La Résistance en Gironde

Extraits d'une plaquette éditée par le Comité Départemental des Anciens Combattants de la Résistance (A.N.A.C.R.), non datée mais que l'on peut situer d'après les documentsqui y figurent après 1970 (dédicace du 05.II.72) et son prix 4 francs.

SOUVENIRS SUR MES AMIS par Louis GENEVOIS

Henri CAVAILLES a été le collègue et l'ami de mon père au Lycée de Bayonne en 1899, avant de devenir son collègue au Lycée de Bordeaux, avant de devenir mon professeur en 1916-1917, mon collègue à l'Université de 1928 à 1935. Jean CAVAILLES fut mon condisciple et ami à l'Ecole normale supérieure en 1923-1924.

Je n'ai pas connu personnellement Albert LAUTMAN, le grand ami de CAVAILLES, mais Mme Albert LAUTMAN a été collègue de ma femme dans les lycées de Paris, de 1945 à 1970.

Je n'ai pas connu personnellemnt François MAURIAC, mais j'ai connu une de ses filles en Allemagne qui avait épousé un réfugié russe, noble de race et de caractère, le prince WIAZENSKI. En mai 1945, elle pilotait avec d'autres jeunes femmes, des camions de la Croix-Rouge, sans escorte, à la recherche de camps de prisonniers à ravitailler. Bien souvent, le premier contact des populations allemandes avec l'occupant était la rencontre d'une équipe de jeune femmes et de jeunes filles sans peur et sans reproche, dont la vocation était de soigner les plaies et d'apporter leur sourire.

Laure GATET, Pierre BELLOUARD, Pierre CAYROL, ont été mes éléèves de la Faculté des sciences de Bordeaux, liés d'amitié entre eux bien avant 1940.

Pierre BELLOUARD venait me trouver au laboratoire en 1941 et 1942, pour me parler de l'Armée secrète, pour me parler de l'avenir.

Après la défaite de l'armée nazie devant Moscou en octobre-novembre 1941, l'issue de la guerre ne faisait plus de doute.

Mes rencontres avec Laure GATET étaient quotidiennent de 1938 à 1942, puisqu'une bourse du C.N.R.S. l'attachait à mon laboratoire.

Je n'ignorais rien, dès l'automne 1940, de son enthousiasme pour une Résistance qui existait déjà en Gironde, mais était encore ignorée de Londres. Je savais durant l'hiver 1941-42, qu'elle pouvait faire passer des renseignements et je ne me privais pas d'utiliser cette voie.

Dans les premiers jours de janvier 1942, j'annoncais tout haut au laboratoire la fin tragique du professeur HOLWECK, sous les tortures de la Gestapo à Paris, HOLWECK m'avait enseigné la radioactivité en 1920-21, alors qu'il était le chef de travaux de Mme CURIE. J'avais alors gardé de son affabilité, de son intelligence, de sa simplicité, le plus lumineux souvenir. Quatre jours après cette annonce au laboratoire, la B.B.C. la répétait au monde entier.

Pierre CAYROL avait été étudiant de thèse à mon laboratoire, de 1930 à 1934, studieux, appliqué, intelligent, il travaillait pour le plaisir, les bourses n'existaient pas encore. Sa thèse fut une des premières en date, et une des premières ès qualité de mon laboratoire et ses résultats se sont révélés de grande importance.

Je pus m'attacher, CAYROL avec une bourse modeste dans les années 1937 et 1938. Il me quitta, en s'excusant, pour prendre un poste envié, d'ingénieur de recherches à la Compagnie de Saint-Gobain à Paris.

C'était la voie vers une brillante carrière ; je le félicitai tout en regrettant en moi-même un collaborateur aussi doué, aussi sûr. Nous restâmes dans les meilleurs termes. Je passais les vacances de Noël 1941 à Paris, et l'invitais à déjeuner chez moi. Nous parlâme longuement de la guerre :

"Toutes les cartes sont jouées, me disait-il, l'Amérique est entrée en guerre après la Russie, l'armée allemande est enlisée dans les marécages russes, sans puissance de feu est anéantie par les difficultés logistiques. La victoire analogue à celle de 1918 ne fait aucun doute."

