçons-nous de serrer la vérité au plus près.

Le conseil entend la lecture du message de M. Roosevelt. Tout cordial qu'il soit, il n'implique "aucun engagement militaire".

Et voilà une première et très grosse déception.

Voici la seconde : M. Reynaud déclare que le cabinet britannique, d'après une communication téléphonique que viennent de lui transmettre MM. Ronald Campbell et Spears, n'a pas ratifié la proposition généreuse prise à Tours, le 13 juin  par M. Churchill et ses collègues (interprétation sommaire et arbitraire).

M. Baudouin, qui était à Tours, se montre très surpris de la volte-face anglaise.

Le maréchal Pétain se lève alors et lit une déclaration par laquelle il refuse de s'associer plus longtemps à des manoeuvres dilatoires qu'il juge contraire à l'intérêt de l'armée et du pays et donne sa démission.

Le président de la République, qui a refusé la démission de M. Reynaud écarte aussi celle du maréchal, qu'il supplie de changer d'avis.

Pétain reste debout un long moment, perplexe, sa lettre à la main, puis finit, par se rasseoir.

Il est question d'une rencontre très prochaine entre MM. Reynaud et Churchill à Nantes. Ne convient-il pas de connaître d'une façon plus concréte et plus officielle les intentions définitives de l'Angleterre ? Le Conseil se réunira de nouveau dans l'après-midi.

Le général Weygand comme on sait était parti la veille, par train spécial, pour son G.Q.G. Il a eu à s'occuper de la situation militaire, qui empire d'heure en heure, et des répercussions du réembarquement des troupes anglaises.

A 10 heures, il s'est envolé de l'aérodrome de Vichy et est de retour à Bordeaux à midi. Il arrive rue Vital-Carles au moment où les ministres se séparent.

Immédiatement, il est reçu par le président de la République et par le président du Conseil, en présence de M. Mendel et de M. Thellier, ministre de l'Agriculture, qui sont encore là.

M. Reynaud insiste, une fois encore après du général pour qu'il s'accomode de la solution "Cessez le feu"... Le général maintient son refus.

... Dans "Au coeur de la mêlée", M. Reynaud consacre de longues pages à démontrer que le reus du général Weygand était injustifié... Avec une indéniable habileté dialectique, il s'efforce de mettre le commandant en chef en contradiction avec lui-même et avec le maréchal Pétain. Il affirme, en outre, qu'il a proposé au général de le couvrir par un ordre écrit... Tout cela ne change rien, à nos yeux, au fond du problème.

La seule chose qui nous intéresse est de savoir quelle était la moinS mauvaise des deux solutions : capitulation ou armistice. Les arguments fournis par M. Bouthillier comme reflétant ceux qui ont dicté le choix du général Weygand emporte la conviction :

"Une armée qui capitule se remet au pouvoir discrétionnaire de l'ennemi. Elle dit "Je ne peux plus me battre. Ordonnez disposez de mes débris". Un gouvernement qui négocie un armistice par la voie politique, diplomatique, s'efforce de passer de l'état de belligérance à celui de la suspension des armes, sauf à y renoncer si l'ennemi exige d'impossibless conditions. Un armistice est le fait d'une pays auquel le sort des armes a été momentanémment contraire et qui suspend le combat par reprende haleine. La capitulation, c'est le déshonneur dans sa plénitude. (1)

(1) "C'est parce qu'ils voulaient déshonnorer la nation allemande à travers son armée, et provoquer ce vide immense que crée sur un grand territoire la disparition du pouvoir politique, que les Alliés au mois de janvier 1943 à, Casablanca, décidèrent que la Wehrmarct capitulerait sans condition. En juin 1940, le général Weygand, soutenu par le maréchal Pétain, voyait donc les choses d'un point de vue aussi classique en histoire diplomatique qu'en histoire militaire."

En sortant de l'hôtel du président de la République, le général Weygand se rend boulevard Wilson chez le maréchal Pétain, qui le retient à déjeuner avec les officiers qui l'accompagnent. Après le repas, il ira prendre quelque repos dans le logement qui lui a été attribué, pour se tenir à la disposition du conseil des Ministres qui doit se réunir à nouveau à 17 heures.

Quand à M. Reynaud, il n'a eu que quelques pas à faire pour regagner la présidence du conseil où se présentent presqu'aussitôt sir Donald Campbell et son ombre, son conseiller, son confident ou son surveillant le général Spears. Ces Messieurs lui apportent un télégramme de Churchill ainsi conçu :

        "Londres, le 16 juin 1940, 12h35.

  "Veuillez remettre à M. Paul Reynaud le message suivant qui a été approuvé par le Cabinet :

  "L'accord par lequel nos deux pays se sont interdit toute négociation séparée, soit en vue d'un armistice, soit en vue de la paix, a été passé avec la République Française et non pas avec un tel gouvernement français en particulier. Il met donc en cause l'honneur de la France. A la condition, toutefois, mais seulement à cette condition, que la flotte française ait gagné les eaux britanniques avant l'ouverture des négociations, le gouvernement de Sa Majesté donne son plein assentiment à une démarche du gouvernement français en vue de s'enquérir des conditions d'un armistice pour la France. Le gouvernement de Sa Majesté, étant résolu à continuer la guerre, entend rester étranger à toute démarche de ce genre".

Ce télégramme est bientôt suivi d'un deuxième, expédié de Londres à 15h10, par le Foreign Office, qui confirme le premier et souligne que le départ de la flotte est conforme aux intérêts de la France comme de l'Angleterre.

Mais une heure plus tard environ parvient un troisième télégramme ordonnant à sir Ronald Campbell de retirer les deux premiers.

Qu'est-il advenu ?