L'évasion du Lansquenet

 L'EVASION DU "LANSQUENET" (suite)

Bordeaux va nous donner un même spectacle avec l'évasion du "Lansquenet"

Le "Lansquenet" est un torpilleur de 1 700 tonnes. Mis sur cale en décembre 1936 aux Chantiers de la Gironde, il a été lancé en mai 1939 et préparé aussitôt à recevoir son armement. On avait prévu qu'il pourrait quitter Bordeaux aux environs du 15 août 1940 pour aller à Lorient accomplir ses premiers essais.

A la mi-juin il est naturellement loin d'être prêt à partir. Une seule chaufferie a pu être montée mais n'a jamais été alumée, ses machines dont les pièces essentielles sont en place n'ont jamais tourné, la passerelle n'est pas achevée et il n'y a à bord ni gyro compas ni compas magnétique. La mâture est encore sur le quai ; quant à l'armement il se réduit aux canons de 37 D.C.A. et à quelques mitrailleuses. Les 3 tourelles doubles de 130 sont encore à l'atelier, les tubes lance torpilles et les grenadeurs sont bien à bord mais ne sont pas encore en état de marche. Enfin le bâtiment est au bassin d'où il faut normalement 36 heures pour le sortir.

Faudra-t-il envisager de le détruire sur plac ? on n'ose répondre. Le torpilleur paraît incapable d'appareiller et c'est à l'avis formel de la direction des Chantiers de constuction. Par conte ce n'est ni celui du commandant, le capitaine dr frégate Péroux, ni celui de l'officier en second, le lieutenant de vaisseau de Geffrier. Tous deux estiment qu'en travaillant d'arrache-pied pendant quelques jours, le bateau peut être mis en état de prendre la mer.

Il faut d'abord obtenir des ouvriers qu'ils acceptent de faire des heures de travail supplémentaire ; or ceux-ci, qui viennent d'apprendre par la radio la demande d'armistice, sont consternés et ils on mis bas l'ouvrage ; à quoi bon, n'est-ce pas travailler sur un navire destiné - au mieux - à être sabordé ?

Pourtant il a suffit de quelques mots d'un chef, d'un vrai chef, quelques mots très simples du lieutenant de Geffrier, pour leur redonner du courrage : "Mes amis, leur dit-il, les allemands n'auront pas tout, ils n'auront pas ce bateau ; vous allez nous aider à le leur envlever". Et, c'est l'acceptation immédiate avec enthousiasme et la reprise du travail aux cris de "Vive la France".

Anecdote aux apparences d'image d'Epinal et pourtant parfaitement exacte.

Ce n'est pas tout d'avoir conquis aussi rapidement les ouvriers, il faut aussi persuader la Direction des chantiers ; c'est l'affaire du commandant qui va s'y employer sans perdre un instant.

La discussion est longue, les objections de la Direction sont nombreuses et sérieuses, mais le commandant Péroux finit par avoir gain de cause, à une condition toutefois : les chantiers seont dégagés de toute responsabilité aussi bien en ce qui concerne le matériel qu'en ce qui concerne le personnel, car il est absolument nécessaire que les spécialistes embarquent à bord du torpilleur pour l'appareillage.

Les responsabilité matérielles, le commandant les prend immédiatement à son compte : les avaries éventuelles ne seront en aucun cas plus graves que le sabordage auquel il faudra avoir recours si le bateau reste à Bordeaux. Quandt au personnel, il sera réquisitionné ; mesure de plure forme d'ailleurs, destinée à régulariser la situation car tous, ouvriers, contremaître, ingénieurs acceptent sans hésiter de partir avec le "Lansquenet". Pourtant beaucoup beaucoup d'entre eux sont dégagés de toute obligation militaire et ont leur famille à Bordeaux, mais ce bateau est leur oeuvre, leur enfant, ils ne l'abandonneront pas. Ils savent pourtant fort bien que la traversée jusqu'à Casablanca, qu'on envisage, ne sera pas de tout repos ni exempte de dangers : la Direction ne déclare-t-elle pas qu'à son avis le torpilleur ne pourra pas faire tout cette route par ses propres moyen et qu'il faudra le remorquer, au moins sur une grandre partie du trajet ? - Soit ! on le remorquera, même contre vents et marées. On travaillera à bord jour et nuit et l'on tentera de sortir le bateau du bassin dès le lendemain 18 juin, à 5 h 30 bien qu'on ne dispose que de quelques heures, au lieu des 36 heures habituelles.

