Le mur de l'Atlantique

 

LA PLUS GRANDE FORTIFICATION DE L'HISTOIRE

Le mur, plus grande fortification de tous les temps, comprenait 15 000 bunkers, sur 5 000 kilomètres. Par chance, Rommel, fin stratège nommé fin 1943, n'eut pas le temps de combler les failles qu'il avait pointées avant le débarquement des Alliés.

Sud-Ouest dimanche du 24 juillet 2011 - Jean-Paul TAILLARDAS -

LE MUR DE L'ATLANTIQUE, MONUMENT D'AMBIGUITE

La plus importante fortification de la planète a été construite par des entreprises françaises. Modèle architectural patrimonial ou relief des années noires : la question du mur de l'Atlantique reste posée.

Ce monument n'est pas comme les autres. Le mur de l'Atlantique encombre les paysages du littoral, mais pas seulement, il pèse aussi sur les mémoires. Alors que citadelles, châteaux, tours, donjons, remparts sont la fierté des contrées qui les ont préservés, la charge idéologique que portent les bunkers du mur est trop prégnante pour qu'ils soient regardés avec recul. La gêne est d'autant plus forte que les ombres qui les hantent ne sont pas seulement celles des Allemands de l'organisation Todt, cet Etat dans l'Etat chargé de mener à bien les grands chantiers du Reich. Les monolithes de béton tantôt horizontaux, tantôt enterrés, tantôt de guingois sont des oeuvres bien françaises.

Un livre révélateur de Jérôme Prieur, consacré à la construction du mur, souligne que ce sont des entreprises tricolores qui ont mené les chantiers de ces monstres de béton. Bien peu l'on fait sous la contrainte. La plupart d'entre elles pour survivre mais en même temps, pour, banalement faire fortune. D'ailleurs, les patrons de certaines d'entre elles, y compris de celles situées en zone libre, implorèrent une part du gâteau auprès de l'organisation.

Elles ne s'en sont pas vantées après la guerre. Pourtant, elles avaient alors réussi un exploit technique : la réalisation en un temps record (moins de quatre ans), d'un chantier pharaonique sans équivalent alors sur la planète.

LES MONSTRES DESARMES

Expliquer les dessous de l'édification, de ces fortunes qui n'ont pas été tondues, autant qu'elles auraient mérité de l'être, c'est comme l'explique Jérôme Prieur, découvrir enfin la "Lettre volée" : une vérité tellement évidente qu'elle n'avait jamais été révélée. En parler ne va d'ailleurs toujours pas de soi : la reconnaissance, à l'automne dernier, du fait que le "mur" était une réalisation bien française, a été entourée d'une incroyable discrétion médiatique.

La guerre nous a donc légué un ouvrage unique au monde. S'étendant sur plus de 4 000 kilomètres du cap Nord à Hendaye, cette fortification surpasse la Grande Muraille. Avec ses sentinelles de béton, elle reste indissociable du paysage des dunes et sables océans. Si certains viennent encore en pèlerinage, parce qu'ils voient dans les monstres désarmés les sinistres chapelles de l'ordre noir, d'autres, visionnaires dont Paul Virilio est le chef de file, y relèvent les prémices d'une architecture novatrice.

DISCIPLE DE VIRILLO

Le plasticien et designer Jean-Guy Dubernat, auteur d'un livre sur le mur de l'Atlantique sorti au printemps (1) s'étonne qu'on questionne son intérêt pour la fortification. Fils de résistant, nourri d'histoire de marquis, il ne fait évidemment par partie des "nostalgiques" et il le rappelle. Il regrette que cette barrière, en retardant le débarquement, ait aussi repoussé le moment de la libération des camps. Mais, quand il examine l'ouvrage, c'est en disciple de Virilio, dont la lecture a décidé de sa carrière d'artiste, qu'il officie. "Le mur, dit-il, n'est ni horrible ni détestable puisqu'il a été le tombeau du nazisme." Relier le "mur" à la doctrine nationale-socialiste serait donc un contre sens.

