L'heure de l'armistice

 

L'HEURE DE L'ARMISTICE

20 juin : A 5 heures du matin, le général Waygan prenait connaissance d'un message radiotélégraphique par lequel le gouvernement allemand donnait son accord de principie à l'envoi de notre délégation. A 11 heures 45, un nouveau message parvenait ainsi conçu :

"Le Haut Commandement de la Wehrmarcht attent la délégation française d'armistice dans le courant de la journée du 20 juin à partir de 17 heures, heure d'été allemande, sur le pont de la Loire près de Tours.

"La suspension du feu sera ordonnée dans un secteur de 10 kilomètres des deux côtés de la route Poitiers-Tours et sur la Loire entre Tours et Blois.

"L'heure à laquelle la délégation doit arriver au pont de la Loire est à communiquer au Haut Commandement de la Wehrmacht (télégramme adressé au poste français F.A.J. que est entré en liaison avec le poste allemand D.A.H.)."

Le général Weygand répond aussitôt :

"La communication du Haut Commandement de la Wehrmacht est parvenue au gouvernement français à 11 heures 45.

"La délégation va se mettre en route par la route de Poitiers-Tours indiquée. Vu les difficultés de circulation, il n'est pas possible de préciser l'heure exacted à laquelle elle se présentera à partir de 17 heures au pont de la Loire près de Tours. Elle arrivera dans une dizaine de voitures munies du drapeau des parlementaires.

"Il sera désirable que le Haut Commandement de la Wehrmacht veuille bien envoyer au-devant d'elle un agent de liaison pour la guider vers le pont."

Dans la matinée, le maréchal Pétain, assisté du général Weygand et de M. Baudouin, donne au général Huntziger ses dernières instructions qui excluent - comme il a été déjà dit à maintes reprises - toute livraison de navires de guerre et tout occupation des territoires d'outre mer.

La délégation ne peut franchir la Garonne qu'à 14 heures. Son voyage sera, comme on verra plus loin, terriblement malaisé.

Le maréchal Pétain, pour annoncer au pays que les négociations en vue d'un armistice sont ouvertes, adresse aux Français le message que voici :

"Français !

"J'ai demandé à nos adeversaires de mettre fin aux hostilités. Le gouvernement a désigné mercredi les plénipotentiaires chargés de recueillire leurs conditions.

"J'ai pris cette décision, dure au coeur d'un soldat, parce que la situation militaire l'imposait. Nous espérions résister sur la ligne de la Somme et de l'Aisne. Le général Weygand avait regroupé nos forces. Son nom seul présageait la victoire. Pourtant la ligne a cédé et la pression ennemie a contraint nos troupes à la retraite.

"Dès le 13 juin, la demande d'armistice était inévitable. Cet echec vous a surpris. Vous souvenant de 1914 et de 1918, vous en cherchez les raisons. Je vais vous les dire.

"Le 1er mai 1917, nous avions encore 3 280 000  hommes aux armées, malgré trois ans de combats meurtriers. A la veille de la bataille actuelle, nous en avions 500 000 de moins. En mai 1918, nous avions 85 divisions britanniques ; en mai 1944, il n'y en avait que 10. En 1918 nous avions avec nous les 58 divisions italiennes et les 42 divisions américaines.

"L'infériorité de notre matériel a été plus grande encore que celle de nos effectifs. L'aviation française a livré à un contre six ses combats.

"Moins forts qu'il y a vingt-deux ans, nous avions aussi moins d'amis. Trop peu d'enfants, trop peu d'armes, trop peu d'alliés, voilà les causes de notre défaite.

"Le peuple français ne conteste pas ses échecs. Tous les peuples ont connu tour à tour des succès et des revers. C'est par la manière dont ils réagissent qu'ils se montrent faibles ou grands.

"Nous tirerons la leçon des batailles perdues. Depuis la victoire, l'esprit de jouissance l'emporté sur l'esprit de sacrifice. On a revendiqué plus qu'on a servi. On a voulu épargner l'effort ; on rencontre aujourd'hui le malheur.

"J'ai été avec vous dans les jours glorieux. Chef du gouvernement, je suis et reterai avec vous dans les jours sombres. Soyez à mes côtés. Le combat reste le même. Il s'agit de la France, de son sol, de ses fils."

A 9 heures, conseil des Ministres... L'accord n'y règne pas... Le maréchal, le général Weygand, MM. Baudouin, Bouthillier et quelques autres ministres sont toujours décidés à rester dans la métropole pour défendre, comme il pourront, la patrie contre l'occupant, pour l'aider à survivre, pour essayer de protéger son corps et son âme... Mais d'autres membres du Cabinet sont surtout soucieux de ne point tomber au pouvoir du vainqueur.

En définitive, le plan consistant à évacuer le président de la République et quelques hautes personnalités du régime sur Port-Vendres et l'Algérie, via Perpignan est maintenu.

M. Lebrun est le plus pressé de prendre du champ.

Le matin, en parcourant les hôpitaux de Bordeaux, pour y visiter les blessés du bombardement, il a déclaré à M. Marquet qui l'accompagnait, qu'il ne s'attarderait pas davantage à Bordeaux.

A 14 heurs, il téléphone à M. Alibert, sous-secrétaire d'Etat à la présidence du Conseil :

"Les Allemands approchent. Ma voiture m'attend. Je veux gagner Port-Vendres d'où un contre-torpilleur me conduira en Algérie."

Comme son interlocuteur se tait, le président velléitaire, questionne :

"Que dois-je faire ?