Dans la nuit deux tourelles de 130 et le mât avant sont embarqués et à 5 heures du matin sans incident, le "Lansquenet" quite le bassin et s'amarre à couple de l'aviso en construction "Beautemps-Beaupré", où il reçoit dans la matinée sa troisième tourelle de 130.

Dans la journée on embarque le matériel et les vivres ; on fait les essais d'une chaudière et, pour la première fois, les machines sont balancées.

Mais voici que les allemands s'intéressent au "Lansquenet" : radio Stuggart annonce que le torpilleur ne quittera pas Bordeaux ! C'est un défi !

Pour justifier cette affirmation  les Chantiers de construction sont bombardés par des avions allemands dans la fameuse nuit du 18 au 19 : trois bombes tombent à moins de cent mètres du bord et une quatrième explose au beau milieu du bassin que le bâtiment a quitté le matin même !

Voilà de quoi redonner confiance à tous, même aux plus pessimistes, s'il y en a ! Les marin sont superstitieux et il n'y a pour eux que deux commandants : des "charbonnier" (hum!) sur qui s'acharnent tous les ennuis, les incidents, les catastrophes et ceux qui ont la "baraka". Nul doute maintenant ! Cette bombe au milieu du bassin est la preuve tangible de la "baraka" du commandant.

Le 19 à l'aube, pour la première fois, les couleurs sont hissés à bord, saluées par un vibrant "Vive la France" de tout l'équipage et le biniou traditionnel.

Ce jour-là une deuxième chaudière est essayée et le lendemain les deux machines tournent au point fixe.

Le 21 juin au matin le "Lansquenet" tiré, poussé, remorqué, appareille, et déjà ses machines tournent lentement pour aider le remorqueur. Il s'amarre à Pauillac pour y faire son plein de mazout, d'eau distillée et de vivres.

Dans la nuit du 22 au 23 arrive un ordre urgent de l'Amirauté de Bordeaux : les allemands remontent le long de la rive droite de la Gironde ; il faut que le "Lansquenet", a dit l'amiral Darlan, s'éloigne de plus tôt possible, tout en s'attendant à être cononné à la descente du fleuve.

Le "Lansquenet" quitte Pauillac à 6 heures du matin, précédé du partrouilleur auxiliaire "Haardi II", prêt à combattre toute attaque allemande, et arrive au Verdon à 8 h 30 sans avoir été inquiété.

Le 24 juin au soir (nous le verrons plus loin) il appareillera avec la formation qui escorte le paquebot "De la Salle" ; il arrivera à Casablanca trois jours après dans l'après-midi, malgré de nombreuses et inévitables avaries heureusement sans gravité. Il a atteint la vitesse de 18 noeuds. Chose remarquable, il a effectué toute cette traversée par ses propres moyens, sans l'aide d'aucun remorqueurs, donnant ainsi un brillant démenti aux pronostics pressimistes de la Direction des Chantiers.

(Nous avons cité deux officiers de l'Amirauté à laquelle s'ajoute une poignée de métallos dont  : SAYO, VALLEJO, DUDON, PICARD, LALANNE, ETESSE, SADOUL, JEAUFFRAY, Camille QUENTIN (rectification sur les indications de son petit-fils), REBUFIE, CHEVALIER, etc. 300 documents résistance en gironde)

Succès remarquable si l'on songe qu'en quelques jours ont été exécutés des travaux qui auraient normalement demandé plusieurs semaines ; succès dû à la tenacité et à la foi du commandant, de l'état-major et de l'équipage et aussi à la comptétence et au dévouement du personnel ouvrier et des ingénieurs qui ont embarqué, sans hésitation pour une traversée dont, mieux que quiconque, ils connaissaient tous les aléas (1)

(1) Le "Lansquenet" ne devait pas, hélas ! avoir la brillante carrière qu'annonçaient des débuts si prometteurs ; il devait, le 27 novembre 1942, être sabordé à Toulon.

Information personnelle : si l'histoire du Lansquenet vous intéresse, comme cela semble être le cas, je me permets de vous conseiller de taper sur google - Lansquenet 1939  1945 - et vous connaîtrez la suite de son histoire que ne s'arrête pas en 1942.

LE DERNIER CONVOI VERS CASABLANCA

On a vu que dans la matinée du 23 le "Lansquenet", pavillon haut était arrivé au Verdon. Presqu'en même temps que lui débouchait en rade un dernier convoi escorté du "Dubourdieu" (enseigne de vaisseau Codet) et de la "Gracieuse" (capitaine de corvette Maincent).