Car les éléments de l'ouvrage reprennent par l'épure de leurs formes, par la simplicité du matériau, par la priorité donnée à la fonction,

"EN MOINS DE QUATRE ANS, L'OCCUPANT S'EST APPROPRIE L'EQUIVAVLENT DE 65 CENTRALES NUCLEAIRES"

quelques antiennes chères au Bauhaus, dont Hitler, qui persécuta ses membres, était un admirateur secret. Dès lors, à contre-courant de l'esthétique officielle alors en vogue-le risible néo bavarois et le glaçant néoclassique -, l'architecture défensive de l'Atlantique aurait épousé le modernisme architectural de l'époque, se rattachant non seulement au Bauhaus mais aussi au crayon avant-gardiste de Robert Mallet-Stevens. Cela, "parce que, explique M. Dubernat, les moments des conflits sont ceux où l'on développe les technologies de pointe."

IRREPROCHABLE

L'auteur n'évoque dans son livre ni la notion d'oeuvre ni celle d'esthétique. "Je parle du mur de l'Atlantique comme d'un patrimoine évident" répond l'auteur, qui revendique un travail didactique.

Un travail de fourmi, aussi avec de bonnes jambes, puisque pour sa recherche, il a parcourut pendant deux ans tout le littoral atlantique. Sur les 750 kilomètres qui s'étirent entre la Loire et la frontière espagnole, il a recensé bunkers, stations radar, abris, camps... jusqu'à la moindre casemate. Il a photographié les vestiges et amassé anecdotes, croquis, souvenirs, images d'époque. "J'ai voulu, dit-il, regarder le mur d'une manière détachée de toute vision idéologique ou politique." Son ouvrage montre donc sans magnifier, explique sans justifier, et se veut irréprochable sur le plan historique.

Le plasticien n'est pas de ceux qui minimisent le rôle de Vichy et de la collaboration. Au contraire. Mais il ne professe pas de réquisitoire non plus à l'encontre de tous ceux qui ont travaillé à cette construction.

Natif de Bretagne, installé dans les Landes, à Capbreton, Jean-Guy Dubernat a trop entendu raconter l'histoire de la guerre dans les villages du littoral, les très dures conditions de vie qui furent celles des habitants de la zone interdite pour s'ériger en procureur. "Les Allemands y étaient plus nombreux que les Français !" rappelle-t-il.

ENCORE DEBOUT

Reste comme le rappelle Jérôme Prieur que ce grand projet a été une aubaine pour le bâtiment et les travaux publics. Il a donné du travail à des centaines de milliers d'ouvriers français volontaires alléchés par un meilleur salaire et une pitance garantie. Mais il aura aussi mobilisé des légions de réquisitionnés, des internés étrangers, sortis de camps pour se tuer à la tâche d'une entreprise démesurée : en moins de quatre ans et dans une période où l'on manquait de tout. L'occupant s'est approprié quelques 16 millions de mètres cubes de béton, l'équivalent de 65 centrales nucléaires. Une masse détournée de la richesse nationale au profit d'un ouvrage inutile, désuet, dépassé, mais qui pensait affirmer l'invincibilité du Reich. Aujourd'hui, nombre de ces métaphores d'une dictature prévue pour durer mille ans ne résistent ni au souffle des vents ni aux escarmouches des vagues.

Mais la moitié des ouvrages du mur sont encore debout. La mémoire française feint de les ignorer, comme si les bunkers étaient encore une écharde de Vichy difficile à arracher sans douleur. Jean-Guy Dubernat persifle en se fondant sur la vérité gaulliste : "Cette édification, dit-il, est un grand mystère : puisque tout le pays était construit par des résistants."

(1) "Le mur de l'Atlantique de la Loire à la Bidassoa" éd. Ouest France

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UNE COLLABORATION ECONOMIQUE

Edition : Jérôme Prieur a consacré un livre et un film à l'édification du mur par les Français. 

"Sud-Ouest Dimanche". Comment avez-vous découvert que le mur avait été bâti par des Français ?

Jérome Prieur. En lisant "Des patrons sous l'occupation", de Renaud de Rochebrune et Jean-Claude Hazerade. Le fils que j'ai réalisé et le livre que j'ai écrit m'ont permis de constater combien on avait toujours affaire-là à un sujet tabou.

Si longtemps après, on n'en sort donc pas...

Toujours pas. Je suis stupéfait de voir à quel point nous avons, collectivement, du mal à regarder cette période. D'où ma conclusion un peu véhémente : ce n'est pas la peine de jouer avec les mots. La construction du mur ressort de la collaboration économique. Inutile de parler, comme le font certains historiens, d'"adaptation", d'"ajustement", de "coopération". Ceux qui en étaient les acteurs ont peut-être eu des stratégies personnelles, différentes. Qu'ils y aient cru ou non, c'est une autre affaire mais, objectivement, le IIIème Reich, avec l'aide de l'Etat français, a amené toute une population à rechercher son propre asservissement. On n'en a pas fini avec cette honte, et c'est pour cela que c'est difficile aujourd'hui de faire passer le message.