- Patientez jusqu'à 17 heures monsieur le Président : vous pourrez à ce moment-là avoir de nouveaux éléments d'appréciation." (1)

(1) Alibert s'est targué par la suite d'avoir eu recours à des manoeuvres assez déloyales que rapporte Rober Aron, pour retarder à tout prix le dépard du président de la République et des ministres qui devaient l'accompagner.

Le général Weygand donne un conseil analogue au président de la République, qui se laisse persuader.

Mais, dans l'après-midi, un certain nombre de parlementaires, apprenant, dans des conditions que nous préciserons, qu'un paquebot est à leur disposition à l'embouchure de la Gironde, se précipitent, pour s'y embarquer, vers le Verdon.

Ils participeront à cette ocyssée inouïe de la "Massilia" dont vous évoquerons les étranges épisodes dans un chapitre ultérieur.

Pourtant, la grande majorité des députés et des sénateurs présents à Bordeaux répugnaient à s'exiler de la métropole... Ils se rassemblèrent à l'Hôtel de Ville afin de s'y concerter. M. Laval leur proposa d'envoyer auprès du chef du gouvernement une délégation. Celle-ci fut ainsi composée : MM. Laval, Marquet, Bergery et Barthe. Dans la soirée le maréchal recevait ces messieurs qui lui donnaient l'assurance que la plupart des parlementaires voulaient rester à ses côtés.

Le maréchal est sensible à cette démarche. D'autre part, à l'heure où les pourparlers en vue d'un armistice vont mettre en jeu de si lourdes responsabilités, il est inconcevable que le gouvernement soit coupé en deux. En conséquence, et après mûre réflexion, le chef du gouvernement ordonne qu'aun ministre ne s'éloigne de Bordeaux ce soir. La question sera examinée à nouveau demain matin. Une note dans ce ses est promptement portée à M. Lebrun et aux membres du cabinet.

M. Herriot, dont les bagages sont déjà sur la "Massilia", les laisse voguer sans lui. Quand à M. Jeanneney qui a pris le chemin de Port-Vendres un coup de téléphone l'arrête à Toulouse et le persuade de revenir sur ses pas.

Dans la journée du 20 juin, le général Lafont, qui a reçu des renforts de troupes et le police établit des barrages solides sur les routes qui aboutissent à Bordeaux. De cette façon, il peut détourner vers la région de Langon-Agen le flot continu des réfugiés civils et militaires et empêcher que Bordeaux se congestionne davantage.

En ce qui concerne les militaires, ils sont rassemblés et filtré dans une caserne de la rive droite, remis en ordre et transportés en camion au camp de Souge. Ce camp renferme déjà les nombreux officiers arrivés sans troupes que le général utilise pour encadrer les hommes et constituer ainsi les unités de marche.

A partir, du lendemain, l'effet de ces mesures commencera à se faire sentir.

A 12 heures 45, Monseigneur Feltin, archevêque de Bordeaux, a pris la parole à la radio et s'est adressé aux catholiques de France dans ces termes :

"Au moment où les armées ennemies menacent la colline de Fourvière, S.E. le Cardinal Gerlier, archevêque de Lyon, ancien évêque de Lourdres, me prie d'être son interprète pour vous inviter tous à tourner nos regards vers Notre-Dame de Lourdes en une ardente intercession, afin que la Vierge infiniment maternelle obtienne à notre nation l'énergie morale qui la rendra capable de porter courageusement sa rude épreuve et de faire face à l'adversité.

"Quoiqu'il arrive, l'oeuvre civilisatrice et traditionnelle de la France n'est pas anéantie. L'âme française est meurtrie ; elle n'est pas morte, même sous les coups de l'envahisseur."

La journée du 21 juin s'écoule, pour tous les membres du gouvernement dans une attente crucifiante.

Bien que mal informée, la population éprouve le même sentiment.

Une foule haletante et muette, qu'un service d'ordre rigoureux empêche de stationner rue Vital-Carles, regarde les hauts murs couronnés de verdure et la grille fermée derrière lesquels le destin de la France est en discussion.

"A la fin de l'après-midi, nous dit le général Weygand, un message nous apporte un premier avis :

- La délégation française est arrivée ici et prend connaissance des conditions d'armistice. Les négociations avec le Haut Commandement italien n'auront pas lieu ici, mais en territoire italien, comme suite à la signature de l'accord entre le Haut Commandement allemand et la délégation française. Les hostilités cesseront six heures après que le gouvernement italien aura fait connaître au gouverment du Reich la condition de l'accord franco-italien.

- La délégation française aura la possibilité après la conclusion de l'accord avec le Haut Commandement allemand de se rendre en avion au point fixé par le Commendement italien.

"Ce message laissait planer un doute : que signifiait cet : ici. Nous allions l'apprendre plus tard.

"Une liaison téléphonique avait été établie entre ce point encore mytérieux et Bordeaux. A 20 heures 30 le général Huntziger m'appela de Compiègne.

"Le mystère était éclairci, c'est à Rethondes, dans le wagon historique que l'ennemi avait voulu dicter ses conditions. Il avait voulu donner à cet acte autant d'éclat et de publicité que possible..."

Il est facile de deviner ce qu'à souffert, en apprenant cette humiliation supplémentaire, l'ancien chef d'état-major du maréchal Foch.