Pierre CAYROL, ingénieur des poudre de l'Armée n'avait pas connu le combat en 1940. Il s'en excusait, se considérait comme fautif. "Je n'ai pas fait mon devoir de combattant en 1940, disait-il. Il faut que je répare cette faute. Je suis engagé dans les organisations de Résistance. Je sais que c'est très dangeureux. Je risque ma vie, mais je dois je le faire pour que la France retrouve son indépendance".

Pierre CAYROL, m'avait présenté son frère Jean dès les années 1934. Jean écrivait des poèmes qui révélaient un grand écrivain. Je savais dès cette époque, qu'il aurait un jour un grand nom. Il était un grand coeur. A l'automne 1940, il m'était évident que la guerre, loin d'être finie, était à peine commencée et si je ne me cachais pas pour le dire : nous avions vu un "lever de rideau" sur la pièce principale.

Pierre Cayrol me demanda, en septembre 1940, s'il fallait partir à Londres ou rester en France. Je lui répondis : Ce sera très long, il vaut mieux rester. Je savais les clairvoyants peu nombreux.

Les "officiels" n'hésitaient pas à publier que "La France était devenue royaliste en 1815, sous un occupant royaliste ; et qu'elle devenait nazie en 1940 sous un occupant nazi". (Adrien Marquet, septembre 1940).

Il fallait empêcher que cette démission morale de la France devienne définitive. Il fallait souffrir en silence, mais il fallait considérer l'occupation comme temporaire.

Jean CAYROL, secrétaire de la Chambre de commerce de 1940 à 1942, était aussi résistant que son frère Pierre. Il venait de temps en temps me voir au laboratoire, pour me conter des anecdotes antinazies... Il fit partie du réseau d'Espadon-Fleuret "Confrérie Notre-Dame" et en partagea le sort.

Le professeur LAUTMAN choisi parmi les quarante-huit otages du 1 er août 1944

Albert LAUTMAN fut, de 1926 à 1930 l'âme, le condisciple de Jean CAVAILLES à l'Ecole normale supérieure de Paris.

LAUTMAN et CAVAILLES formèrent, de 1930 à 1939, une merveilleuse équipe de philosophie scientifique, créant avec d'autres camarades, les mathématiques modernes qui aujourd'hui révolutionnent le monde entier.

En 1939, LAUTMAN est mobilisé comme officier de la D.C.A. En juin 1940, il est fait prisonnier. En octobre 1941, il s'évade par un tunnel creusé sous les barbelés d'un stalag de Silésie. Il revient en France pour apprendre que le professeur DARBON, doyen de la Faculté des lettres de Bordeaux, l'avait désigné pour lui succéder comme professeur titulaire de logique scientifique.

LAUTMAN était alors, "hors la loi" comme juif, ce qui n'empêche point les collègues de DARBON d'approuver son choix. Réfugié à Toulouse, LAUTMAN fut le pivot, de février 1943 à mai 1944, d'un des plus importans réseau d'évasion "PAT O'LEARY". Des centaines d'aviateurs anglo-saxons, des milliers de jeunes français, trouvèrent grâce à lui et ses passeurs, des chemins à travers l'Espagne.

Dénoncé, arrêté le 15 mai 1944, il fut transporté à la synagogue de Bordeaux en juillet et choisi parmi les quarante-huit otages du 1er août 1944.

Bordeaux a perdu en lui un homme qui l'eût honnoré.

Jean CAVAILLES, né à Saint-Maixant-l'Ecole, vécut à Bordeaux en 1917-18. Son père officier de carrière, était chargé de liaison avec l'armée américaine qui débarquait. Son père se fixa à Pau, ou il mourut autour des seins, durant l'hiver 1939-1940. CAVAILLES passait ses vacances à Pau, ses excursions escaladaient les pics pyrénéens.

Son oncle Henri CAVAILLES, spécialiste de géographie pyrénéenne, enseignait avec feu et flamme la géographie à la Faculté de Lettres de Brodeaux, pendant que son père traduisait des livres anglais sur la guerre de 1914-1918.

Jean entra "cacique" en 1923, à l'Ecole normale supérieure, un "cacique" (premier) d'une parfaite modestie, d'une grande distinction. Sous la direction du démocrate Célestin BOUGLE, il s'intéressa à la sociologie allemande, et fit de long séjours de l'autre côté du Rhin. Ses recherches le portèrent vers la philosophie des mathématiques, en pleine renaissance ; il publia des travaux qui firent date.