La construction du mur serait-elle un raccourci de la collaboration ?

Elle est un exemple extraordinaire pour montrer la multiplication des intérêts et des positions. On a affaire à une mémoire difficile parce qu'elle réunit à la fois ceux pour qui ce fut une opportunité de s'enrichir et ceux dont le souvenir reste douloureux : parce qu'il y a eu des corvées, une population en coupe réglée, le développement du marché noir, des volontaires, mais aussi des travailleurs contraints et une main d'oeuvre forcée. Pour les parties prenantes de ce chantier, la seule façon de rendre la mémoire homogène, c'est de se poser en victimes, en collaborateurs forcés du régime nazi.

La revendication avancée par certains de sabotages est-elle justifiée ?

Non. L'idée colportée du sabotage par l'adjonction de sucre et de farine - denrées alors introuvables à l'époque - est rocambolesque. Mais il faut une explication incroyable pour faire tenir debout une histoire incroyable.

Pourquoi le régime de Vichy s'est-il autant impliqué dans la construction ?

Il a vu là un moyen formidable de revendiquer sa souveraineté sur la totalité de la France. Une façon de montrer qu'il pouvait avoir sa place dans la nouvelle Europe qui se dessinait. Qu'il était un partenaire loyal, efficace, dynamique de l'économie allemande.

Pourquoi les grandes sociétés concernées du BTP n'ont elle pas été inquiétées ensuite ?

C'est une légende : elles ont été inquiétées par les comités d'épuration : il ly a eu beaucoup de pocédures, notamment de taxation des bénéfices indus. Mais, petit à petit les poursuites ont été abandonnées, les indemnités revues à la baisse : il faillait reconstruire et, dès lors, pourquoi mettre sur les genoux des sociétés qui étaient capables de remettre sur pieds les infrastructures, les bâtiments détruits ? Paradoxe : les entreprises qui le plus collaboré étaient les plus à même de passer le cap de l'après guerre, puisque leur outil de travail était en état de marche.

Etant entendu que cet argent gagné était celui d'une France saignée à blanc...

Oui, c'est là que le système était kafkaïen : l'argent venait des indemnités d'occupation. J'ai souvent fait la référence au pont de la rivière Kwaï : les prisonniers bâtissent leur propre prison et ils tiennent à ce qu'elle soit bien construite.

Vous perlez d'un "autre mur de la honte"...

Oui. Nous aurions peu collectivement nous poser la question de la construction du mur. Ce n'est pas pour m'enorgueillir, mais je suis le premier à écrire un livre et à faire un film sur cette histoire qui s'est déroulée il y a près de soixante dix ans ! Heureusement, un certain nombre d'historiens avaient effectué des travaux monographiques, Paul Virillo, avait le premier laissé entendre que les Français y avaient travaillé, mais n'y avait eu aucune syntéhèse. Cela signifie qu'on ne voulait pas savoir.

Propos recueills par Jean-PauL Taillardas

"Le Mur de l'Atlantique, monument de la collaboration" de Jérôme Prieur ed. Denoël.

Paul VIRILIO : "LE RISQUE PARTOUT"

Le philosophe et urbaniste Paul Virillo a été le premier à s'intéresser et à écrire sur le Mur. "monument funéraire du rêve allemand" (1). Arpentant le littoral breton. Il a pris le temps de constater, réfléchir, déduire, l'architecture "monolithe" de ces "machines à survivre", de ces "sous-marins échoués" d'une "société qui s'enterre", cette masse de béton, symbolisant la fragilité de l'Etat nazi, lui ont révélé les significations cachés du Mur : de même lui est apparue sont inutilité, à l'heure où les territoires de guerre ont changé de dimensions puisque dans "l'arsenal moderne, tout se meut de plus en plus vite". Sa recherche fut d'abord archéologique : "Ces blocs de béton étaient en fait les derniers rejetons de l'histoire des frontières du lime romain à la muraille de Chine." Elle s'achève sur la prémonition des guerres de demain. Le bunker s'apparenterait ainis à la crypte qui préfigure la résurrection, mais aussi à "l'arche qui sauve". "Il nous alerte, dit-il sur la guerre totale, le risque partout, l'instantanéité du danger, le grand brassage du militaire et du civil, l'homogénéisation du conflit." Ecrites en 1975, ces phrases son prémonitoires.

