L'ESPACE MILITAIRE

 

L'ESPACE MILITAIRE

Le champ militaire est toujours un champ d'action, celui du duel de la bataille. A la prise en charge des mouvements tectoniques et géomorphologiques par le géologue, le militaire adjoint et superpose celle des potentialités d'utilisation du site par les troupes et leurs divers moyens de communication et de destruction. La géographie des armées est une géographie dynamique et, comme si le guerrier possédait le privilège de la vision du monde, il est utile de remarquer que les progrès de la topographie sont isssus de puis le XVIème siècle des nombreuses guerres européennes ; comme si le progrès de l'armement et de la manoeuvre occasionnait aussi celui de la représentation du territoire ; comme si la fonction de l'arme et celle de l'oeil étaient indifféremment identifiables d'une à l'autre. Depuis les cartes d'Appian en 1579 jusqu'à la cartographie électronique des satellites d'observation de la NASA, en passant par celles d'un Cassini en 1755 - ou les célèbres cartes d'état-major de l'édition de 1832 révisée en 1931 -, le même souci d'un dévoilement toujours plus complet du monde se perpétue dans la politique géographique des armées.

* La nécessité de contrôler un ensemble territorial sans cesse plus vaste, de le parcourir en tous sens (et dans les trois dimensions désorméis) en rencontrant un minimum d'obstacles, a constamment justifié l'accroissement de la vitesse de pénétration des moyens de transport et de communication (le télégraphe Chappe à Austerlitz) comme des projectiles de l'arsenal : tout d'abord à l'époque de la cavalerie, par l'aménagement géométrique du plus court chermin - celui des infrastructures - puis, avec l'invention des énergies de synthèse, par l'accélération croissante des vitesses de l'ensemble des véhicules.

* Ce passage d'une époque où la construction des infrastructures était l'essentiel à celle que nous vivons - et où l'accent est mis exclusivement sur le développement des performances du véhicule et du projectile - est loin d'être perçu à sa juste valeur ; il revêt en effet un intérêt considérable pour l'étude du statut de l'espace social contemporain. A côté de la guerre "prolongée" du paysannat, il y a désormais la guerre "rétrécie" du technicien, du scientifique.

* Histoiriquement, si la réduction des obstacles et des distances a toujours été au centre de la problématique de l'espace militaire, nous accédons aujourd'hui à un seuil de rupture : la distinction entre véhicule et projectile cesse. J'en veux pour preuve l'avion d'observation habité, le Lockheed SR 71 qui "vole" à trois fois la vitesse du son, c'est-à-dire la vitesse d'une balle... C'est l'exemple extrême mais, depuis l'envol du premier bombardier au cours de le Première Guerre mondiale jusqu'à celui de la première fusée stratosphérique, en passant par la troupe aéroportée, le projectile et le véhicule forment un mixte que la cybernétique va parachever en évacuant l'homme du système d'armes (par robotisation).

* L'économie de la guerre, qui tendait jusqu'alors à transformer le paysage humain en "réduit défensif" par une congruence des fortifications,  tend maintenant à réduire les disparités de l'armement en métamorphosant les objets militaires en autant de projectiles.

* En fait, dans l'arsenal moderne, tout se meut et de plus en plus vite ; les différences s'estompent d'un moyen à l'autre, un processus d'homogénéisation est à l'oeuvre dans l'institution militaire contemporaine, jusqu'à la spécification des trois armes : terre, mer, air, qui va diminuant au profit d'un mixte aéromaritime qui réduit d'autant l'originalité de l'armée de terre. Mais ce mouvement d'homogénéisation des techniques de combat et des instruments de guerre se double d'un dernier mouvement. C'est, avec la contraction "arme-véhicule" et la cybernétisation du système, la réduction volumétrique des objets militaires : la miniaturisation.

* On le voit, l'espace militaire subit actuellement une transformation radicale. La "conquête de l'espace" par les militaires et les scientifiques n'est plus, comme par le passé, la conquête de l'habitat humain mais l'invention d'un continuum original qui n'a plus qu'un lointain rapport avec la réalité géographique. Désormais, le guerrier se meut à la fois dans l'infiniment petit de la physique nucléaire et l'infiniment grand des espaces intersidéraux. La réduction des objets guerriers et l'accroissement exponentiel de leurs performances apportent à l'institution militaire cette omniscience et cette omniprésence qu'elle souhaitait dès l'origine.

* La vitesse vérifie tout ce qui était initialement contenu dans l'aménagement territoirial depuis la colonisation antique jusqu'à l'ère des autoroutes. La droite préfigure la vitesse supérieure : la rectitude du tracé entre deux pôles, entre deux villes, anticipant la trace des véhicules rapides, l'empreinte des roues de l'automobile comme la traînée de condensation du jet dans le ciel.

* La construction des infrastructures stratégiques et tactiques au cours des âges n'est en fait qu'une "archéologie de la rencontre brutale" ; de l'impact à la collision et au télescopage autoroutier, l'infrastructure stockait le duel (l'échange de mauvais procédés avant celui du commerce). La voie stratégique, par son raccourci, exprime le premier moment d'une contraction du monde qui ne s'achèvera qu'avec la puissance des instuments scientifiques de la guerre moderne.

* La concentration et la congrucence des systèmes de fortification annonçaient dès l'apparition de la poudre à canon, cette réduction de l'habitat planétaire lui-même par des mobiles à hautes performances (jets, fusées, satellites). Comme le déclarait Vauban : "il n'y a point de juges plus équitables que les canons, ceux-là vont droit au but et ne sont pas corruptibles"  (l'armement comme jugement de valeur, comme ultima ratio).

* Il faudrait maintenant pousser plus avant l'étude de cette vérification que nous apporte l'accélération croissante des mouvements, des vitesses, un peu comme le disque qui tourne faiblement ne restitue qu'imparfaitement le chant. Il fallait attendre les hautes vitesses des véhicules contemporains pour restituer pleinement le champ de la géométrisation stratégique du monde, son caractère tragique. Au cours de l'histoire, la constuction des routes et des remparts esquissait la relation de l'énergie par la rectitude des lignes ; mais la faiblesse des forces motrices, jointe à celle de la démographie, ne rendait pas encore inquiétante cette lente transformation du monde en tapis de trajectoires.

* la vitesse a toujours été un avantage et un privilège du chasseur, du guerrier.