Prisonnier en 1940. Il s'évade dès le mois de juillet, se réfugie à Clermont-Ferrand, fonde avec Christian PINEAU le mouvement "Libération" en 1941. Arrêté par les gens de Vichy lors d'une tentative de départ vers l'Angleterre à partir d'une plage méditerranéenne en septembre 1942, il s'évade en décembre grâce à la complicité d'un détenu communiste.

Le mouvement "Libération" était devenu en 1942 le réseau de renseignements "CAHORS" : au printemps 1943 il rapporte de Londres des consignes d'action car le débarquement en France était à prévoir. Trahi par un agent cupide, il fut arrêté en août 1943 à Paris. Son collègue et ami Jean GASSET le remplaça à la tête du réseau, qui devint "ASTURIES". Ce réseau avait dans les ports et les usines une antenne discrète, invisible mais singulièrement efficace.

JEAN CAVAILLES FUT FUSILLE A LA CITADELLE D'ARRAS EN MARS 1944. Il AVAIT ETE L'UN DES MEILLEURS ESPRITS DE SA GENERATION.

Louis Genevois.

LES OTAGES DU 24 OCTOBRE 1941 - Camille MAUMEY, Pierre LABROUSSE, docteur Raymond NANCEL-PENARD, Edmond LAGOUTE, Henri BONNEL, Emile DUPIN, Alfret WATTIEZ, Jean-Michel Louis GUICHARD, Gabriel MASSIAS, Jean CANTELAUBE, Pierre AMANIEU, René ROUCHEREAU, André LAPELLETERIE, Honoré BALSAA, René JULIEN, Charles CHARLIONNET, Louis DURAND, Jean DELOR, Jean BOUCAUD, Alban LAVAL, Julien BELLOC, Aristide METTE, Richard MERY, René AUDRAN, Roger LEBORGNE, Roger LEJARD, Robert BRET, Jean MONDAUT, Jean BONNARDEL, Louis ELLIAS, Jean DELRIEU, Gaston REYRAUD, Lucien GRANET, Roger ALLO, Pierre VILAIN, Pierre GIRARD, Jean GIRARD, Jean RAUFASTE, Jean BLANC, Armand GAYRAL, Jean PUYOOU, Gustave ROCHEMONT, Michel TRABIS, François DESBATS, Joseph BRUNET, Robert MARSANG, Marcel DELATTRE, Jean GERARD, René BALLOUX.

Avaient été fusillés avant cette journée du 24 octobre 1941 : Istraël KARP, Pierre MOURGUES et Pierre LEREIN.

Il y eut une autre exécution massive le 21 septembre 1942 de soixante-dix patriotes, la plupart des syndicalistes de la métallurgie.

Voici la liste des fuillés du 1er août 1944 :

Robert DUCASSE, Jean MOUCHET, Jacques FROMENT, René PEZAT, René BAUDON, Pierre DOURRON, René MORETTO, Daniel DUBOS, Serge DUHOURQUET, René MARTIN, Max METAIRAUD, Louis GUICHENE, Marcel DESPLAGE, Guy PORTIER, Robert LAFON, Léandre VIRGIL, rosner MEYER, Noël PEYREVIDAL, Basile BORNES, Jean MARBOEUF, Jean BATAK, Raymond EYRE, Paul ROOY, Gérard URBAIN, Roger CONTE, Jean DUBOIS, Jean GAUFFRE, Marcel GAGNOUX, Joseph USCHERA, Rober POURTEAU, Jean IMBERT, Pierre REGARD, Paul CERON, Maruis GASSIA, Elie de CHAUGNAC, Jean BARRAUD, Denis GARCIA, Robert GARCIA, Bernard BONDUEL, Robert BARIOS, José FIGUERAS, Pierre FOURNERAS, Albert LAUTMAN, Jean MARCEL, Emile PERIN, Alphonse FELLMAN, David NADLER, André GUILAUMOT.

Extrait : François Mauriac écrivait en novembre 1941, dans son "Cahier noir" (publié seulement en 1943) cette prophétie.