(1) "Bunker archéologie". ed. Galilée.

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Pour les personnes intéressées par les Bunkers de la Pointe de Grave, consultez l'album photos :  rubrique, Le mur de l'atlantique sur le site : http://blanquefort-caychac.e-monsite.com   (actuellement 26 photos)

PAUL VIRILLIO BUNKER ARCHEOLOGIE - "Morceaux choisis" - Les éditions du demi-cercle - livre offert à François Delahaye par son fils -

"Le combat désigné ici est un combat ordinaire car il fait tout d'abord surgir les combattants en tant que tels, ce n'est plus simplement l'assaut donné à quelque chose de subsistant.

"Le combat est ce qui d'abord ébauche et développe l'inouï, jusque-là non dit et non pensé.

"Ce combat est ensuite soutenu par ceux qui oeuvrent : poètes, penseurs, homme d'Etat.

"Lorsque le combat cesse, l'étant ne disparaït point mais le monde se détourne." - Heidegger

PREFACE

Pendant ma jeuneusse, le littoral européen était interdit au public pour cause de travaux ; on y bâtissait un mur et je ne découvris l'Océan, dans l'estuaire de la Loire, qu'au cours de l'été 45.

*  La découverte de la mer est une expérience précieuse qui mériterait réflexion. En effet, l'apparition de l'horizon marin n'est pars une expérience accessoire, mais un fait de conscience aux conséquences méconnues.

* Je n'ai rien oublié des séquences de cette intervention au cours d'un été où la paix retrouvée et l'interdiction levée réalisaient pour moi un seul et même événement. Les barrières enlevées, chacun désormais libre d'aborder au continent liquide ; les occupants s'en étaient retournés dans leur hinterland natal, abandonnant, avec leur chantier, leurs outils et leurs armes. Les villas du front de mer étaient vides, on avait fait sauter tout ce qui obscurait le champ de tir des casemates, les plages étaient minées et les artificiers s'activaient à rendre l'accès à la mer possible, ici et là.

* Le sentiment le plus clair était encore celui de l'abscence : l'immense plage de la Baulle était déserte, nous étions moins d'une dizaine sur l'anse de sable blond, les rues étaient dépourvues de tout véhicules ; c'était une frontière qu'une armée venait à peinse d'abanonner et la signibication de cette immensité marine était inséparable pour moi de cet aspect de champ de bataille déserté.

* Mais revenons aux séquences de l'apparition. L'autorail dans lequel je me trouvais, et dans lequel j'imaginais la mer, avançait lentement à travers le plat pays de Brière. Il faisait un temps superbe et le ciel au-dessus du sol bas s'illuminait, semble-t-il, de minute en minute. Cette brillance bien connue de l'atmosphère à proximité du grand réflecteur était en soi une nouveauté, la transparence à laquelle j'étais si sensible s'amplifiait encore aux abords de l'Océan, jusqu'au moment précis où une ligne, uniforme comme un trait de pinceau, vint barrer l'horizon : un trait d'un vert-gris presque glauque, mais un trait qui courait de plus en plus vite aux limites de l'orizon. La couleur était décevante par rapport à ces luminescence de l'azur, mais l'étendue de l'horizon marin était vraiement surprenante : était-il possible qu'un espace aussi , vaste ne soit pas encombré ?  C'est ce dégagement en étendue et en profondeur qui fut pour moi l'étonnement véritable. Même le ciel était balisé de nuages ; la mer, elle semblait totalement vide. De si loin, rien ne laissait deviner le mouvement de l'écume, l'abscence de repère signalait un nouvel élément, la mer m'apparaissait comme le désert, la chaleur du mois d'aoüt accentuait encore cette impression d'espace chauffé à blanc où le soleil et l'Océan formaient loupe en brûlant les modelés, les contrastes. Les arbres, les pins, dessinaient des taches sombres ; la place devant la gare était à la fois blanche et vied , de ce vide si particulier des lieux récemment abandonnés. Sous ce midi, la verticalité lumineuse et l'horizontalité liquide composaeient un étonnant climat. En avançant au milieu des maisons, aux fenêtres béantes, j'avais hâte de déboucher sur ma première plage. A mesure que j'apporchais du boulevard de l'Océan, le niveau d'eau s'élevait entre les pins et les villas, l'Océan grandissait, occupant de plus en plus mon espace perspectif : enfin, en traversant l'avenue parllèle au rivage, la ligne de terre sembla plonger jusqu'au ressac, lisse, sans vague, presque sans bruit, un dernier élément se présentait à moi : l'hydrosphérique. 