Et maintenant, voici les notes d'un des signataires de l'armistice de 1940 : (1) Publié en 1941 par Paul Allard dans un petit livre intitulé : "Les journées pathétiques de la guerre" (Editions de France)

"C'est le 20 juin, à deux heures et demie, que nous avons quitté Bordeaux. Une auto nous conduit entre Tours et Amboise pour franchir les lignes allemandes. Nous y arrivons à neuf heures et demie du soir. Sur un pont de bateaux qui avait été placé à notre intention, nous franchissons la Loire, éclairée par Tours qui flambait. Le spectable était tragique et nos coeurs se serraient. Nous avions tous accepté la cruelle mission qui nous avait été confiée par le maréchal Pétain sans la discuter : avait-il hésité, lui, le vainqueur de Verdun, à faire don à la France de sa propre personne ?

"De l'autre côté de la Loire, nous sommes accueillis fort courtoisement, par le lieutenant-général von Tippelskirch, quartier-maître supérieur de l'armée, qui nous conduit, sur-le-champ, à Paris où nous arrivons à sept heures et demie du matin. Notre auto s'arrête devant le Royal-Monceau. Nous sommes très fatigués par notre voyage qui a été silencieux et oppressé par l'obsédante vision des maleurs affreux de notre patrie.

"Nous prenons notre petit déjeuner au Royal-Monceau, et, aussitôt après, nous repartons;

"Où allons-nous ? Nous ne le savions pas. Mais quand nous voyons l'auto prendre la direction du Nord, nous nous regardons sans rien dire. La même pensée nous vient à l'esprit : c'est à Compiègne que sera signé l'armistice, à l'endroit exact et dans le même wagon qu'en 1918...

"Nous traversons la forêt de Compiégne et nous voilà arrivés au "carrefour de l'Armistice". Le momument commémoratif du 11 novembre est voilé par le pavillon de guerre du Reich.

"Dans la courte allée qui conduit à l'endroit où auront lieu les délibérations, une compagnie d'honneur a pris position en même temps que deux sections de l'armée de terre et une section de l'armée de l'air, qui entourent le drapeau du bataillon d'accompagnement du Führer-Chancelier.

"A droite du chemin qui mène au Carrefour, nous apercevons une tente spacieuse : elle a été spécialement dressée en vue de servir de local pour les délibérations de la délégation française.

"Le carrefour est coupé, en son milieu, par la voie sur laquelle est rangé le wagon historique. Entre les rails se dresse, légèrement surélevée, la pierre commémorative sur laquelle a été gravée la fameuse inscription : "Ici, mourut, le 11 novembre 1918, l'orgueil criminel de l'Empire allemand vaincu par les peuples libres qu'il voulait subjuguer !

"Au fronton de cette pierre, flotte l'étendard du Führer. A droite, voici l'endroit exact où il était garé, le 11 novembre 1918, le wagon de Foch.

Il est 15 heures. La compagnie d'honneur est sous les armes... L'instant est solennel... Le silence de la forêt n'est rompu que par les ordres militaires... Soudain, à 15 heures 15, un bref appel... Les hommes se figent, immobiles comme des statues. Le chancelier Hitler, qui arrive de son quartier général , descend de son auto.

"Il est reçu par le maréchal Goering, le grand amiral Raeder, le général von Brauchitsch, le général Keitel, M. von Ribbentrop et M. Rudolph Hess.

"Suivi de ces hautes personnalités, le Führer passe devant le front de la compagnie d'honneur. Arrivé au centre du carrefour, il jette un coup d'oeil circulaire sur ce lieu historique et monte dans le wagon.

"Il est 15 heures 30.

"Conduite par le lieutenant-colonel Thomas, commandant le quartier général du Führer, la délégation française passe devant la compagnie d'honneur qui est au garde-à-vous, l'arme au pied. Quand ils arrivent devant le drapeau, les généraux Huntziger, Parisot et Bergeret font le salut militaire. M. Léon Noël - qui est le seul civil de la délégation - ôte son chapeau.

"Les plénipotentiaires sont alors conduit au pied du wagon : ils s'effacent pour laisser monter le premier leur président, le général Huntziger.

"Avant de monter, le général Huntziger, a un moment d'hésitation. Pendant un cours instant, on voit dans ses yeux clairs, passer un souvenir, une pensée... celle que nous avons tous, au fond de notre coeur. Puis il empoigne la barre du wagon et monte. Nous le suivons.

"Dès que nous entrons dans le wagon, le Führer et les haute personnalités qui l'accompagnent se lèvent. Le Führer salue chaun de nous en levant la main droite, puis d'un gest, il prie chacun de nous de prendre place sur des sièges désignés d'avance. Un carton portant les noms de tous les plénipotentiares nous indiquent nos places respectives.

"Le chef du commandement suprême de la Wehrmacht, le général Keitel, se lève et lit, aussitôt, le préambule aux conditions d'armistice.

"Le 3 septembre 1939, vingt-cinq ans après le début de la Grande Guerre, l'Angleterre et la France ont, sans raison, déclaré, de nouveau, la guerre à l'Allemagne. La décision des armes est intervenue. La France est vaincue. Le gouvernement français a prié le gouvernement du Reich de lui faire connaître les conditions allemandes pour un armistice.

"Si la forêt historique de Compiègne a été choisie pour la remise de ces conditions, c'est qu'il fallait, par cet acte de justice éteindre, une fois pour toutes, un souvenir qui, pour la France, n'est pas une page de gloire de son histoire, mais qui fut toujours considéré par le peuple allemand comme la plus profonde honte de tous les temps.

