La débacle ministérielle

 

LA DEBACLE MINISTERIELLE

Le 5 juin, M. Reynaud a de nouveau remanié son cabinet.

Il a exclu MM. Daladier et Sarraut pour donner satisfaction, semble-t-il, au maréchal Pétain. Il a évincé MM. de Monzie et Lamoureux qui ne lui inspire par confiance. Après avoir offert le portefeuille des Affaires Etrangères au maréchal Pétain, qui l'a refusé, il en a assumé  la charge mais il a prié M. Baudouin de cumuler  le secrétariat de ce ministère avec  de celui de la présidence du conseil. Il a nommé M. Boutihillier, ministre des Finances, M. Prouvost, ministre de l'Information, M. Georges Pernot, ministre de la Famille et de la Santé Publique. A l'intérieur, nul ne saurait faire preuve de plus d'énergie que M. Mandel. Enfin le général de Gaulle est promu sous-secrétaire d'état à la défense nationale. Cet officier est connu d'un public limité pour ses ouvrages où il a prôné une armé de métier et recommandé l'utilisation rationnelle d'un puissant matériel blindé. Un de ces livres est dédié au maréchal Pétain, qui s'est intéressé à son élaboration. De Gaulle est connu aussi pour son orgueil quasi  pathologique. Le rôle politique qu'il va jouer méritera nos critiques; mais, comme colonel il a brillamment conduit une force cuirassé dans de récents combats près d'Abbeville. Il doit ses étoiles toutes fraîches au général Weygand.

Le 10 juin, le gouvernement quitte Paris et le voilà une fois de plus sur route de Bordeaux. La capitale est déclarée ville ouverte. L'armée chargée de la défendre est confiée au général Hering qui remet ses pouvoirs, comme gouverneur militaire, au général Dentz. Le général Weygran transporte son quartier général à Briaire où s'installe aussi le général George.

Le 11 juin, à 19 heures, une réunion du conseil suprême a lieu au château du Muguet, qui est la résidence du général Weygan, à quelques kilomètres de Briaire. Une seconde réunion aura lieu le lendemain matin à 8 h 30.

A la première séance assistent, du côté britannique, Churchill, Eden, les généraux Dill, Ismay, Spears et Howard-Vyse, le brigadier Lund et le capitaine Berkeley ; du côté français, M. Raynaud, le Maréchal Pétain, les généraux Weygand, George et de Gaulle, le lieutenant-colonel de Wilelume et le capitaine de Margerie. A la seconde réunion assistent en plus les généraux Baratt, Wuillemin et Koeltz, et en moins le maréchal Pétain et le général de Gaulle.

M. Churchill ouvre le débat en proclamant sa volonté de continuer la lutte. Il exhorte les Français à défendre Paris "maison par maison". Il rappelle au maréchal Pétain comment il a sauvé la situation en 1918, après le désastre subi par la Ve armée britannique.

Le maréchal répond "très calmement et avec dignité" (ce sont les mots de Churchill) qu'en ce temps-là il possédait une masse de manoeuvre d'au moins 60 divisions et qu'actuellement il n'existe pas. Il ajoute qu'à cette époque 60 divisions britanniques étaient en ligne... "Réduire Paris en cendres ne changerait rient au résultat final."

Churchill annonce que quatre divisions britanniques sont ou seront bientôt en route. "Si l'armée français peut tenir, ce seront vingt à vingt cinq divisions britanniques qui se trouveront à ses côtés au printemps 1941."!...

Le printemps 1941, c'est loin ! car il ressort de l'exposé du général Weygand, confirmé par le George, que "nous en sommes au dernier quart d'heure." Tous deux réclament une fois de plus l'intervention plus large de l'aviation anglaise. M. Churchill objecte que ce serait une faute que de "disloquer le seul instrument de combat qui reste. "M. Reynaud s'écrie : "L'histoire dira sans doute que la bataille de France a été perdue faute d'aviation!".

A un moment, Churchill demande si, dans le cas où les opérations coordonnées deviendraient impossibles, il ne serait pas indiqué de poursuivre, dans diverses régions de France, une lutte de "guérillas", qui disperserait les efforts de l'ennemi. Le maréchal Pétain proteste que ce serait la "destruction du pays".