* Lorsque je songe aux raisons qui m'ont attiré vers les bunkers, il y presque vingt ans, je vois bien qu'il s'agit surtout d'une intuition et  aussi d'une convergence entre la réalité du bâtiment et celle de son implantation au bord de l'Océan ; une convergence entre mon attention pour les phénomènes spatiaux, l'attrait si puissant des rivages et cette même position des ouvrages du "Mur de l'Atlantique" face au large, face au vide.

* Le déclenchement- l'invention, au sens archéologique du terme - eut lieu le long de la plage sud de Saint-Guénolé, au cours de l'été 1958. J'étais adossé à un massif de béton qui m'avait précédemment servi de cabine de bain ; j'avais épuisé les jeux habituels du domaine balnéaire, j'étais vacant plus qu'en vacances et mon regard se projetait sur la ligne d'horizon de l'Océan, sur la perspective de sable entre les massifs rocheux de Saint -Guénolé et la digue du port du Guilvinec au sud. Il y avait peu de monde, et ce tour d'horizon sans accidents me ramenait à mon propre poids, à la chaleur et à ce dossier solide contre lequel j'étais installé : ce massif de béton incliné, cette chose sans valeur qui n'avait su m'intéresser jusqu'alors autrement que comme un vestige de la Seconde Guerre mondiale, autrement que comme l'illustration d'une histoire, celle de la guerre totale.

* Je me retournai donc un instant pour voir ce que mon champ visuel ouvert sur le large ne n'avait pas offert : la lourde masse grise où les traces des planches du coffrage formaient sur la rampe inclinée comme un miniscule escalier. Je me levai et décidai de faire le tour de cet ouvrage comme si je le voyais pour la première fois, avec son embrasure au ras du sable, derrière l'écran protecteur, ouverte vers le port breton et visant aujourd'hui d'inoffensifs baigneurs, sa défense arrière avec la chicane de l'entrée et son intérieur sombre ébloui par l'ouverture de l'arme, la bouche à feu, vers la plage.

* Le plus impression pour moi fut immédiatement la sensation, à la fois interne et externe, d'écrasement. Les murs à fruit qui s'enfonçaient dans le sol et faisaient de ce petit blockhaus un socle solide, la dune avait envahi l'espace intérieur et l'étroitesse du local était encore accentuée par l'épaisseur de sable qu noyait la surface du plancher. Des vêtements, des vélos, gisaient là, à l'abri des curieux, des voleurs ; un objet avait changé de sens, une protecttion subsistait cependant.

* Toute une série de réminiscences culturelles me saisirent : les mastabas, les tombes étrusques, les structures aztèques... comme si cet ouvrage d'artillerie légère s'identifiait aux rites funéraires, comme si l'Organisation Todt n'avait su finalement organiser qu'un espace religieux...

* Tout cela, en fait, n'était qu'ébauché, mais ma curiosité était désormais en éveil ; mes vacances venaient de s'achever brusquement, je venais de deviner que ces bornes du littoral allaient m'apprendre beaucoup de choses sur l'époque, mais aussi sur moi-même.

* A partir de ce jour, je décidai d'inspecter les côtes bretonnes, à pied le plus souvent, en longeant la ligne de ressac, de plus en plus loin ; en voiture aussi, pour examiner les promontoires lointains, vers Audierne et Brest au nord, vers Concarneau au sud.

