LE TARN - MAZAMET

 

Les quelques personnes qui suivent mon site peuvent à juste titre se demander, pourquoi je parle du Tarn dans un site qui concerne Blanquefort. En lisant les ouvrages relatant les origines des propriétaires des châteaux de Blanquefort, je me suis aperçue qu'il y manquait souvent la première étape, celle de leurs origines dans le Tarn. Bien entendu ce n'est pas le cas de tous les propriétaires, mais cependant d'une petite majorité. D'autre part, mon grand-père maternel étant né dans le Tarn à la fin du 19ème siècle, j'étais particulièrement attentive en ce qui concerne les habitants du Tarn qui l'on quitté pour venir habiter Bordeaux tout en ayant une "résidence secondaire" à Blanquefort.

J'ai acheté quelques cartes postales des villages dans lesquels la famille de mon arrière grand-mère, maternelle a vécu pendant plusieurs siècles : il s'agit des villages de Dourgne, Damiatte, Sorèze, Saint-Paul-Cap-de-Joux, Graulhet, Castres. Mon imagination suit le cours du Dadou et celui de l'agoût, s'envole vers la statue de Saint Stapin pigée au sommet du mont de l'Abbade et du lac de Saint Ferréol au pied de la Montagne Noire.

LES GREVES DE MAZAMET ET DE GRAULHET

INTRODUCTION : LE TARN EN 1909

Le département du Tarn est des plus industrieux ; il fait contraste avec la plupart des départements du Midi, qui sont purement agricoles. Dans chaque village du Tarn existe une insdustrie. Cette particularité tient-elle à la configuration du pays, où les cours d'eau rapides sont retenus dans des gorges étroites et forment des cascades dont la force peut être industriellement employée ? Ou bien cette particularité a-t-elle pour origine les guerres de religion, pendant lesquelles les protestants traqués dans les campagnes se régugiaient dans les villes et les bourgades et y créaient une industrie pour ne pas mourir de faim. (C'est à cette cause assurément que l'on doit, dans les pays protestants et catholiques, de voir toute l'industrie entre les mains des protestants, comme à Mazamet, par exemple.) Ces deux causes peuvent être invoquées. Quoi qu'il en soit, cette survivance de la petite industrie des campagnes qui existait un peu partout et qui consistait surtout dans la tannerie, dans le tissage et la préparation de la laine à domicile est curieuse à signaler.

Les deux grèves que nous allons décrire sont fort intéressantes à des points de vue divers. D'abord, il y a connexité entre les deux villes où elle se sont développées et on ne peu trop s'étonner que la grève se soit transmise de Mazamet à Graulhet, de même que l'industrie de Mazamet se continue et se termine à Graulhet.

A Mazamet, sont reçues d'Amérique, d'Australie et d'autres centres d'élevage du mouton, les peaux entières des moutons écochés. Ces peaux arrivent par balles dont le nombre des peaux varie suivant leur grandeur, mais dont le nombre est à peu près fixe d'après l'origine des ces peaux.

Ces peaux sont entièrement rasées par l'industrie de Mazamet, qui est l'industrie du délainage. Elles sont aussitôt séchées, puis envoyées à Graulhet pour y être tannées et corroyées. Mais quelle différence entre ces deux villes et ces deux industries ! A Mazamet, il faut plusieurs centaines de mille francs pour établir une usine. Les industriels travaillent toujours à découvert, c'est-à-dire qu'il se passe un certain temps, souvent plusieurs mois, entre le moment où ils ont acheté et payé les peaux brutes et celui où ils revendent les laines arrachées au cuir, lavées et triées, prêtes à être cardées, peignées et filées. Et alors la spécuation intervient. Ils escomptent, non pas tant le produit du travail qu'ils auront fait subir à la peau brute, que la hausse, qui se sera produite sur la laine, entre le moment où ils l'auront achetée et le moment où la revendront. Mais, dira-t-on, la baisse pourra se produire aussi bien que la hausse, et les bénéfices que les patrons peuvent retirer de la spéculation, ils peuvent aussi bien les perdre à ce jeu ? Cela arrive. En 1900, il y eut une crise qui coûta vingt millions à cette petite ville de 17 000 habitants. En 1907, le même phénomène se produisit, causé par la crise américaine et la stagnation des affaires.  Pourtant la baisse est bien moins féquente que la hausse. On nous a donné l'explication suivante, mais elle est contestée par les patrons. Lorsque les Mazamétains se présentent sur les marchés américains de la laine, ils arrivent les premiers et sans nombreux concurrents. Plus tard, ils se trouvent maîtres du marché de revente et jouissent presque d'une monopole du délainage en Europe.