"La France a été vaincue et s'est effondrée après une résistance héroïque, à la suite de nombreuses batailles sanglantes. L'Allemagne n'a pas l'intention, cependant, de donner aux conditions d'armistice et aux pourparlers d'armistice un caractère d'ignominie à l'égard d'un adversaire aussi brave.

Le but des exigences allemandes est :

1° D'empêcher une reprise de la lutte ;

2° De donner à l'Allemagne toutes les sécurités pour qu'elle puiise poursuivre, comme on l'y force la guerre contre l'Angleterre ;

3° De créer des conditions nécessaires à la construction d'une nouvelle paix dont le contenu le plus essentiel sera la réparation de l'injustice faite au peuple allemand lui-même par la violence.

"Le général Keitel a parlé en allemand.

"M. Schmidt, le fameux traducteur du chancelier, fait, immédiatement, en français, la traduction du préambule.

"Puis, à chaque plénipotentiaire, le chancelier Hitler remet - en le saluant - le mémoire qui contient les conditions de l'armistice. Et il se retire en compagnie de sa suite.

"Seul, le général Keitel est demeuré avec nous, dans le wagon. Au moment où le Führer parvient dans l'allée qui conduit à la rotonde, le chef de la compagnie d'honneur lui présente ses devoirs :

"Mon"Mon Führer ! La force armée de la Grande-Allemagne salue son commandant suprême." Le Führer remerc ied. Les hymnes nationaux retentissent : pendant toute la durée de leur exécution, les plénipotentiaires français, debout, dans le wagon de Foch saluent.

"Il es 15 heures 42. Cette scène historique, qui devait engager le sort de la France pour des années, avait exactement duré douze minutes...

"A ce moment, nous descendons du wagon et nous gagnons la vaste tente qui a été aménagée pour nous recevoir. Elle est garnie de fauteuils confortables en bois. Au centre, une table sur laquelle se trouve un grand sous-main.

"Un éphéméride portel a date du jour fatal : "21 juin 1940." La tente de la délégation française est reliée directement par un fil téléphonique avec le gouvernement de Bordeaux.

"Les plénipotentiares et les experts qui les accompagnent prennent connaissance du volumineux mémoire qui leur a été remis par le chancellier Hitler. Il est rédigé en allemand. Le travail de traduction et de transmission dura plusieurs heures.

"Vers 2 heures du matin, nous rentrons à Paris. Nous passons la nuit aux Royal-Monceau : dès les premières heures de la matinée, nous repartons pour Rethondes.

"A Bordeaux, le conseil des ministres siègeait en permanence. Cette délibération, sans cesse entrecoupée de communications téléphoniques qui avaient leur contre-partie dans nos négociations, dura vingt-sept heures. Le gouvernement nous pressait de signer car nos trois corps d'armée des Alpes menaçaient d'être totalement encerlés entre l'armée allemande, qui atteignait les portes de Valence et l'armée italienne.

"Avant que les plénipotentiaires donnent leur signagures, le 22 juin, à 18 heures 36, le général Huntziger pronnonça d'une voix ferme :

" - A l'heure douloureuse où je dois accomplir un devoir que vous, soldats, vous comprendrez mieux que quiconque, je tiens à exprimer l'espoir qu'après les négociations qui vont suivre, les deux peuples pourront vivre et travailler dans la paix.

" Le général Keitel répondit en ces termes au général Huntziger :

" - Je prednds acte de la déclaration de la délégation française qu'elle est disposée à proposer à son gouvernement de ratifier l'armistice. Je tiens à rendre hommage à la bravoure du soldat français et à honorer la mémoire de tous ceux qui versèrent, de part et d'autre, leur sang pour la patrie. C'est un honneur, pour le vainqueur, d'honnorer le vaincu" (1)

(1) A l'issue de l'acte de Compiègne, le chancelier Hitler, rentré à son quartier général, a donné les ordres suivants /

1° Le wagon historique, la pierre commémorative et le momument du "Triomphe gaulois" doivent être transportés à Berlin ;

2° Les emplacements et les pierres des deux trains sont à détruire ;

3° Le momument du maréchal Foch doit être conservé intact. 

Devant l'incertitude qui subsistait dans la capitale provisoire de la France sur l'accueil réservé à nos plénipotentiaires, les partisans du départ du gouvernement firent savoir au Maréchal qu'ils attendaient impatiemment les instructions promises. Le général Bineau fut chargé de les prier de "se calmer et de ne pas bouger"

Malgré tout, M. Lebrun dont le moral était délabré et qui était talonné par MM. Herriot et Jeanneney insistait pour s'en aller.

Les parlementaires hostiles au départ, convinrent, au cours de leur conciliabule quotidien à l'Hôtel de Ville ou à l'Athénée, de déléguer huit députés et quatre sénateurs auprès des présidents des deux chambres et du président de la République. La délégation comprenait notamment, MM. Laval, Marquet, Piétri, G. Bonnet, Portmann, Gerente, Bergery, Rauzy, Landry, Dommange, Crutel et Barthe.

La délégation ne réussit pas à modifier le point de vue de M. Herriot et il semble qu'elle ait renoncé à joindre M. Jeanneney.

Elle eut un entretien très animé avec M. Lebrun. M. Montigny notre aussitôt :

"M. Laval, suivi de ses collègues pénètre dans la vaste salle où M. Lebrun, debout, le dos à la fenêtre, les attend.

Le chef de l'Etat s'assied, après avoir désigné des sièges à ses visiteurs, qui font cercle atour de lui... Pas de protocole : c'est dans le cadre d'une réunion que va se dérouler la scène la plus dramatique peut-être de ces journées désormais historiques...