La veille, on avait aperçu le "Fier" qui ne méritait plus son nom, mouillé, abandonné à huit milles de la bouée d'entrée et l'on savait que le "Yarreville", bâtiment anglais, avait été torpillé au large par un sous-marin inconnu à proximité de l'aviso "Somare" et du "Jules-Verne" escortant tout le groupe des sous-marins de Brest se dirigeant vers Casablanca.

Avec la journée du 24 juin, l'agonie du fort de mer de Bordeaux-Le Verdon  commence. L'armistice peut être signée d'une à l'autre et, en attendant, les allemands installent leurs batteries sur la côte de Royan pour paralyser tout mouvement de navires tentant d'échapper à leur étreinte qui se resserre.

La "Luronne" (Lieutenant de vaisseau Leroux) envoyée en reconnaissance a essuyé déjà quelques salves auxquelles elle a répondu immédiatement.

Vers 10 heures du matin, le capitaine de vaisseau Meesemaecker, commandant supérieur du front de mer, réunit en une sorte de conseil suprême tous les officiers de la base Navale et de ses bâtiments et la décision est prise de procéder sans retard à une évacuation générale vers Casablanca de tous les bâtiments pouvant appareiller.

Avec les commandants Hilly et de Saint-Maurice, le capitaine de frégate de la Fournière est chargé d'organiser le convoi en escortant, en outre, le grand paquebot "De la Salle" et notre "Lansquenet". Les trois commandants ont une certaine expérience d'une telle opération car on les a vus à l'oeuvre sur les bancs de Flandres aux heures tragiques des évacuations de Flessingue et de Dunkerque en 1940. 

Le "De la Salle", chargé le 17 juin, déchargé sur place quarante-huit heures  après a été de nouveau rechargé dans la nuit.

Du 23 au 24 juin il accoste le môle du Verdon pour embarquer encore du matériel et un détachement de l'aviation maritine d'Hourtin ; mais à deux heures du matin, la moitié de l'équipage met sac à terre, déclarant ne pas vouloir appareiller. Le capitaine de vaisseau Meesemaecher, prévenu, arrive immédiatement sur le môle, fait ramener les marins à leur bord par la gendarmerie ; il se rend ensuite sur le paquebot et explique la situation à l'équipage qui ne fait aucune difficulté pour reprendre son service. Bel exemple de sang-froid et de fermeté !

Dans l'après-midi le "De la Salle" mazoute sur rede et est prêt à appareiller à 19 heures. Il embarque alors le pilote, M. Sicart, lève l'ancre et va en rade à 15 minutes après. Il sera le sul des trois paquebots à partir puisque, comme nous l'avons vu, la "Flandre" et le "De Grasse" resteront piteusement au mouillage.

A ce moment, une vedette passa au long du bord de chaque navire et remet à chacun un pli cacheté indiquant les routes à suivre.

Le capitaine Ferlicot, commandant le "De Grasse", dont l'équipage s'est mutiné demande à embarquer sur les bateaux de guerre, avec ses officiers. A 19 heures, il seront répartis sur le "Lansquenet", "la Gracieuse" et la "Boudeuse".

A 19 h 55 le commandant Hilly sur la passerelle de la "Boudeuse"  fais hisser le signal D.C.N. C'est l'ordre à tous d'appareiller.

Le convoi est accompagné des avisos "Boudeuse", "Gracieuse", "Dubourdieu", "Luronne" "Algéroise", des patrouilleurs auxiliaires "Minverva" et "Capitaine-Armand" et de toute une flotille de dragueurs et patrouilleurs.

On sait que depuis le matin les allemands sont au fort de Chay avec de l'artillerie. Il faut donc s'attendre à être canonné au passage et à riposter. Aussi sur tous les navires a-t-on rappelé aux postes de combat.

Heureusement le temps est bouché, une petit pluie fine rend la visibilité mauvaise ; la "Minverva" et le "Capitaine Armand" perdent le contac et sortent par la passe sud.

Par le travers de Royan, trois batteries allemandes installées au fort de Chay ou dans ses environs ouvrent le feu ; la "Boudeuse", la "Luronne" et le "De la Salle" ripostent immédiatement et tirent avec entrain de tout leur armement sur les pièces ennemies qui ne peuvent être repérées que par les lueurs des départs. Un autre patrouilleur, l'"Algéroise" (lieutenant de vaisseau Robin) qui a appareillé derrière le convoi, tire à l'imitation des autres bâtiments puis s'éloigne par la passe sud.