Voilà donc les industriels de Mazamet. Ce sont des seigneurs de grande importance. La plupart sont fort riches. Beaucoup d'entre eux sont apparentés.

Presque tous sont protestants. Et ceci s'explique facilement, puisque toutes les maisons de Mazamet sont de vieilles maisons fondées par les créateurs de l'industrie dans le pays, les Houlès, les Cormouls, les Olombel, ou bien par les employés que ceux-ci avaient à leur service et qu'ils avaient choisis dans leur religion. Presque toutes les ouvriers, par contre, sont catholiques et des plus pratiquants. Le dimanche, on les voit, lorsque l'église est pleine - ce qui est fréquent- entendre la messe, agenouillés devant le porche. Il faut remarquer qu'on ne trouve cette ferveur que dans les pays où existent des protestants à côté de catholiques. L'antagonisme des doctrines stimule la ferveur de chacun.

Les patrons de Mazamet ont des directeurs d'usine, ils ne s'occupent que fort peu de l'industrie, ils ont l'air de faire fi de leur rôle industriel pour se complaire dans leur rôle commercial et dans la spéculation : tels des commerçants du Havre qui spéculent sur les cafés, ou des commerçants de Marseille qui spéculent sur les grains et les huiles. A certaines heures de la journée, tout le monde est au café. Les affaires s'y traitent placidement.

Quarante kilomètres séparent Mazamet de Graulhet. Il est vrai que, si on n'emploie pas de moyens automobiles, la distance est longue à parcourir. On doit prendre un premier train jusqu'à Castres, un second vers Albi et un tram à vapeur et sans rapidité pour arriver dans la ville vassale de Mazamet.

A Graulhet l'aspect des choses est tout différent. Il serait bien difficile, le plus souvent, de distinguer un patron d'un ouvrier mégissier. Il n'ya - sauf quelques exceptions - que des petits patrons, vêtus de la même façon que les ouvriers (blouse et sabots), fréquentant les mêmes cafés, jouant aux cartes ensemble. Et l'installation d'une usine ne coûte que quelques milliers de francs. Aussi des ouvriers passent-ils facilement du salariat au patronat. Et ce ne fut pas un spectacle banal que de voir la grève de 1910 conduite du côté patronal, par des hommes qui, quelques années plus tôt, la conduisaient du côté ouvrier.

Il suffit, dans la mégisserie, d'acheter les peaux et de les préparezr rapidement. Il n'est pas question de marché à terme, de spéculation et de gros bénéfices. Quelques sous d'augmentation accordés aux ouvriers peuvent détruire le gain de l'entreprise. On comprendra que ces patrons robustes et ouvriers d'hier aient résisté jusqu'au bout et finalement remporté la victoire par leur décision et leur entêtement. Ils se seraient ruinés plutôt que de céder. Ils en auraient été quittes pour redevenir ouvriers, et le fossé qui sépare les uns des autres est si étroit que ce n'est pas là une idée extrême et qui nécessite un superbe courage.

Au contraire, les patrons de Mazamet dirent, dès le début et de façon un peu indiscrète, que la question de salaire n'était rien pour eux. Les ouvriers furent donc encouragés à réclamer, voire même à exiger cette revendication facile. Et les patrons furent vaincus, de la façon la plus complète et la plus humiliante. Pour donner une idée de la différence considérable qui existe entre les patrons de Mazamet et ceux de Graulhet, il suffit de dire que ceux-ci, lorsqu'ils vont faire leurs achats de peaux brutes à Mazamet, ne sont pas reçu par les patrons et ne traitent pas avec eux, mais avec les commis de ces patrons.