"Les martyrs rendent témoignage au peuple. Seule la classe ouvrière, dans sa masse, aura été fidèle à la France profanée".

"A quel autre moment de l'histoire les bagnes se sont-ils refermés sur plus d'innocents ?

A quel autre époque les enfants furent-ils arrachés à leur mère, entassés dans des wagons à bestiaux, tels que je les ai vus, par une sombre matinée, à la gare d'Austerlitz ? Le bonheur en Europe est devenu un rêve impossible, sauf pour les âmes basses.

Non, il ne s'agit plus de bonheur, il s'agit de faire front à ce Machiavel..."

En 1943 François Mauriac ajoute :

"Oh ! je sais bien : le monotone grondement de la mort dans le soleil ou sous les étoiles, et la vieille maison qui frémissait de toutes ses vitres, et cette jeunesse de France traquée par les argousins de Vichy au service du Minotaure, et ces amis disparus tout à coup, et ces chambres de tortures où nous savions qu'ils avaient refusé de parler, et les feux de poloton saluaient chaque aurore de ces printemps radieux, de ces étés où il ne pleuvait jamais et, deux fois par jour, cet appel de Vichy à toutes les lâchetés, poussé par Philippe Henriot..."

----------------------------------------------------------

COMMENT FONCTIONNA LE RESEAU JADE-AMICOL

C'est à la faveur du débarquement allié en Afrique du Nord que se constitua  - prolongement à l'action d'un groupe du deuxième bureau - le réseau JADE-AMICOL.

Au début, c'est l'ingénieur à la Compagnie des tramways, Pierre MONIOT, officier de réserve du Génie qui déploya l'énergie nécessaire au recrutement des agents.

Il y eut à son service nombre d'enseignants du collège, Tivoli, contactés par le père DIEUZAYDE.

Port, Préfecture, administrations, Ponts et chaussées, Presse, industries, furent "contrôlées" par un réseau de techniciens, chefs de service, ingénieurs.

Le plan des installations côtières et du mouvement ferroviaire intéressait les alliés. Un premier dossier établi au 1/10 000e fut réalisé pour la partie allant de la Rochelle à Biarritz, grâce au concours d'un inspecteur des eaux et forêts.

Il fallut par la suite établir l'ordre de bataille des unités allemandes, reconstitué au fur et à mesure des mouvements constatés par une dizaine d'agents.

Le travail le plus importants devint la mise en place de postes émetteurs. Secrets du codage, recherche de radios et de points d'émission. En septembre 1943, le réseau avait prévu et utilisé 12 points d'émission. SIEFFERT, le radio passa 200 messages et fut arrêté avec son camarade FABRICHON.

Parmi les collaborateurs de l'ingénieur MONIOT, qui participèrent à cette entreprise, il convient de citer les ingénieurs, GRANGE, BERNADET, COURSIN, MARTY, le capitaine de vaisseau MARCHAND. MM. CHAMBON, COYNE, FOURNIER, ENCAUSSE, CATHARY, REILLER, FEUTRY, Mmes ALLAMIGEON, BLAMAS, BOURCART.

EN MAI 1941, UN DEFILE : LE REFUS DE L'OCCUPANT...

Un homme extraordinaire, passionné de la liberté "être libre, quelle splendeur dans ces deux mots : quelle puissance d'action ils renferment :"

Pendant près de quarante ans, ce père jésuite, doué d'une âme d'enfant, mais aussi d'une volonté de fer, et qui fuyait les chemins battus, s'est voulu à Bordeaux, un magnifique éveilleur des intelligences et des causes au service de la justice.

Ils furent nombreux, ceux et clles qui nouèrent autour de lui les liens immortels de luttes communes animées par le même amour du peuple.

La Résistance, dès juin 1940,  la Résistance de tous les instants le trouvait au premier rang, entouré d'une équipe nombreuse engagée avec enthousiasme dans le plus dur des combats.

"Nous ne refusons pas que notre France souffre, écrivait-il, mais ce que n'acceptons pas pour elle, ce serait de ne plus vivre, de mourrir..."

Le père habitait rue du Pont-de-la-Mousque, au foyer, Henri-Bazire qu'il avait fondé. Il est souhaitable que la ville de Bordeaux témoigne en ce coin de la cité de l'histoire du père DIEUZAYDE.