Cependant la "Boudeuse" augmente de vitesse et tout en continuant le tir avec ses pièces de 100mm., passe entre le paquebot et la terre et tend un rideau de fumée efficace dont profite également le "Lansquenet". On devine quelle anxiété pouvait secrètement éprouver le commandant de la Fournière qui était à bord de la "Boudeuse" et, participait au réglage du tir, si l'on sait que sa femme et ses enfants se trouvaient à proximité du fort de Chay.

Le patrouilleur "Capitaine Armand" (enseigne de vaisseaux Eon) qui a quitté la rade avec quelques instants de retard "court au canon" et à l'imitation de la "Boudeuse" ouvre le feu sur la batterie allemande de Suzac, puis, ne voyant plus la terre masquée dans un banc de brouillard, rallie le convoi.

Le tir ennemi a été court en général ; pourtant, sur le "De la Salle" on a ressenti un ébranelement dont on n'a pu discerner la cause ; aucun geste, aucune fumée n'ont été vues.

La formation continue sa route ; peu après, une batterie à Terre Nègre et une autre à la Coubre ouvrent le feu, mais acune gerbe n'est visible.

Enfin les passes sont franchies, on atteint la haute mer et tout le monde se félicite d'être heureusement sorti de cette affaire. Et maintenant en route vers Casablanca où le convoi arrivera le 29 juin dans la soirée !

Ce bref combat, qui se déroula au large de la base navale de Bordeaux-Le-Verdon, fut l'un des derniers que notre marine porta à son actif. Une heure après l'armistice entrait en application.

Hélas à bord du "De la Salle", on s'est réjoui prématurément d'être en hautre mer, cap ver Casablanca.

Aucune ronde de sécurité n'est faite à bord.

Un peu avant onze heures du soir, après trois heures de route seulement, la bordée se rendant à son poste de couchage dans la cale II est alerté par des bruits de marteaux, d'eau sur la cloison séparant cette cale de la cale I. Impossible de se tromper : il y a une voie d'eau. L'alerte est donnée, il faut stoper et dans la nuit essayer de trouver la brèce, puis tenter de l'obstruer, au moin provisoirement.

Au jour, on se rend compte qu'il y a un trou de 25 centimètres de diamètre à la flottaison et que les tôles jointives sont descellées sur une longueur de 3 mètres environ : 800 tonnes d'eau ont été embarquées par cette brêche provoquée par un obus ; on s'explique alors le choc ressenti à bord au cours de l'engagement avec les batteries enemies.

Paillets, placard sont essayés à plusieurs reprises sans succès : la déchirure de la coque augmente.

Il ne faut plus songer à faire route directe sur Casablanca ; on pourrait peut-être tenter de gagner un port d'Espagne mais il faudrait déviers au sud, c'est-à-dire debout à la houle qui malheureusement augmente. A ce cap le bâtiment tangue fortement et les coups de béliers sur la cloison de la cale deviennent violents ; il est a craindre qu'elle ne cède, ce qui conduirait à la catastrophe.

Cependant, ne se doutant de rien, les escorteurs ont continué leur route dans la nuit nore et perdu de vue le paquebot, qui ne savent pas stoppé.

Ils se mettent bientôt à sa recherche. Le "Lansquenet" le retrouve rapidement. Il reste dans son voisinage jusqu'à 2 heures du matin, heure à laquelle la "Minerva" signale qu'elle se dirige vers le paquebot. Avec le "Capitaine Armand" elle le rattrape en effet vers 6 heures et peu après le "Dubourdieu" se joint au groupe.

Si l'état de la mer l'avait permis les passagers eussent été transbordés sur les trois escorteurs, mais la chose était impossible.

Il faut se résigner, la mort dans l'âme à regagner Bordeaux ; on brûle les documents secrets, on jette à la mer les armes et les munitions et lentement le "De la Salle" se dirige vers l'entrée de la Gironde, accompagnée des trois patrouilleurs. Ces derniers le quittent à l'entrée des chenaux pour s'en aller vers Casablanca. Et l'infortuné paquebot rentre seul, sans canonnade cette fois. Le Verdon silencieux connaît un calme sinistre. L'armistice est entré en vigueur.

Avant de prendre ses fonctions le contre-amiral commandant Marine-Bordeaux avait reçu de l'Amirauté française l'ordre de prévoir, le cas échéant, la destruction des installations portuaires.