Churchill fait une déclaration éloquente et généreuse. "La Grande-Bretagne veut partager les souffrances de son alliée. Elle ne cédera que si elle est écrasée. Si l'armée française se voit forcée de rompre le combat, l'Angleterre continuera, espérant qu'Hitler sera ruiné par ses propres victoires... Qu'adviendra-t-il en pareille hypothèse de la flotte française ? Ce sont de véritables questions de cauchemar que l'on est amené à se poser !"

Dans le courant de la discussion, le général Weygand n'hésite pas à dire haut ce que d'autres pensent sans oser le dire : "S'il faut envisager l'occupation complète de la métropole, on en vient à se demander comment la France serait capable de continuer la guerre."

M. Reynaud l'interrompt sèchement : "Le problème de la continuation de la guerre est un problème politique et relève des décisions du gouvernement."

Telle est certainement aussi l'opinion de Weygand qui en tirera argument plus tard pour mettre le gouvernement en face de ses responsabilités.

Néanmoins, il est manifeste que la tension s'accroît entre le président du conseil et le commandant en chef. Aussi dès le 11 juin M. Reynaud a-t-il envoyé le général de Gaulle auprès du général Huntziger pour le pressentir, car c'est sur lui qu'il a jeté son dévolu pour remplacer Weygrand. Huntziger s'est montré sceptique quant à la possibilité de constituer un "réduit breton", capable d'une résistance de quelque durée (1). L'émissaire n'a pas insisté. Le soir, en rendant compte de sa mission, il a formulé ainsi son appréciation sur Huntziger : "Bien, mais pas plus !" Voilà qui n'étonnera personne: le général de Gaulle n'accorde la mention "très bien" qu'à lui-même.

(1) Dans la revue Hommes et monde, M. Henri Massis, qui était attaché à l'état-major du général Hunziger, a précisé que celui-ci avait taxé d'absurdité le projet qui lui avait été soumis.

En quittant M. Reynaud, le général de Gaulle rencontre le maréchal Pétain qu'il n'a pas vu depuis 1938. Il salue celui qui fut son patron et à qui il doit beaucoup. Le maréchal lui dit :"Vous êtes général. Je ne vous en félicite pas. A quoi bon les grades dans la défaite , - Mais vous-même, Monsieur le maréchal c'est pendant la retraite de 1914 que vous avez reçu vos premières étoiles. Quelques jours après, c'était la Marne !" Le maréchal grommelle : "Aucun rapport !" Et de Gaulle avoue que Pétain a raison.

Vers 20 heures, le conseil suprême de Briaire a été interrompu. Un repas est servi sur la table même de la conférence. Un potage, une omelette ou quelque chose d'autre, un vin très léger et du café. L'atmosphère est triste mais cordiale.

Churchill et les personnalités anglaises qui l'accompagnent couchent au château du Muguet ou dans un train militaire. Avant de monter dans sa chambre, Churchill exprime de désir de se désaltérer. Le général Weygand lui offre du thé. "Je préférerais du whisky." On en découvre une bouteille, non sans peine. Le lendemain matin elle était vide.

Le 12 juin, vers 8 h 30, le conseil suprême se réunit à nouveau.

M. Reynaud et le général Weygand, sans crainte des redites, s'obstinent à réclamer un concours plus important de la R.A.F. Churchill plaide : "Avec notre aviation, nous écrasons la queue du serpent." Reynaud répond : "Le vrai problème est d'écraser la tête."

Le général Weygand, qui a recueilli les nouvelles de la nuit, constate qu'elles ne justifient aucun optimisme.

A la fin de la séance Churchill, réaliste comme tout Anglais, semble avoir pris son parti de l'inévitable et exprime le désir que le Gouvernement français n'adopte aucune décision définitive sans l'avoir revu.

A l'issue de la réunion, il prend l'amiral Darlan à part :"Darlan, j'espère que vous ne livrerez jamais la flotte. - Il n'en est pas question, répond l'amiral. Ce serait contraire aux traditions navales et à l'honneur".

Avant de repartir pour Londres, Churchill a aussi dans le vestibule du château, un entretien particulier avec le général George qui lui déclare que l'armée française est au bout de son rouleau et qu'avant peu un armistice honorable sera le seul dénouement possible. Churchill se borne à affirmer que l'Angleterre persévérera.