Déjà, dans cette maison dès juin 1937, avec l'aide de l'assureur Raymond DUPOUY, avait été organisé l'accueil aux victimes basques de Durango et de Guernica.

En mai 1941, plus d'un millier de Bordelais avaient manifesté au cours d'un long défilé, place de la Comédie, à l'occasion de la fête de Jeanne d'Arc, leur refus de l'occupant, face à l'état-major installé à l'hôtel de Bordeaux.

Et Raymond DUPOUY, emprisonné de lendemain, devait plus tard, fusillé à Lyon par les nazis, connaître la mort héroïque.

La résistance du père DIEUZAYDE rejoignait celle du père Louis de JABRUN, mort en déportation et dont une rue porte le nom, celle du père CHAILLET et du Bordelais André MANDOUZE, fondateur du clandestin "Témoignage Chrétien".

Combien de noms faudrait-il citer de ceux qui se sacrifièrent aux appels du père "qui penait l'Evangile au sérieux car pour lui, tout dans l'Evangile obligeait" : oui, combien de héros de Raymond DUPOUY à Henri RODEL, en passant par ceux de la Ferme Richemont. Tout spécialement avec le "Colonel Olivier", c'est le réseau Jade-Amicol qui centre son action au foyer Henri Bazire, 64, rue Saint Rémi, et à Barèges, autour du père DIEUZAYDE et de son équipe.

Mais dès 1942, la gestapo rôde. Le danger se précise. Alors le père se cache, voyage. Son refuge, quand il passe à Bordeaux, lui est courageusement offert au Bouscat par le résistant Gustave SOUILLAC. Et c'est là que la Libération est saluée par tout le groupe de résistance spirituelle. Un jésuite de légende "lâché" par ses supérieurs, presque un chien perdu. Tel fut cet apôtre, ce combattan, ce patriote, le père DIEUZAYDE qui honore Bordeaux et la Résistance.

Joseph SARTHOULET "Témoignage Chrétien" membre du Comité départemental de la Libération.

------------------------------------------------------------------------------

REFRACTAIRE AU S.T.O. LE CONTROLEUR DES CONTRIBUTIONS, Lucien NOUAUX, DEVINT MARC DANS LA RESISTANCE

J'ai connu Lucien Nouaux en avril 1942, au stage des contrôleurs des Contributions indirectes rue Cardinet à Paris. Nous étions du même concours et avions débuté le même jour : le 1er novembre 1941. Mais nous nous connaissions alors très peu, ayant poursuivi nos études dans des écoles supérieures différentes.

Il était d'une prodigieuse mémoire et de dons poétiques remarquables. Beau garçon au teint mat, aux traits réguliers, à la fine moustache soigneusement taillée. Lucien donnait l'allure du séducteur comme on en découvre dans les magazines à sensation. Aussi sa conversation révélait les plus audacieuses aventures, sa vie d'adolescent à GAZINET, et son amour de la littérature.

D'une voix que l'émotion rendait parfois nasale, il citait de mémoire avec un grand charme, des pages entières d'auteurs truculents comme Rabelais et les maîtres de l'angoisse. Est-ce une prémonition ? Son passage préféré était de Lautréamont, je crois ?) "Les chambres de tortures étaient d'âpres demeures".

Ce n'est pa faire injure à sa mémoire de noter que parmi le groupe de quatre camarades qui se retrouvaient à tout heure du jour et de la nuit, c'était le seul qui manifestait une indifférence presque complète à l'occupation allemande. Pourtant ! Ce véritable romantique égaré dans le siècle, méprisant sa carrière administrative était toutefois prédisposé aux plus folles audaces.

Sorti dernier du stage alors qu'avec un minimum d'application il pouvait prétendre aux meilleures places il a été nommé en juillet 1942 à Angoulême, et moi à la Rochelle. Appelé au S.T.O. en mai 1943, nous avons été tous deux réfractaires et avons commencé, chacun de notre côté à la résistance active.

Nous conservions des relations amicales par lettre, et nous nous retrouvions tous les deux ou trois mois autour d'une table de café à Bordeaux, jusqu'en septembre 1943, époque où je n'ai pu revenir en Gironde.