Tout de suite, M. Laval d'une voix brève :

"Plus de cent parlementaires sénateurs et députés, viennent de se réunir ; ils ont désigné une délégation que je suis chargé de vous présenter...

Un temps, puis :

"Pourquoi sommes-nous, ici ?

"Pour nous entretenir de votre projet de départ.

"Pour protester contre ce projet.

"Pour vous adjurer de ne pas lui donner suite".

M. Lebrun demeure silencieux. M. Laval reprend avec force :

"Vous ne pouvez pas, vous ne devez pas partir.

"Nous n'accepterons pas que, par ce biais presque frauduleux, le gouvernement aille continuer en Afrique un combat qui s'avère impossible".

M. Lebrun paraît alors sortir de sa torpeur, et déclare :

"La situtuation n'est pas aussi simple... Le gouvernement en a délibéré. Il en délibérera encore... Certains peuvent partir, d'autres peuvent rester".

Mais M. Laval l'interrompt de la main :

"Vous ne comprenez donc pas que si le chef de l'Etat, les ministres, les présidents des assemblées quittent la France, les ministres demeurés ici n'auront plus le crédit et l'autorité pour parler au nom de notre pays ?

Puis, avec une soudaine véhémence :

"Mais il y a plus : le président de la République, en emportant les sceaux de l'état, emportera avec  lui le gouvernement de la France : il sera le seul maître de la politique.

"Or, il y a une politique qui a été condamnée par le gouvernement, c'est la politique Reynaud-Churchill.

"Allez-vous la reprendre à la faveur d'un départ en Afrique ?

"Je ne vous reconnais le droit de le faire sous aucun prétexte et par aucun détour".

Face à face avec son interlocuteur toujours silencieux, M. Pierre Laval est arrivé au paroxysme de l'indignation :

"Deux hommes, le général Weygand et le maréchal Pétain ont, seule qualité pour dire si la guerre peut être poursuivie.

"S'ils estiment qu'il faut cesser le feu, nous devons nous incliner".

Et, presque à voix basse, les yeux voilés par l'émotion :

"Je viens de Clermont par la route ; j'ai vu le spectacle de notre défaite ; nous sommes battus..."

Puis, fermement :

"Il nous faut maintenant sauver de ce pays tout ce qui peut être sauvé.

"Or, ce n'est pas en quittant la France qu'on peut la servir".

M. Lebrun reste sans réaction ; il regarde fixement Pierre Laval, insensible, semble-t-il, aux adjurations de son interlocuteur.

"Mais, dit-il enfin, comment le gouvernement de la France demeurerait-il souverain et libre sur une terre occupée par l'ennemi, exposé au risque d'être fait prisonnier ?".

A ce moment, René Dommange fait cette réplique : "Monsieur le Président, c'est votre Gouvernement qui ne serait plus libre et souverain après avoir abandonné plus de quarante millions de Français, en pleine bataille, sur le sol national. Ces populations abandonnées constitueraient elles-mêmes le vrai gouvernement de la France. C'est nous qui le formerions car nous ne quitterons jamais la France. Que pouvez-vous faire là où vous irez ?". (1)

(1) Dans les "Mémoires et Correspondances" de Léon Blum, publiés après sa mort mais écrites en prison (ce qui excuse un peu leur ton haineux), nous relevons  ces lignes :

"L'unique forme de résitance, c'est le départ"... mais "l'opinion publique n'est pas préparée à ce délaissement du sol français par les pouvoirs publics"..."Il fallait s'attendre à ce que, dans la France laissée vacante, surgit un nouveau gouvernement, ou plutôt un anti-gouvernement."

M. Lebrun ne répond rien. Et M. Laval reprend, avec une véhémence accrue :

"Si vous quittez cette terre de France, vous n'y remettrez jamais plus les pieds.

"Oui, quand on saura que vous avez choisi pour partir l'heure où notre pays connaissait la plus grande détresse, un mot viendra sur toutes le lèvres ; celui de défection... peut-être même un mot plus grave encore celui de trahison...

"Votre devoir, monsieur le Président, est de suivre l'exemple du maréchal.

"Je vous le déclare - et j'en accepte tous les risques pour ma personne - je ne m'inclinerai pas.

"Mes amis et moi, nous conserverons notre liberté et en userons, pour servir le pays.

"Si vous voulez partir, c'est votre droit ! Mais vous ne devez le faire qu'à titre privé. Donnez votre démission".

Et penché vers le président de la République, l'ancien président du conseil lui adresse cette adjuration suprême :

"N'écoutez plus les conseils de ceux qui ont conduit notre pays aux abîmes... Ah ! pourquoi, pendant si longtemps, vous les avez suivis ? "

M. Lebrun répond d'une voix sans timbre :

"La constitution m'en faisait un devoir...3

M. Laval n'a qu'un cri :

"Je les hais, pour tout le mal qu'ils ont fait à la France !"

C'est sur ces mots que prend fin la conversation.

Un à un, les parlementaires, profondément émus, vont prendre congé de M. Lebrun.

Seul, M. Pierre Laval  s'éloigne vers la porte...

C'est alors que le chef de l'Etat fait quelques pas vers lui et lui prend les deux mains.

M. Pierre Laval et les membres de la délégation allèrent rendre compte de leur mission aux parlementaires qui les attendaient. M. Laval conclut :

"M. Lebrune écoutera-t-il notre voix ? Quoi qu'il advienne, nous considérerons le départ de la France comme la défection la plus grave. Pour défendre le pays groupons-nous autour du maréchal".