L'INDUSTRIE DE MAZAMET : Mazamet est une ville de 18 000 habitants qui a progressé depuis un siècle d'une manière continue. De 580 habitants en 1790 à 14 168 en 1875.   Elle est située au pied de la Monagne Noire, à l'entrée d'une gorge où coule l'Arnette, dont l'eau limpide convient admirablement au lavage des laines. Cette rivivère fut dérivée par un canal, creusé par les seigneurs de Nogarède, et où s'élevèrent les premières usines. On y fabriquait d'abord des cordelats ou bures. Au moment de la Révolution, les étoffes fabriquées étaient moins grossières : c'étaient des molletons, des ségoviennes, des espagnolettes qui se vendaient aux négociants en gros de Montauban et bientôt à ceux de Limoges et d'Agen. Quelques industriel allaient eux-mêmes à cheval ou à pied vendre leurs étoffes dans les grandes foires, telles que Toulouse, et Beaucaire (Voir à ce sujet le remarquable ouvrage de Jean Loup, avocat à Castes : l'industrie lainière dans le Tarn, 1910. Toulouse, Librairie des Etudiants, 6 rue des Lois.) Enfin un des principaux fabricants, M. Olombel, habitué des marchés de Toulouse, y remarqua les draperies de l'Aude et consacra sa fabrication à ce nouveau genre. Il put envoyer à l'Exposition de 1803 du drap bleu, qui rivalisait avec celui de Sedan - D'autre part, un voyageur des tabac, M. Cabibel, fondait une société d'une dizaine d'industriels au capital de 280 000 francs. Cette société, dite Société des Cazernes, eut un grand nombre de voyageurs, créa des ateliers d'apprêts, de teinturerie et des fabriques de molletons, de frisés et de cadis. Et lorsque cette société prospère, dont la durée fut de 7 ou 8 ans, fut dissoute en 1814, il en résulta la création d'un certain nombre de maisons de fabrication ou d'achat et de commission, bien que les transports fussent difficiles et que la marchandise dût être portée à dos de mulet.

Les machines Cockerill à carder et à filer la laine venaient d'être inventées en Belgique ; Mais leur prix élevé et le peu de hardiesse des industriels de Mazamet firent qu'un seul modèle fut installé chez M. Cabibel.

M. Pierre Olombel fils avait parcouru toute la France à cheval, de Perpignan à Nancy et de Bayonne à Brest, pour placer les draps fabriqués par son père, et il avait obtenu un réel succès. Il imagina de partager la carte de France en section dont chacune fut donné à un voyageur. La formule fort habile était d'aller trouver le client chez lui, au lieu de l'attendre au magasin, et de régler la production sur l'importance des commandes, en évitant ainsi les soldes désastreux. Dans la maison Olombel se trouvait un employé fort intelligent, M. Pierre-Elie Houlès. - M. Houlès se retira en 1819, pour fonder une maon destinée à devenir célèbre et qui ne s'occupa d'abord que de commission. M. Houlès prit auprès de lui un de ses frères. Ils parcoururent tout d'abord la province et, se voyant à la tête d'une clientèle importante, ils commencèrent eux-mêmes à fabriquer en 1830. Leur fabrique se développa rapidement, grâce aux marchés importants que les frères Olombel passèrent avec les ports de Brest, Lorient, Cherbourg et Rochefort pour la fabrication du molleton de la Marube. Puis le maréchal Soult, qui était originaire de la banieue de Mazamet, confià à la fabrique Houlès des commandes importantes pour l'équipement des troupes. La fabrique occupa 1 500 ouvriers. En 1837, M. Houlès introduisit le métier JACQUARD qui produisit une véritable révolution dans l'industrie. En 1843, il introduisit également les Mull-Jenny, métiers à filer en fer à 200 broches.

Mais c'est en 1854 que se produisit l'événement le plus important dans l'histoire économique de Mazamet. Les fabriques de drap étant en pleine production, les laines de pays ne suffisaient pas à les alimenter. C'est alors que M. Augustin Périé, qui avait vu, sur le port de Marseille, des laines expédiées de Buenos-Ayres, eut l'idée d'envoyer dans la République Argentine un de ses employés, M. Hippolyte Mas, pour faire l'achat direct. (le développement industriel et commercial de Mazamet, par M. Gaston Mercier, avocat à la cour d'appel de Montpellier. Brochure)