* Mon objectif était purement achéologique, je traquais ces formes grises pour qu'elles m'enseignent une part de leur mystère, une part de ce secret qui tenait un quelques phrases : pourquoi ces constructions extraordinaires, comparées aux villas du bord de mer, n'étaitent-elles pas perçues, ni même reconnues ? pourquoi cette analogie entre l'archétype funéraire et l'architecture militaire ? Pourquoi cette situation aberrante face à l'Océan ? Cette attente devant l'infini marin ? Jusqu'à cette époque, les fortifications étaient orientées vers un objectif précis, délimité : la défense d'un lieu de passage, col, marches, vallées ou encore la défense d'un port, comme les tours de la Rochelle ;  il s'agissait d'un "gardiennage" facile à comprendre et qui s'apparentait au rôle de concierge. Là, tout le long des kilomètres de plages que je parcourais journellement, je retrouvais ces balises de béton au sommet des dunes, des falaises, en travers des plages, ouvertes, transparentes, avec le ciel qui jouait entre l'embrasure et l'entrée, comme si chaque casemate était une arche vide ou encore un petit temple sans religion. C'était bien l'ensemble de l'étendue littorale qui était ainsi organisé en points d'appuis successifs. On pouvait marcher des jours et des jours le long de la mer sans cesser de retrouver ces autels de béton dressés face au vide de l'horizon marin.

* Cette immensité du projet, voilà bien ce qui dépassait le sens commun ; la guerre totale était ici révélée dans sa dimension mythique. Le parcours que je commençais d'entreprendre alors, sur les glacis de la Forteresse Europe, allait m'initier à la réalité de la géométrie d'Occident et à la fonction de l'équipement des sites, des continents du monde.

* Tout était vaste soudain, le seuil continental devenait un boulevard, la linéarité de mon exploration ; le soleil et le sable constituaient un territoire personnel que j'affectionnais de plus en plus. Cette bande ininterrompue de dunes, de galets, cette arête de falaises qui courent le long des côtes, composent un pays sans nom où l'on vit les trois échanges : les espaces aérien et marin et la fin des terres émergées. Les seuls repères de mon voyage du sud au nord de l'Europe, c'étaient ces stèles à la signification encore imprécise. Toute une longue histoire se ramassait ici, ces blocs de béton étaient en fait les derniers rejetons de l'histoire des frontières, du limes romain à la muraille de Chine ; Les bunkers, ultime architecture militaire de surface, étaient venus s'échouer aux limites des terres, au moment précis de l'avènement du ciel dans la guerre ; ils venaient borner le territoire horizontal, la limite continentale. L'histoire avait changé de lit une dernière fois avant le saut dans l'immensité de l'espace aérien.

* Mes opérations m'amenaient parfois à pénétrer dans une agglomération portuaire et là, ce qui m'étonnait et m'intriguait le plus, c'était de retrouver, au milieu des cours, des jardins mes abris bétonnés ; leur masse aveugle et basse au profil arrondi, détonnait dans l'environnement urbain. J'avais l'impression en voyant ces formes prises au milieu des immeubles, dans les cours sur les places, qu'une civilisation souterraine était soudain surgi du sol. La sensation de modernité de cette architecture était contrariée par l'abandon, la vétusté de l'apparence : ces objets étaient abandonnés, sans couleur, leur modelé de ciment gris en faisait un simple témoignage d'un climat guerrier. Un peu comme dans certaines fictions, un véhicule spatial qui se pose au milieu d'une avenue annonce la guerre des mondes, l'affrontement aux espèces humaines, ces massifs logés au creux des interstices urbains, à côté de l'école ou au bistrot de quartier, donnaient à l'interrogation sur le contemporain un sens nouveau.

* Pourquoi s'étonner encore des formes de l'architecture moderne d'un Le Corbusier ? Pourquoi parler de "brutalisme" ? Et surtout, pourquoi cet habitat quotidien, et si semblable depuis des dizaines d'années ?

* Ces masses lourdes et grises aux angles déprimés, sans ouvertures - à l'exception de quelques bouches d'aération, de quelques portes en chicane -, révélaient mieux que bien des manifestes les redondancs architecturales et urbanistiques de cet après-guerre qui venait de reconstistuer, à l'identique, les villes détruites. Les blockhaus antiaériens signalaient un autre mode de vie, une rupture dans l'appréhension du réel. Le ciel bleu avait été autre fois chargé de menaces, du sourd vrombissement des bombardiers, constellé aussi de l'éclatement ouaté des tirs d'artillerie. Cette immédiate comparaison entre l'habitat urbain et l'abri, entre l'immeuble coutumier  et le bunker inusité au sein des cités portuaires que je traverais, avait la force d'une confrontation, du collage de deux réalités dissemblables. Les abris antiaériens me parlaient de l'angoisse des hommes et les habitations de systèmes normatifs qui reproduisaient sans cesse la ville, les villes, l'urbain.