J'ai retrouvé quatre lettres : trois postées en juillet 1943, depuis Toulouse, à l'adresse de "Lucien Malric, 4, rue des Champs-Elysées".

Il n'y paraît pas encore lancé dans la vertigineuse suite d'actions d'éclat que l'on connaît. La première décrit avec talent l'été toulousain et la piscine "Nous échangions avec un ami quelques mots espacés comme des gouttes d'eau se détachant d'une stalactite et nous restions là, nus, baignés de lumière, assis dans des fauteuils d'osier, de lourdes chopes de bière glacées à portée de la main.

Il y a encore de belles heures. Quel est cet homme à qui l'on posait cette question :

- Qu'avez-vous fait pendant la révolution ? et qui répondait :

- J'ai vécu.

La troisième lettre confirme ses dons littéraires et son engagement dans la Résistance. Renouvelant George Sand, il réussit le difficile exercice de style, en faisant tenir un message illustré par les premièrs mots de chaque ligne. (1) il fallait lire de façon suivante : "il me faudra le tampon d'un buraliste et un stock de radiations en blanc avec le tampon des C.I. (n.b. Contributions indirectes) pour remplir une centaine de fuasses cartes de tabac".

La dernière est déjà lourde de signification. Il a repris son nom et son adresse de Gazinet (villa Alice), mais elle est timbrée du cachet des ambulances "Périgueux à Agen" et laisse entendre qu'il a commencé ses multiples déplacements.

Je n'ai revu Lucien que très rapidement en septembre 1943, pour lui remettre des cartes de tabac maquillées. Il y avait aussi notre collègue et ami "Dany" GEY. Lucien nous a montré sa fausse carte de postier et donné un paquet de "Libération".

Je n'ai pu reprendre contact avec la Gironde que fin 1944. Tout, hélas ! était fini ! J'ajoute que si le nom de Lucien-Marc NOUAUX a été donné à une artère de la ville de Bordeaux, il a été réservé également à la promotion 1945-1946 des contrôleurs de contributions et - initiative à laquelle il aurait été plus sensible - à la section bordelaise du sydicat de sa corporation.

Henri SOUQUES (Réseau France-Alerte)

TROIS DE SES CAMARADES : André DANGLADE, alias DREAN, fut un des adjoints de Marc. Chargé de missions importantes il fut, comme son camarade Max COYNES (formé au groupe GEORGES), victimes de fusillades qui éclatèrent en plein centre de Bordeaux. Transportés par les Allemands à l'hôpital militaire ils devaient y décéder faute de soins. Le professeur Jean BARRAUD, arrêté dans les mêmes circonstances, fut fusillé au Souge le 1 er août 1944.

LA RESISTANCE AUTOUR DE BORDEAUX

Quelques mois avant la Libération plusieurs groupes s'étaient constitués.

* BUCKMASTER - En accord avec l'aire de I.S. (Aristide) le groupe GEORGES, commandé par Alban BORDES, contrôlait la rive droite, tandis que SCHMALTZ le faisait aux cheminots, le colonel DUCHEZ à Arcachon, BOUILLARD à Blaye CHATENET à Mérignac.

* LIBE-NORD - Dans le Blayais avec COTREAU ; à Bègles avec VALLERY ; DUMAS et GOURY à Villenave d'Ornon ; Pessac avec le docteur MARCADE.

* F.N. et F.T.P. - MARTEL et ANDURN à Bègles, Beautiran, Bassens et Talence.

* GROUPE MARC - C'est Guy BINCHE qui assurera la succession de MARC avec le commandant SERRE.

SUR LA RIVE DROITE :

Pierre LEREIN, jeune fondeur à Sidelor, était le camarade de jeu de Franc SANSON (de L'A.I.A). d'Yves FERRADOU et gilbert LOISSEAU.

Lucien GRANET était ouvrier au port Autonome. Leur combat devait stimuler de nouvelles énergies dans les usines de la rive droite, en dépit de l'odieuse répression.

LA RESISTANCE LORMONTAISE

On découvrira par ailleurs des visages connus de Lormontais comme les époux DUPEYRON, Marc TALAVIT, François ABARRATEGUY. Ouvriers aux Chantiers de la Gironde, les cinq patriotes groupés ici appartenaient à deux générations. DEDIEU et LIS, Lucien DUPES puis Jean VITRAC et de OLIVERA.