M. Mas remarqua que, dans les campagnes, un grand nombre de peaux était perdu. Il en acheta et les envoya à Mazamet où on les nettoya en les frappant avec des barres de fer garnies de manches; Ce fut l'origine du sabrage. On mouillait ensuite les peaux et on les enterrait pour les faire venir à un certain degré de décomposition qui permettait d'arracher la laine ; mais les peaux étaient perdues. Plusieurs autres industriels envoyèrent les acheteurs à Buenos-Ayres. Des comptoirs se fondèrent également en Australie ; mais n'eurent pas un égal succès. Bientôt Mazamet devenait le plus grand marché du monde pour les laines de peaux, importées en Europe, tandis que le plus grand marché des laines-mères est Londres. L'arrivage des laines en peaux pour Mazamet en 1909 s'élève à près de 47 millions de kilos. On appelle laine-mère, la laine de tonte et laine de peau, celle qui est enlevé sur la peau de l'animal écorché. Celle-ci est naturellement en quantités beaucoup moins considérables que la première qui est fournie par les tontes de toutes saisons. La laine de peau provient en grande partie d'animeaux morts d'épidémie, ou par suite de sécheresse ou d'inondations. De plus en plus aussi, les moutons sont abattus pour être livrés à la consommation, grâce à la facilité des transports dans les appareils frigorifiques. Mazamet expédiait en 1909, 21 848 465 kilos de laine à 3 fr 85 le kilog (valeur moyenne), soit pour 85 millions 155 000 fr et 2 500 000 douzaines de cuirs à 3 fr. la douzaine, soit pour 22 millions 500 000 francs : en tout 106 millionns 655 000 francs. Mais le prix de la laine est extrêmement variable suivant les années. Il monte de 2 fr 75 (rarement) à 4 fr 20 et 4 fr 40. Le prix de la douzaine de cuirs ou cuirots varie de 3 fr. à 12 fr. et 17 fr. 

La moyenne de la production est de cent millions de francs. Mazamet compte également d'autres industries, telles que la draperie, les molletons, flanelles,  la bonneterie, la mégisserie. Mais c'est l'industrie du délainage qui prédonmine. Cette petite ville industrielle jouit, sous ce rapport d'un véritable monopole. On a essayé d'établir le délainage à Bordeaux, où arrivent les bateaux de la Plata, ainsi qu'à Gênes, dans le Nord de la France, en Angleterre, en Allemagne. Ce fut toujours sans succès.

Explique qui pourra ce problème. Mazamet est loin des ports d'arrivée. Une balle de laine paie d'Australie à Marseille 72fr75 la tonne, et de Marseille à Mazamet 24fr25. Une balle de laine paie 24fr25 la tonne, de la Plata à Bordeaux et 23 fr75 de Bordeaux à Mazamet. De plus Mazamet est éloignée du Nord où se trouvent les grands centres de consommation. Néanmoins elle reste le centre le plus important du délainage dans le monde entier. Aujourd'hui, cette industrie y compte 44 établissements et 3 500 ouvriers.

LA GREVE DE MAZAMET : Le 12 décembre 1903, s'était terminée une première grève qui, pour n'avoir pas été aussi longue, avait été aussi violente. Au moment où les ouvriers se montraient le plus menaçants, des dissensions patronales avaient obligé les patrons à capituler. Cette capitulation ne rendit pas l'administration des usines chose aisée. Aussi, lorsqu'à la fin de 1908 il fut, de nouveau question d'une nouvelle grève, les patrons acceptèrent sans hésitation l'occasion qui leur était offerte de rétablir leur autorité méconnue et se refusèrent à transiger sur la question d'augmentation de salaire qui leur était réclamée, surtout cette demande se produisant apèrs l'année de crise économique (contre-coup de la crise Américaine) que Mazamet venait de traverser, et qui avait coûté vingt millions à cette cité industrielle. Les patrons étaient convaincus que, sils accordaient ce qui leur était demandé, cette nouvelle concession serait considérée comme un acte de faiblesse dicté par la crainte et qu'ils finiraient ainsi de perdre toute autorité dans l'administration de leurs usines. Aussi répondirent-ils par une fin de non-recevoir absolue à toute revendication de leurs ouvriers.

Cette intransigeance eut pour résultat l'abandon immédiat du travail par les ouvriers, et, par suite, la perte de nombreuses marchandises qui ne pouvaient attendre. Cet acte de sabotage eut pour résultat de couper les ponts entre les deux parties en présence. Enfin la grève eut pour résultat l'affiliation d'ouvriers, catholiques pratiquants et réactionnaires, en général, à la Confédération Générale du Travail. Il faut bien insister sur ce point : que la seule question du salaire aurait pu être tranchée dès le début, à la satisfaction des ouvriers, si les patrons n'avaient pas craint de voir leurs intentions de conciliation travesties en actes de faiblesse, et si le sabotage, qui suivit leur refus un peu rude, n'avait pas discrédité d'avance les sentiments de conciliation de beaucoup d'entre eux. La querelle devait être vidée une bonne fois et la grève de devait se terminer que par la victoire complète des patrons ou des ouvriers. Ce furent les ouvriers qui triomphèrent.