* Les blockhaus étaient anthropomorphes, leurs figures reprenaient celles des corps ; les unités d'habitation n'étaient qu'arbitraire répétition de molèle, d'un seul et même modèle orthogonal et parallélépipédique. La casemate, si facilement dissimulée au creux du paysage côtier, était ici scandaleuse et sa modernité venait moins de l'originalité de sa silhouette que de l'extrême trivialité des formes architecturales environnantes. Le profil courbé apportait, dans les quartiers portuaires, comme une trace de la courbure des dunes et des collines avoisinantes, et c'est surtout cette naturalité qui faisait scandale... le scandale du bunker.

* l'identification de cette construction à l'occupant allemand, comme si celui-ci en se retirant avait oublié son casque, ses attributs, un peu partout le long de nos rivages... Certains bunkers servaient encore à l'affichage de graffitis hostiles, les flancs de béton se couvraient d'insultes contre le boche, de croix gammées et l'intérêt que je semblais leur porter en les mesurant, ou en les photographiant, renvoyait parfois sur moi cette hostilité...

* Beaucoup avaient été détruits par cette vengeance iconoclaste au moment de la libération du territoire ; on en avait rempli leur soutes de munitions ramassées ici ou là et l'explosion du massif de béton avait comblé de joie les habitants de la contrée, comme s'il s'agissait d'une exécution sommaire. Beaucoup de riverains me déclaraient que ces bornes de béton leur faisaient peur et qu'elles leur rappelaient de trop mauvais souvenirs, bien des fantasmes aussi, car la réalité de l'Occupation ou du nazisme était ailleurs, le plus souvent dans les banals bâtiments administratifs où logeait la gestapo ; mais c'était les blockhaus qui symbolisaient la soldatesque.

* Toujours le signe : ces bâtiments concentraient la haine des badauds, comme ils avaient hier concentré la crainte de la mort pour ceux qui les utilisaient dans le danger. Pour ceux qui les apercevaient alors, ils n'étaient pas encore archéologiques ; j'étais seul, je crois, à voir surgir un autre sens, une autre signification pour ces bornes alignées le long du littoral européen.

* Je me souviens d'une répartie que j'avais mise au point pour répondre aux curieux qui désiraient connaître les raisons de mon étude sur le Mur de l'Atlantique. Je leur demandais si les peuples avaient encore l'opportunité d'étudier d'autres cultures, y compris celles d'adversaires, s'il existait encore des égyptologues juifs. La réponse était invariablement : "Oui, mais c'est une question de temps... il faut que le temps passe pour que nous puissions considérer autrement ces monuments militaires."

* En attendant,  les bunkers s'encombraient d'ordures ou servaient d'abri à des clochards moins idéologues ; les murs de béton se couvraient de publicité et d'affiches, on voyait Zavatta sur les portes d'acier et Yvette Horner souriait dans l'embrasure.

* Ma vision était, semble-t-il, contestée par celle de mes contemporains et le caractère semi-religieux des autels de plages, abandonnés aux jeux des enfantes, était combattu par le ressentiment.

* De quelle critique s'agissait-il ? Nous rejetions les bunkers comme des symboles, avec violence, plutôt logiquement, avec patience ; comme disaient les gens : "c'est une question de temps !". C'est aussi ce que l'on dit d'une avant-garde... De quelle modernité s'agissait-il dans ces décombres de l'histoire ? La guerre était elle prospective ?

* Au cours de mes voyages sur les côtes de l'Europe, une sélection s'opérait et je distinguais clairement que les traces du système défensif. La quotidienneté balnéaire disparaissait, l'espace que j'inventoriais alors en prenant relevés et mesures des différents types de casemates était celui d'une autre histoire que celle du moment du voyage ; et le conflit que je percevais entre l'été des bains de mer et celui des combats n'allais jamais cesser : pour moi, l'organisation de l'espace irait de pair avec les manifestations du temps. 

* Ce hiatus proprement archéologique m'amenait à reconsidéter le problème des archétypes architecturaux : la crypte, l'arche, la nef... Les problèmes d'économie du bâtiment devenaient secondaires et c'est par rapport à l'essence du fait architectural que j'allais interroger la fortification europenne, cette forteresse vide, désormais.