Après l'entretien orageux qu'il avait eu avec M. Laval et ses amis, M. Lebrun reçut M. Baudouin. Il n'était pas blessé ; il était troublé.

M. Baudouin lui dit :

"Ma conviction est que, si le gouvernement du maréchal Pétain quitte Bordeaux, un gouvernement de fait, présidé par M. Laval, se formera immédiatement ici et ce gouvernement aura rapidement une large audience".

Le président marqua sa stupeur. Il se refusait à croire que M. Laval pût nourrir des desseins aussi pervers !

En rentrant à son ministère, c'est-à-dire à la Faculté de Droits, en fin d'après-midi, M. Baudouin appris que l'avance allemande continue vers le Sud. On se bat à Loudun et à Thouars.

Nos plénipotentiaires ont été chargés de demander au Haut Commandement allemand, non seulement que Bordeaux soit considéré comme une ville ouverte, mais qu'elle soit entouré, jusqu'au 30 juin, d'une zone neutre de sécurité destinée à sauvegarder la liberté du chef de l'Etat et de son gouvernement.

Pour hâter les choses le Maréchal enverra directement au Chancelier Hitler à 23 heures le message suivant :

"L'avance de vos armées risque d'obliger le gouvernement français à prendre les lourdes responsabilités qui incombent en présence des troupes allemandes.

"La défense héroïque de l'armée française m'autorise à vous adresser une demande : celle de pouvoir prendre ma décision dans une partie encore intacte du territoire national".

Chargé de délimiter cette zone, le général commandant de la 18e région, à qui incombe la défense de Bordeaux, a conclu qu'il fallait obtenir : le cours de la Gironde jusqu'au Bec d'Ambès ; puis de la Dordogne jusqu'à Castillon ; la route Langon-Castillon et, au sud de la Garonne, la ligne Saucats, Pierroton, Castelnau-de-Médoc et Pauillac.

La réponse parviendra le lendemain à 21 heures 12.

En voici le texte (que nous donnons également en fac-simile).

"De D.A.H. au Maréchal Pétain, Président du Conseil des Ministres à Bordeaux.

"... Je me suis décidé à donner satisfaction à votre demande et j'ordonne que Bordeaux reste immédiatement en dehors de la zone de guerre aussi longtemps que dureront les négociations sur l'Armistice à conclure entre le gouvernement Français et le gouvernement Italien."

Signé : Adolf Hitler. 

Dans la soirée du 21 juin, après dîner, MM. Baudouin et Bouthillier vont passer un moment chez le maréchal, boulevard Wilson.

M. Baudouin rend compte au maréchal que M. Reynaud est maintenant tout à fait résolu à accepter l'ambassade de Washington et qu'il désire même rejoindre son poste au plus tôt. Mais c'est le maréchal maintenant qui préfère surseoir : "Trop tôt ou trop tard" dit-il.

Et pourtant les deux collaborateurs de M. Reynaud, MM. Leca et Devaux, ont pris les devants. Ils vont franchir les Pyrénées pour s'embarquer à Lisbonne.

Ils n'iront pas jusqu'à Lisbonne.

Quelques jours plus tard, en effet, M. Bouthillier allait aviser M. Baudouin qu'ils avaient été arrêtés à Madrid. Les autorités espagnoles avaient trouvé dans leurs valises de l'or, des bijoux, des billets de banques et des papiers politiques.

Au cours d'un premier entretien avec M. Baudouin, M. Reynaud manifestait la plus vive surprise. Il reconnaissait avoir confié à ses collaborateurs des papiers personnels, mais non pas de l'or ni des devises. Il recommandait à M. Baudouin de procéder à un examen des documents, dès qu'ils seraient en sa possession, car il voulait être lavé de toute arrière-pensée politique et de toute intention malveillante à l'égard du maréchal.

Un second entretien, sur le même sujet, eut lieu au Splendid Hôtel, et cette fois en la présence de la comtesse de Portes. Celle-ci expliqua, en pleurant, que c'était elle qui avait confié de l'or et des bijoux à Leca. Elle avait fait cela, en cachette de M. Reynaud, pour que ce dépôt soit remis à ses enfants, qui étaient déjà en Amérique.

M. Reynaud, très pâle, très ému, mais calme, lui fit observer qu'elle avait commis une grave imprudence. Il avoua néanmoins qu'en abandonnant la présidence du conseil, il avait autorisé Leca à prélever un million de francs environ sur les fonds secrets pour la propagande française aux U.S.A. Pour le surplus des sommes saisies, il n'en connaissait pas l'origine.

Les valises arriveront à Vichy le 1 er juillet seulement. Les papiers seront dépouillés par M. Rochat. Ils n'apporteront aucune preuve d'une collusion de M. Reynaud avec le Général de Gaulle.

MM. Leca et Devaux seront poursuivis pour trafic clandestin d'or et de valeurs.

22 juin, 1 heure 30 du matin...

Dans le grand solon de l'hôtel de la Préfecture, où rode encore parfois l'ombre galante du vieux maréchal de Richelieu, qui fut vainqueur à Port-Mahon, courtisant à Versailles, gouverneur en Guyenne et, partout, redouté des maris, M. Lebrun pénètre le premier... Il a plus que jamais l'air d'un ordonnateur des Pompes Funèbres... Les ministres le suivent... Ils portent sur leurs visages fatigués par les soucis et l'insomnie le reflet de la catastrophe qui accable le pays et l'angoisse des responsabilités qu'ils vont avoir à assumer. Le Maréchal a le teint un peu plus blanc que d'habitude... Un conseil des ministres commence qui va siéger pratiquement, avec quelques interruptions, pendant près de 18 heures.