La grève de 1903 avait eu pour résultat d'élever le salaire des sabreurs, en laissant de côté les salaires de peleurs, dont le métier est aussi pénible, et des manoeuvres ou marragos. Il nous faut en deux mots expliquer le rôle de ces différents ouvriers pour comprendre les causes du conflit. La préparation de quinze balles (Les balles sont de 450 à 500 kilos suivant la provenance des toisons et leur grandeur) de laine exige 15 sabreurs et 50 peleurs ou marragos.

LES SABREURS travaillent à la machine. Ils font passer sous les rouleaux acérés les peaux brutes, pour les dépouiller des ordures, de la boue et des chardons qui les remplissent. La grande habileté du sabreur est de ne pas laisser couper les peaux par les rouleaux tranchants sous lesquels il les glisse et de guider avec les mains les peaux, pour qu'elles ne se recroquevillent pas sous les rouleaux.

LE PELEUR a une sorte de hachoir tranchant d'un côté, arrondi de l'autre. Avec le côté tranchant, il coupe la tête et les pattes. Avec le côté arrondi, il sépare la laine de la peau. Cette opération a été rendue facile par le passage de la peau à l'étuve, où elle a fermenté, où les pores se sont ouverts, ce qui rend l'arrachage de la laine plus aisé.

LES MARRAGOS servent à toutes les manoeuvres, à toutes les manutentions de l'usine, mettent les peaux à l'eau avant qu'elles passent au sabrage, et les portent à l'étuve avant de les livrer au pelage.

Le travail des sabreurs est pénible. Les mains constamment dans l'eau froide, lorsqu'ils retournent les peaux pour les repasser sous les cylindres, ils sont éclaboussés par l'eau souillée des immondices de la toison. Le travail de peleurs est aussi difficile que celui des sabreur et il est pénible à cause de la situation penchée du corps pour râcler les peaux sur les chevalets et en détacher la laine. Des femmes sont employées comme peleuses. Mais les sabreurs étaient des ouvriers privilégiés depuis la grève de 1903. Ils avaient retiré de cette grève un bénéfice de 50 centimes par balle tandis que les peleurs et les marragos n'avaient pas été augmentés.

La grève de 1909 n'éclata donc qu'au sujet des peleurs et des manoeures. Les sabreurs ne réclamaient rien et se mirent en grève que par solidarité. Voici quels étaient à peu près les salaires : Un sabreur peu gagner, en moyenne, 1500 francs par ans. Un peleur : 930 francs. Une peleuse 770 francs. Un marrago 814 francs. Une femme marrago 470 francs. Pour 10 heures de travail ; mais tous ces chiffres varient avec les périodes de chômage. - Cette année, à la suite de la grève, les usines fonctionnent à plein !

Tous les prix sont établis à la tâche. Dans une journée, un peleur pourra travailler 200 peaux, tandis qu'une femme n'en pélera que 170 à 180. Pour les marrago qui font la manutention de l'usine, les hommes et les femmes sont payés à l'heure. Avant la grève, les hommes étaient payés 30 centimes par heure, soit 3 francs par jour, les femmes étaient payées 17 cent. 1/2 par heure, soit 1 fr.75 par journée de 10 heures.

Lettre du Syndicat ouvrier : Syndicat de l'exploitation de la peau de mouton.  Mazamet, le 28 décembre 1908.

Monsieur, Le Syndicat de l'exploittation de la peau de mouton, après l'étude de quelques revendications formulés par les peleurs et marragos, m'a autorisé à vous informer, enfin que ces revendications soient discutées et solutionnées entre les patrons pris individuellement ou représentés par une délégation qui se mettra en rapport avec une commission ouvrière nommée à cet effet. Ci-après le texte des revendications : Considérant, d'une part, la cherté croissante de la vie et, d'autre part, les longs chômages de l'industrie lainière ;  Considérant encore que les peleurs et les marragos sont les ouvriers les moins rétribués par rapport à la somme de leur travail. Nous avons mission de vous demander :