* En observant les différentes casemates sur les plages de l'Atlantique, de la Manche à la Mer du Nord, j'observais un noeud où venaient se joindre plusieurs directions. La masse bétonnée était un résumé des alentours, le blockhaus était aussi la prémonition des mes propres mouvements : lorsque débouchant au détour de la dune je découvrais sa bouche à feu, c'était un rendez-vous ; quand je tournais autour de l'ouvrage pour pénétrer à l'intérieur et que le crénau des défenses arrières se dévoilait dans l'échancrure de la porte blindée, c'était comme si j'étais attendu depuis longtemps déjà... Le jeu déclenchait une complicité entre l'objet inanimé et le visiteur, mais c'était celle d'un danger de mort si bien que, pour beaucoup, cette complicité de l'objet et du sujet était redoutable. La signification devenait moins celle du rendez-vous que celle du combat : "si c'était encore la guerre, il me tuerait, donc cet objet architectural est repoussant".

* Tout un jeu d'hypothèses silencieuses s'établit ainsi lors de la visite : ou bien le bunker n'a d'autre message que d'abriter du vent, ou bien il rappelle son projet guerrier et l'on s'identifie à l'ennemi qui doit mener l'assaut, ce simulacre proche du jeu des enfants, la petite guerre... après la grande.

* Outre le sentiment d'un danger encouru, on peut aussi décrire le bâtiment en s'attachant à chacun de ses organes. Le plus inquiétant est sans doute la porte blindée, dissimulée par l'épaisseur de l'encadrement de béton, avec son guichet d'acier et son système de verrouillage ; porte massive, difficile à manoeuvrer, aujourd'hui soudée par la rouille, protégée en flanquement par de petites meurtrières à trémies pour les armes automatiques.

* Cette porte étroite est celle d'un caisson étanche où la grille d'aération ressemble plus à celle d'un four qu'à celle d'une habitation ; tout nous parle ici de pressions formidables, comme celles que subit le submersible... Certaines ouvertures arrière portent des inscriptions en cartouche, indiquant le numéro du point d'appui ou celui de l'ouvrage ; d'autres encore portent le nom du bunker, un prénom féminin, Barbara, Karola..., une phrase humouristique parfois.

* Lorsqu'il s'agit de la pièce d'une barrière côtière, l'embrasure est en fait l'ouverture principale du bâtiment ; comme ce nom l'indique, c'est une "bouche à feu", un ébrasement par où l'arme crachera ses projectiles, c'est le foyer de la casemate, l'élément architectonique où s'exprime l'office du bunker.

* De grandes différences d'aspect subsistent entre l'écran aveugle des murs latéraux, l'étanchéité passive des arrières et l'ouverture offensive de la face avant  ; quand au dessus, à l'exception de la cuvette du guetteur, avec le petit escalier qui mène au nid de béton, il n'y a que les tuyaux d'échappement des gaz de la pièce d'artillerie qui émergent de la dalle de béton recouverte de terre. Désaffecté, l'ouvrage s'inverse : sans canon, l'embrasure ressemble à une porte ornée de reliefs, avec des redans verticaux ; le débordement du "front Todt" en tympan au-dessus de l'ouverture rectangulaire fait pendant au porche d'un édifice culturel ; par cet accès improvisé on pénètre dans une petite salle basse, ronde ou hexagonale, bardée de poutrelles d'acier et qui possède, en son centre, un socle assez semblable à une table de sacrifice. Des trappes s'ouvrent dans le sol de ciment, par où l'on peut descendre dans une crypte, la soute à munitions, juste au-dessous de l'embrasement à canon.

* En poursuivant la pénétration vers le fond, à l'intérieur de l'ouvrage, on retrouve le système de chicanes des défenses de proximité, avec ses meutrières - l'une dans l'axe de l'entrée, l'autre en flanquement -, petits crénaux sans grande visibilité, par où l'on observe les abords immédiats, dans un espace restreint où le plafond vous frôle. La sensation d'écrasement, ressentie dans le circuit à l'exterieur de l'ouvrage, est encore accentuée ici. Les différents volumes sont trop étroits pour une activité normale, pour une réelle mobilité du corps ; tout l'édifice pèse sur les épaules de l'occupant. Comme un habit à peine trop grand vous embarasse autant qu'il vous couvre, l'enveloppe de béton et d'acier vous gêne aux entournures et tend à vous figer dans une semi-paralysie assez proche de celle de la maladie.

* Ralenti dans son activité physique mais attentif, anxieux des probabilités catastrophiques de son environnement, l'habitant de ces lieux du péril est oppressé par une singulière pesanteur ; en fait, il possède déjà cette rigidité cadavérique que la protection de l'abri était censée lui éviter.

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