Nombre d'employés de la presse bordelaise : clicheurs, typos, linos, correcteurs, rédacteurs ont apporté leur contribution à la Résistance. Les uns appartenaient aux réseaux de renseignements en liaison avec C.N.D. M- CASTILLE, JADE-AMICOL, BUCKMASTER, PHALANX et MITHRIDATE. D'aute ont fourni du matériel de composition aux F.T.P., Front National, ou ont rejoint le maquis. La presse a eu aussi son martyrologue : fusillés, emprisonnés et déportés.

Ceux des militaires de "LA GIRONDE POPULAIRE" clandestine victimes de la barbarie nazie : Nombre de ces patriotes membres du Parti communiste clandestin ou des jeunesses, parfois des syndicalistes, on joué un rôle dans les rangs de l'Organisation spéciale, embryon des F.T.P. et Front National il ont été fusillés à Souges.

Roger THILLET, René DUPRAT. Le jeune Roger THEILLET a été pendu sur la place de Blasimon alors que son camarade René DUPRAT ainsi que SCHUSTER, MERCURE et GONTHIER étaient fusillés à quelques mètres de l'église. Les quatre premiers appartenaient au groupe des F.T.P. et le cinquième aux Réseaux.

----------------------------------------------------------------------

UN DES "QUATRE-VINGTS" AU BARREAU DE BORDEAUX

Le BARREAU de BORDEAUX n'a compté que très peu de collaborateurs et sa tenue fut d'une parfaite "correction nationale". Mais le gouvernement du maréchal Pétain y comptait de nombreux partisans et la démoralisation y fut assez durable.

Les résistants actifs n'y furent pas nombreux. Même au lendemain de l'armistice, je n'ai jamais manqué d'affirmer publiquement ma certitude d'une victoire anglaise et je prophétisais avec une constance qui ne s'est jamais démentie, le retour de la République.

La surveillance ordonnée le 4 octobre 1940 put s'exercer d'autant plus facilement que nous tolérions dans nos groupes de confrères la présence de "curieux" qui faisaient chaque fois leur rapport au commissaire POINSOT. Mais, pour valoir dans un jugement, un rapport de police était insuffisant, et il fallait obtenir des déclarations formelles de témoins prenant sous leur signature, une inquiétante responsabilité.

Hors du palais, personne. Chez mes confrères une défaillance qui doit s'expliquer par la peur qui courbait alors, les caractères insuffisamment trempés. Aucu, je l'atteste n'a voulu me nuire... Quelques-uns me prêtèrent des sentiments qui, s'ils n'étaient pas les miens, ne pouvaient que servir ma cause.

D'autres courageux avec ma peau, n'hésitèrent pas à affirmer mes sentiments anglophiles et mon opposition militante au régime du moment.

A aucun d'eux je n'ai fait le moindre reproche. Je ne leur en ai jamais voulu, car je sais que leur fléchissement est dans la crainte qu'ils avaient de paraître suspect en manquant de franchise. Ils voulaient par une apparente complaisance, bénéficier pour leur compte d'un préjugé favorable.

Passons : il faut excuser la peur. Cest elle qui a courbé tant de républicains le 10 juillet 1940 à l'Assemblée nationale. C'est elle qui a déterminé tant de conversions inattendues à la collaboration, tant de raliements à la dictature. C'est elle aussi qui, aux approches de la Libération, a ramené tant de virtuoses du "double jeu" vers une Résistance tardive, assez lâchement exploitée.

Me Jean ODIN, Membre honoraire du Parlement, secrétaire des Quatre-vingts.

Me Jean ODIN a écrit chez TALLANDIER un ouvrage consacré aux "Quatre-vingts" document inédit sur la Résistance parlementaire et qu'il n'est malheureusement plus possible de se procurer dans le commerce.

Les révélations sur le comportement d'une certaine élite sont présentées par un homme qui a connu la prison au fort du Hâ et à la Santé,  a joué un rôle au réseau Jove sous le pseudo de FOX, puis au Front national. La Gironde a battu le reccord de la Résistance parlementaire avec quatre députés et un sénateur : AUDEGUIL, CABANNES, LUCQUOT, ROY et Jean ODIN.