Pour les peleurs, une augmentation de 0fr50 par 100 peaux, ce qui met les 100 peaux à 2fr75 ; 2° La laine se lèvera dans toutes les usines à raison de 0fr35 par jour de travail ; 3° Les morceaux provenant des peaux sabrées seront payés à raison de 0fr30 la caisse ; Les balles de morceaux feront l'objet d'une entente entre patrons et ouvriers. 4° Les peleurs demandent que les peaux soient comptées dans toutes les usines et que, chaque fois que les femmes prendront dix peaux les hommes en prendront treize. 5° Pour les marragos des usines et des magasins, capables de faire leur travail, une augmentation de 10 centimes par heure, soit 4 fr. la journée de 10 heures de travail. 6° Pour les femmes marragos des usines ou magasins, 2 fr. 25 par jour, soit une aumentation de 5 centimes par heure. 7° Pour les enfants des étuves et des étendages, nous demandons que l'augmentation soit proportionnelle à celle des marragos. 8° Nous demanderions, en outre, que les patrons veuillent bien s'occuper que des ouvriers syndiqués. Vous pouvez ou bien accepter individuellement ces conditions, auquel cas nous vous prions d'aviser de votre acceptation le Secrétaire du Syndicat, à la Bourse du Travail, rue Méjanel, ou bien vous entendre avec vos collègues du Patronat, afin de vous faire représenter par une délégation qui se mettra en rapport avec la Commission syndicale ouvrière. Vous voudrez bien, dans l'un et l'autre cas, nous aviser avant le 5 janvier 1909, afin que, dès cette date, nous soyons en mesure soit de faire valoir nos raisons auprès des patrons qui auraient repoussé nos demandes et refusé d'entrer en discussion avec nous. Nous tenons à vous faire remarquer que nous ne menaçons nullement la grève. Le travail continuera, comme par le passé, pendant les pourparlers nécessaires à l'élaboration des nouveaux tarifs, que nous voudrions voir mettre en application à partir du 15 janvier prochain. L'éventualité d'une cessation brusque de travail doit, quoi qu'il advienne, être écartée de vos préoccupations. Recevez, Monsieur, nos sincères salutations. Pour le Syndicat et par ordre : Le Secrétaire : Isidore BARTHES.

Cette première lettre était très digne, les réclamations formulées très justifiées, et les ouvriers y donnaient l'assurance que, dans aucun cas, le contrat du 10 août 1903 ne serait violé. Par ce contrat, les ouvriers s'étaient engagés à terminer le travail en cours avant de se mettre en grève en cas de désaccord... Combien est regrettable l'abandon qu'ils firent ce ces engagements !

Réponse des industriels délaineurs. Mazamet, le 29 décembre 1908. Messieurs les Membres du Syndicat de l'exploitation de la peau de mouton, à Mazamet. Les questions des salaires qui ont fait l'objet de votre lettre du 22 courant soulèvent une question préjudiciedlle, que nous avons le devoir de vous signaler tout d'abord. L'industrie du délainage a vu la question des salaires de son personnel solutionnée par la convention du 12 décembre 1903. Dans un but de conciliation que vous vous êtes plus à reconnaître vous-mêmes à cette époque, des salaires très élevés dans leur ensemble furent alors consentis et constituent, depuis, lors, une charge très lourde pour notre industrie. Peut-être leur répartition en fut-elle un peu hâtivement établie. Une révision de ces conventions ne pourrait donc être envisagé que si elle visait seulement une nouvelle répartition reconnue plus équitable entre les diverses catégories des ouvriers délaineurs.

