Le Gouvernement quitte BX.

 

LE GOUVERNEMENT QUITTE BORDEAUX

C'est le 29 juin que le gouvernement français quit Bordeaux pour Clermont Ferrand par une route qui a été dégagée et lui a été réversée.

Avant de s'éloigner, M. Marquet fit un chaleureux appel à ses collègues de l'administration municipale pour qu'ils assurent la bonne marche des services; En son abscence, c'est M. Pinèdre, premier adjoint, qui remplira l'office de premier magistrat de la ville.

Les parlementaires, les fonctionnaires des grandes administrations et la foule de ceux qui par devoir ou par intérêt, sont accoutumés de graviter autour du pouvoir central, s'embarquent à la gare Saint-Jean à destination de Clermont-Ferrand, de la Bourboule ou de Tulle.

En fin de journée, l'afflux des forces occupantes ne s'étant pas encore produit, Bordeaux paraît vide.

A l'aube du lendemain, 30 juin, un soleil qui resplendit insolemment semble une insulte à la détresse des coeurs.

Les Bordelais, à leur réveil, apprennent que le gouvernement est parti en direction de Clermont-Ferrand... et que les Allemands vont arriver.

La masse des réfugiés s'est considérablement résorbée et les uniformes français ont complétement disparu.

La population civile est depuis trois semaines privée de toute correspondance avec les armées... ou ce qu'il en reste. Elle sait que d'immenses razzias de prisonniers ont été réalisées. Elle s'inquiète à leur sujet. (Les premières nouvelles des camps ne parviendront qu'en septembre). Elle est anxieuse aussi de savoir comment se comporteront les troupes allemandes.

Pour celles-ci, la seule voie, d'accès dans Bordeaux était le pont de pierre et le cours Victor-Hugo, qui lui fait suite. Entre le pont et le cours, se dresse la porte Bourgogne (ou des Salinières), porte monumentale construite par l'intendant Tourny au XVIIIe siècle. Sous sa voûte ont passé en octobre 1919 les régiments girondins regagnant leur garnison, fleuris et acclamés. Quelle tentation pour l'ennmi vainqueur d'organiser, sous cet arc de triomphe, un martial défilé !

L'entrée des Allemands à Bordeaux n'a pas présenté ce caractère. Quand ils ont débouché sur les anciens fossés de la ville, ce fut sans mise en scène spectaculaire. Quelques motocyclistes et sides-cars vrombissants foncèrent d'abord à tout vitesse, pour dégager les rues et occuper les points qui commandaient la circulation. Ce fut ensuite une longue colonne de véhicules chargés d'hommes en armes. Irruption impressionnante et attristante, mais non pas cortège triomphal.

Il n'y avait point foule sur les trottoirs. S'y trouvaient seulement des gens du quartier et ceux que leurs affaires y avaient amenés. ça et là, quelques groupes de passants s'aggloméraient et stationnaient pour mieux voir, cédant à une inopportune curiosité. Derrière les glaces des magasins, derrière les vitres des fenêtres, quelques visages attristés apparaissaient. Mais beaucoup de maisons avaient clos leurs volets, en signe de deuil.

Par l'intinéraire le plus court et déjà repéré, les détachements motorisés se dirigèrent ves le centre où ils se dispersèrent. Les uns gagnèrent les casernes Xaintrailles, Faucher et Carayon-Latour (le quartier Niel, sur la rive droite de la Garonne était déjà occupé). Les autres prirent possession des locaux où devaient fonctionner les différents services : ceux-ci étaient très nombreux car à la reichswehr, à la kriegsmarine et à la lufwaffe, s'ajoutaient les multiples organismes chargés de préparer l'occupation.

Il n'y avait pas moins de trois kommandanturen dont les attributions étaient différentes et qui s'attribuèrent respectivement les bâtiments de la cité Universitaire, rue de Budos, ceux de la Bourse du Travail, rue Aristide-Briand, et l'hôtel particulier Ballande, place Pey-Berland.

Les troupes en campagne étaient sous les ordres du colonel-général Dollmann, commandant la 7e armée, mais Bordeaux allait dépendre d'un détachement d'armée que commandait le général d'infanterie von Kleist. C'est celui-ci qui s'installa dans l'hôtel du commandant militaire de la 18e Région, où le général Lafont, avant de quitter Bordeaux, eut la douloureuse mission de l'accueillir.

Un nouveau chapitre de l'histoire de Bordeaux commençait. Bordeaux n'était plus la capitale provisoire de la France, mais une ville occupée, comme tant d'autres. La présence française n'était plus attestée que par le drapeau flottant sur l'hôtel de ville, d'où il ne devait être amené, qur l'injonction de l'autorité allemande, qu'en juillet 1942.

Bordeaux n'était plus (et souhaite n'être plus jamais) la "capitale tragique" de la France.

Mais la tragédie continuait.

La tragédie, ce sera celle de l'occupation qui se fera plus lourde, plus rigoureuse, plus insupportable, au fur et à mesure que les mois et les années passeront...

La tragédie, ce sera celle de ce peuple, serré en 1940 autour du maréchal Pétain, et ensuite divisé, déchiré...

La tragédie, ce sera celle du grand soldat octogénaire qui avait fait le don de sa personne (et de sa gloire) pour "atténuer nos malheurs" et dont le calvaire, commencé à Bordeaux, ne finira qu'à l'île d'Yeu...