Le gouvernement français, depuis son départ de Paris, est dispersé en Touraine. Le général Weygrand est, à Briaire, avec le G.Q.G. Le maréchal Pétain est à St-Amand-en-Puisaye. Le président du conseil est au château de Chissay, près de Montrichard. Le ministère des Affaires Etrangères est au château de la Chataigneraie, près de Langeais. Les ministres se réunissent à la préfecture de Tours. Quant au président de la République, il réside au Château de Cangé, qui appartient aux Pourtalès. C'est une belle demeure construite sous Louis XI et remaniée à l'époque de la renaissance. Le pauvre M. Lebrun s'y morfond, délaissé et impuissant. Mais les huissiers de l'Elysée maintiennent autour de lui un décorum traditionnel, devenu dérisoire.

Le 12 juin, à 18 heures, un conseil des Ministres a lieu à Cangé.

Le général Weygand fait le point sur la situation militaire. L'armée française s'est bien battue mais, dans certaines unités la lassitude est telle que les armes sont trop lourdes à porter. Les premiers symptômes de désagrégation apparaissent. Si l'armistice, que réclament unanimement tous les chefs d'armée n'est pas demandé à bref délai, le désordre gagnera les troupes comme les populations civiles.

M. Reynaud estime que l'honneur oblige la France à rester l'épée à la main à côté de l'Angleterre et que l'honneur doit passer avant l'ordre. Depuis il a fait grief au général Weygand d'avoir préféré le maintien de l'ordre à la sauvegarde de honneur. Simple procédé de polémique perfide ! Pourquoi opposer l'ordre et l'honneur ? Il y a peu de chances de sauver l'honneur d'un pays où le désordre s'instaure. Conçoit-on une France livrée à l'anarchie et soucieuse de respecter une convention conclue en 1939, dont la plupart des Français n'ont même pas connaissance ? M. Raynaud n'a-t-il pa entendu parler de Brest-Litovsk ?

Au surplus, la crainte d'une décomposition sociale et politique n'était pas la raison primordiale de l'attitude du général Weygand ; s'il considérait l'armistice comme inéluctable, c'est qu'il savait que nos troupes n'en pouvaient plus... et qu'il lui paraissait criminel d'imposer à des combattants épuisés des sacrifices désormais inutiles.

Pour condamner l'armistice, M. Reynaud a recours à un autre argument : "La nécessité pour la France, si elle veut sauvegarder son indépendance, de rester unie au monde anglo-saxon... L'impossibilité de reconstruire notre pays après la guerre sans le concours de l'Amérique".

La signature de l'armistice n'a pas empêché les Etats-Unis d'envoyer l'amiral Leahy à Vichy comme ambassadeur.

Quand à l'Angleterre, M. Reynaud n'est pas assez naïf pour croire que c'est la gratitude qui commande sa politique étrangère.

La réunion du conseil des ministres du 12 juin s'achève d'une manière assez confuse. Pour en finir, le président du conseil précise qu'il a promis à M. Churchill que le gouvernement ne déciderait rien sans l'avoir revu. Il va lui demander de venir en France le lendemain.

Il est 11 heures du soir. Par une nuit calme et douce (ô contraste) ! M. Reynaud regagne sa demeure provisoire, le château de Cissay. Il y trouve M. Bouthillier et le général de Gaulle. Celui-ci revient de Bretagne où sa famille s'est réfugiée à Carantec près de Morlaix. Il a repris à son compte l'expédient du "réduit breton", que le général Weygand et l'amiral Darlan n'ont jamais cru réalisable et qui l'est moins que jamais. Mais le président repousse maintenant cette solution, à laquelle son ami Mandel est d'ailleurs hostile.

Le gouvernement n'ira pas à Quimper ; il ira à Bordeaux. 

 

Les pages de ce chapitre ;

LA DEBACLE MINISTERIELLE ;

Ont été copiées sur le livre :

BORDEAUX CAPITALE TRAGIQUE (exemplaire n° 1107) de

Louis-Georges Planes et Robert Dufourg - Préface de M. le Général Weygand de l'académie Française

 Avant propos de l'Amiral d'Harcourt

Editions Médicis   25 mars 1956.