Mais l'article 13 de la Convention d'armistice prévoit que le Gouvernement français "devra veiller à ce que les ports, les entreprises industrielles et les chantiers navals restent dans l'état dans lequel ils se trouvent actuellement et à ce qu'ils ne soient endommagés d'aucune façon ni détruits".

Dès lores, les détachements prévus pour la destruction des parcs à mazout ne peuvent intervenir.

Cependant, le commandant de la Marine fait effectuer dans la nuit de mise en vigueur de l'armistice, immédiatement avant la cessation des hostilités, la mise hors de service des canons et la destruction des armes portatives.

Cette mesure est sans doute en contradiction avec les prescriptions de l'artice 7 de la Convention de d'armistice qui déclare que "toutes les fortifications terrestres et côtières avec leurs armes, munitions et équipement, les stocks et installations de tous genre, se trouvant dans les régions à occuper, devront être livrées en bon état" ; mais l'amiral Barnouin veut ignorer cette clause. Les allemands, après leur arrivée, ne lui feront d'ailleurs aucun reproche à ce sujet.

Le 23 juin au matin les hostilités ont cessé. Peu à peu les bâtiments qui se trouvent encore au Verdon et dont les équipages ont refusé d'appareiller, remontent le fleurve pour prendre un poste d'amarrage dans l'un des établissements portuaires ; ce sont les derniers mouvements du port où,  bientôt, l'activité va s'arrêter complétement.

Le 27 juin, dans l'après-midi, les troupes allemandes font leur entrée dans Bordeaux, prennent la direction du port, de ses annexes, de ses installations portuaires et ne tardent pas à apparaître au Verdon.

Le début de l'emprise allemande sur le port de Bordeaux s'effectue avec un certain désordre : aucun organisme central ne coordonne l'action des différents services interessés ; aussi, militaires, marins et délégués économiques travaillent-ils pour leur propre compte sans se soucier du voisin.

Tout ce qui a trait au port (police du port, circulation en rivière, mouvements des navires, etc...) est du ressort du "Hafenwachtung", dirigé par un officier de marine qui s'installe à l'Hôtel de la Marine.

La libre disposition des marchandises dans le port relève d'un major, mais les transports dépendent d'une autre autorité et les réquisitions d'une troisième.

Si la marine allemande désire effectuer un mouvement de bâtiment, il lui faut prendre l'accord des services locaux du port, ordonnateurs du pilotage, et s'assurer que les batteries de côte armées par des militaires prompts à faire parler la poudre, voudront bien se tenir tranquilles.

Le 3 juillet, la Feldkommandantur ordonne au Directeur du port autonome de faire hisser le pavillon allemand sur tous les bâtiments de commerce. Le contre-amiral Barnouin, délégué de l'Amirauté, qui n'a pas quitté son poste, proteste immédiatement contre cette prétention que ne justifie aucune des clauses de l'armistice et il obtint gain de cause.

Pour se venger, des représentants de la Feldkommandatur viennent visiter les appartements de l'amiral et déclarent les réquisitionner ainsi que tous ses bureaux ; mais cette menace ne sera pas mise à exécution : des officiers de marine allemands, installés dans le même immeuble et peu soucieux sans doute d'avoir des militaires comme voisins - l'accord parfait n'existe pas toujours entre les différentes armes, même en Allemagne - s'y opposent.

Toutefois les allemands ne vont pas tarder à formuler d'autres exigences : 

Le 15 juillet, le commandant du port de Royan prescrit aux pilotes, "sous les peines les plus sévères" de se tenir à tout moment à la disposition de la kommandantur et leur interdit de s'absenter sous aucun prétexte de leur résidence.

Le 5 août l'autorité allemande de Bordeaux procède à la réquisition de seize navires français et quatre belges et ordonne aux chantiers de la Gironde d'en transformer neuf en transports de troupes.

Le 2 septembre les allemands exigent la suppression du commandement de la marine à Bordeaux en application des clauses de l'armistice.

Malgré une protestation de l'Amirauté française de Vichy qui fait valoir que le commandant de la Marine n'est plus qu'un organe administratif dans la direction des services de la Marine marchande et le contrôle des autres rouages cilvils du port, l'unité Marine-Bordeaux doit être dissoute. Son personnel est dirigé sur Toulon et l'amiral Barnouin quitte ses fonctions le 20 septembre.

Mais patience ! un jour viendra où le "vieil Océan" dont les "eaux bouillonnantes" chantées par Ausone, remontent à chaque flux jusqu'à Bordeaux, lui conduira de nouveau les flottes qui ont toujours été les messagères de sa grandeur et les véhicules de sa prospérité.