Le texte de la convention établie par le gouvernement allemand (et qui a déjà fait l'objet d'un premier examen critique de la part du général Weygang, de l'amiral Darlan, de MM. Baudouin et Charles Roux) est lu et discuté article par article.

De la forêt de Compiègne, le général d'armée Huntziger chef de la délégation française, par téléphone et minute par minute, tient le général Weygand au courant de ses entretiens avec le colonel-général Keitel chef suprême des forces armées allemandes, mandaté par le Führer du Reich. Toute communication chiffrée est interdite entre Compiègne et Bordeaux. Un interprète allemand se tient à côté de l'appareil téléphonique.

Le général Huntziger signale que la convention d'armistice contenant 24 articles forme un tout qui ne peut être modifié et les allemands signalent que seul Huntziger est qualifié pour demander des éclaircissements.

A une question de Weygand, Huntziger répond : "Mon impression est que les conditions sont très dures, mais ne renferment rien qui soit contraite à l'honneur. En particulier sur le point envisagé (réddition de la Flotte) ses conditions ne sont pas ce que nous pensions"

Devant l'exigence des allemands pour la signature immédiate et sans discussion, le général Weygand répond qu'n 1918 "Floch leur donna 72 heures pour signer l'armistice à Rethondes et que : "On ne lie pas le sort d'un pays à un texte dicté par téléphone..." Il demande que le général Parizot apporte immédiatement ce texte à Bordeaux par avion.

Le haut commandement allemand refuse et déclare qu'il attend la réponse du gouvernement français le 22 juin à 9 heures, heure d'été allemande (Ce délai sera largement dépassé).

A 3 heures du matin, la séance du conseil est suspendue. Un comité composé du général Weygand, de l'amiral Darlan, de MM.Baudouin et Bouthillier va rédiger les observations du gouvernement français à l'intention de notre délégation.

A 9 heures, les modifications proposées par le conseil sont transmises par téléphone au général Huntziger à Compiègne.

Les Allemands nous ont prévenus que l'armistice franco-allemand, s'il est signé, ne sera valable qu'après la conclusion de l'armistice franco-italien. M. Lebrun est convaincu que les prétentions de l'Italie seront telles qu'elles nous conduiront fatatlement à la rupture des pourparlers. Quelques ministres pensent comme lui. Le cabinet est d'ailleurs unanimement résolu à refuser à Mussolini toute occupation d'une partie appréciable de notre territoire.

Le conseil examine ensuite, pour le cas où l'armistice n'interviendrait pas la possibilité de poursuivre la lutte en Afrique du Nord... Le général Weygand avait invité le général Noguès à venir à Bordeaux pour compléter sur ce point les informations assez pessimistes, qu'avait déjà le gouvernemt. Le général Noguès a télégraphié dans la matinée qu'il ne pouvait dans les circonstances présentes (alors que l'Espagne venait d'occuper Tanger) lâcher son poste. Le cabinet expédie donc le général Koeltz au Maroc, par avion, aux fins d'enquête.

Le lendemain à 17 heures, avant la ratification définitive de l'armistice, le général Koeltz mettra en lumière l'extrême faiblesse de notre armée africaine en hommes, en approvisionnements, en matériel ; l'impossibilité, en cas d'attaque par le Rif espagnol, de constituer une ligne de défense sur l'Oued Sebou. "Se retirer en Afrique n'eut donc servi qu'a y attirer les Allemands et les Italiens et qu'à provoquer l'entrée en guerre de l'Espagne".

Privé d'autres nouvelles , le Conseil des Ministres se disperse à midi.

A 14 heures, il siège de nouveau pour recevoir du général Huntziger certaines précisions dont voici les plus importantes.

- A condition que la convention allemande soit signée dans la journée, Bordeaux sera tenu momentanément en dehors des opérations militaires.

- En ce qui concerne l'immobilisation de la flotte dans les ports de l'Afrique du Nord (à l'exception des navires laissés au gouvernement français pour la sauvegarde de ses intérêts dans son empire colonial), les Allemands ne s'y refusent pas, mais ils estiment que c'est une mesure d'application qui relève de la comptétence de la Commission d'armistice.

(Nous saurons plus tard par M. Lagarde, lors du procès Pétain, que l'amiral Le Luc avait obtenu que la notion "port d'attache" fût interprétée très largement et qu'en paticulier la partie de la flotte qui avait pour port d'attache Brest pût ralier le port de Toulon.

"Ainsi, ajoutera M. Lagarde, ancien directeur du cabinet de M. Daladier et ami de M. Reynaud, la flotte française restait sous la main de la France et les conventions que nous avions assumées à l'égard de l'Angleterre pouvaient être exactement remplies").

En apprenant la réponse des Allemands, l'amiral Darlan affirme au Conseil qu'en toute occurence le nécessaire sera fait pour que toutes nos forces navales, à l'exception de petits bâtiments sans valeur militaire, rallient l'Afrique du Nord (1).

(1) Nos croiseurs qui étaient à Toulon en juin , après avoir bombardé Gênes, se préparaient effectivement à rallier l'Afrique du Nord quand survint l'agression anglaise de Mers-el-Kébir.

Le "Richelieu", inachevé, a déjà quitté Brest pour Dakar et le "Jean-Bart" sous commandement du capitaine de vaisseau Ronarc'h, accomplissant une prouesse épique, s'est enfui des chantiers de Saint-Nazaire, sous le bombardement allemand, pour atteindre Casablanca avec deux hélices seulement et des machines qui n'on jamais été essayées (2).

(2) Voir : "L'épopée silencieuse" de Georges Bond et "L'évasion du Jean-Bart" par l'amiral Ronarc'h.

Quand aux bateaux chargés de l'or que la Banque de France avait entreposé au fort de Portzic, ils voguent vers les Antilles où ils retrouvent l'escadre de l'amiral Georges Robert, Haut-Commissaire de France aux Antilles (3).

(3) Quand M. Chruchill écrit : " Mais aucun navire ne bougea pour se mettre hors de la portée de la puissance allemande qui se déployait rapidement", il ne dit pas la vérité. 

En outre, l'amiral Darlan va prendre, contre une violation éventuelle de la parole allemande, la plus cruelle, mais la plus forte des précautions : l'ordre est donné d'envoyer nos navires par le fond plutôt que de les livrer (1)

(1) Voici le texte de l'ordre que l'amiral Darlan adressera le 24 juin à 12 heures 45 en langage chiffré :

"A Amiraux : Nord ; Sud ; Afrique ; Antilles ; Extrême-Orient ; 3e Escadre ; Force X ; Division navale Levant ; Préfets maritimes 1ère, 2e, 3e, 4e et 5e régions maritimes".

"Clauses maritimes vous seront notifiées en clair par ailleurs. Je profite dernières communications que je peux transmettre en chiffre pour faire connaître ma pensée à ce sujet :

"1° Les navires de guerres démobilisés doivent rester français sous pavillon français, équipage réduit français, séjour port français, métropolitain ou colonial.

"2° Précaution secrètes de sabotage doivent être prises pour qu'ennemi ou étranger s'emparant d'un bâtiment par force ne puisse s'en servir.

"3° Si Commission d'armistice chargée interpréter texte décidait autrement que paragraphe primo, au moment exécution de cette décision nouvelle, navires de guerre seraient, sans nouvel ordre, soit conduits aux Etats-Unis, soit sabordés, s'il ne pouvait être fait autrement pour les soustraire à l'ennemi.

"4° Navires ainsi réfugiés à l'étranger ne devront pas être utilisés à opérations de de guerre contre Allemagne ou Italie sans ordre du commandant en chef des forces maritimes françaises"

                                                                                           "amiral de la Flotte"

La clause de la convention allemande relative à l'aviation pourra être modifiée après consultation de Goering (2)

(2) Voici vint en discussion, l'article qui prévoyait la livraison des avions militaires, le général Huntziger, interprète des instructions du général Bergeret, protesta : "Pour un aviateur livrer son avion est aussi humiliant que de livrer son épée pour un autre combattant... Je demande que la question soit posée au maréchal Goering, car je suis sûr que l'ancien pilote de la guerre 1914-1918 entendra la protestation des aviateurs français".

Et il annonça que, si cette démarche n'était pas accueillie favorablement, les pilotes mettraient le feu à leurs appareils.

Bref, l'article fut modifié comme suit par Goering :

"Il peut être renoncé à la livraison des avions militaires si tous les avions encore en possession des forces armées françaises sont désarmés et mis en sécurité sou contrôle allemand."

En pratique, ceux-ci seront stockés et désarmés sur des bases françaises de la zone libre et de l'Empire.

Il ne seront pas livrés.

L'Allemagne tient, malgré nos protestations, à la livraison de ses réfugiées politiques. Mais elle ne s'intéressa qu'aux "incitateurs à la guerre".

Enfin, le chef de notre délégation a l'mpression que le gouvernement allemand ne soutiendra pas les prétentions italiennes, si elles sont excessives.

C'est néanmoins, un "diktat", que nous impose Hitler... et "très dur", suivant le mot du général Huntziger. Terrible rançon de la défaite !

Le conseil des Ministres se déclare prêt en principe à autoriser la ratification si les Allemands acceptent d'y annexer, à titre de protocole, un certain nombre de réclamations du gouvernement français.

Les membres du Cabinet sont priés de ne pas s'éloigner.

A 16 heures 05, le général Huntziger, à qui l'on téléphone la conclusion du Conseil des Ministres, déconseille de formuler d'autres objections qu'il juge dangereuses.

A 16 heures 55 il téléphone :

"Une nouvelle pression vient d'être faite, il y a une seconde et l'on a fait dire : "l'urgence est grande et même très grande, d'obtenir oui ou non immédiatement" (voir fac-simile).

Le président de la République complétement "effondré" n'assiste pas à ces délibérations suprêmes. Seuls sont présents : le maréchal Pétain, le général Weygand, MM. Camille Chautemps, Rivière, Bouthillier, le général Colson, l'armiral Darlan, Février, Pomaret, Frossard et Baudouin (1)

(1) Sont absents : MM. Alibert, Frémicourt, Rivaud, Robert Schuman.

Trente cinq minutes après le message désespéré les ministres présents décidaient à l'unanimité de répondre oui et de donner l'ordre au général Huntziger de signer la convention. Il était alors : 17 heures 30 - heure allemande. -

A 18 heures 36 l'amistice était définitivement signé dans la forêt de Compiègne. Seuls apposèrent leur signatures le général Huntziger et le colonel général Keitel.