Cette question de nouvelle répartition ne pourrait, d'ailleurs, être examinée qu'à la suite d'une entente, préalable entre eux, des ouvriers des diverses catégories. Nous devons rappeler aux ouvriers délaineurs, - et ceci dans leur propre intérêt. - que l'industrie de la laine est pleine d'aléas et que le commerce de Mazamet est encore tout meurtri de la crise terrible qu'il vient de traverser, et dont les conséquences lamentables ne pourront être réparées qu'au prix de nombreuses années d'efforts. Au surplus, l'industrie du délainage, qui implique des opérations à long terme et à forme spéculative, ne peut vivre dans une perpétuelle incertitude, tant au point de vue du taux des salaires qu'à celui de la durée des conventions intervenues entre employeurs et employés. Il faut reconnaître enfin que les taux actuels de la main-d'oeuvre pour les ouvriers délaineurs à Mazamet, - eu égard au prix de la vie matérielle, - prennent rang, par voie de comparaison, parmi les salaires les plus élevés qui exitent à Mazamet et dans la région. Nous ne doutons pas, Messieurs, que reconnaissant le bien fondé et l'exactitude de ce qui précède, vous renoncerez à vos demandes et que, demain comme hier, vous nous continuerez votre collaboration assidue. Veuillez agréer, Messieurs, l'assurance de nos meilleurs sentiments. Pour cope conforme : La Commission. Alby Félix, Augé Jacques, Balfet Jacques, Bénézech Auguste, Brieu Jean Cadet, Cèbe Jean, Eug.Cormouèls-Houlès Jules et Fils, Daure Paulin, Durand Frères, Escande Augé A., Estrabaut Joseph, Estrabaut Pujol Vve, Galibert André Vve, Galibert Ernest fils, Guiraud Jules, Gasc M. et A. Guilhou A., Huc P. fils, Louet M., Pourcines, Rives et Armengaud, Rives Vidal E., Sabatié Ch. et C°, Tournier Georges, Vidal Edouard père et fils.

Cette letre contenait une expression imprudente et qui fut mal comprise de tous. C'était un mot de trop, dans la phrase suivante : "Une révision de ces conventions ne pourrait donc être envisagé que si elle visait seulement une nouvelle répartition reconnue plus équitable". Cette expression fut immédiatement mal interprétée, ainsi qu'on le verra par la réponse des ouvriers. Le jouranl de M. Amédée Reille, l'Union libérale, qui prenait nettement parti pour  les ouvriers, répliquait à cette proposition par les considérations suivantes : "La grève de 1903 a eu pour résultat d'augmenter de 0fr.50 le prix de sabrage des balles. Il ne pouvait être question d'établir un salaire inférieur à celui d'avant la grève de 1903. Et cependant la proposition patronale équivaut à rétablir l'ancien tarif et abaisser de 0fr.50 le prix du sabrage. Cela admis, il convient de calculer que le sabrage de 15 balles exige environ 50 peleurs ou marragos : donc la réduction de 0fr.50 par blle eût produit 7fr.50 à répartir entre 50 ouvriers, soit une augmentation de quinze centimes pour chacun."

L'intention des patrons était ainsi mal comprise. Ils n'entendaient nullement faire la répartition d'une somme prise sur le salaire des sabreurs, considérés comme trop payés par rapport aux autres catégories. Ils déclaraient qu'ils consentiraient à augmenter peleurs et marragos, si les sabreurs acceptaient une réduction. En tout cas, cette proposition était maladroite. On ne peut pas réduire les salaires d'ouvriers, alors qu'on a aucune raison pour le faire et que l'industrie est florissante, alors surtout qu'on dit assez haut pour être entendu des indiscrets que la question du salaire n'existe pour ainsi dire pas dans l'industrie du délainage, qu'elle est d'importance secondaire et que le délaineur tire la plus grosse part de ses bénéfices, non de l'industrie, mais de la spéculation ; qu'enfin l'importance de la main d'oeuvre est tout à fait accessoire dans ce métier où la préparation des peaux se fait rapidement et avec un petit personnel. Les plus grandes usines n'ont pas cent ouvriers. La plupart n'en compte que 50 à 60. Mais la plus grande maladresse que pouvaient commettre les patrons, c'était, par cette restriction de "seulement" apportée dans leur lettre du 29, de clore délibérément la discussion avec leurs ouvriers. Ceux-ci répondirent par un ultimatum. Le ton de la conversation a changé.

Lettre du Syndicat des Ouvriers. Bourse du Travail (Rue Mejanel) Syndicats des ouvriers de l'exploitation de la peau de mouton. Mazamet, le 6 janvier 1909.Monsieur, La Commission patronale dont nous avions prévu la constitution par notre lettre du 22 décembre 1908, de même que nous avions prévu qu'elle se mettrait en rapports avec nous, s'est bornée à opposer à nos revendications une réponse que, pour rester polis ; nous appellerons ironique, Que demandions nous, en effet ? Une augmentation de salire pour les peleurs et marragos. Que nous propose votre Commission ? Une diminution de salire pour les sabreurs !!! Sans doute elle reconnaît aussi explicitement que le salaire des peleurs et marragos mérite d'être relevé, mais il est indigne de gens sérieurx de mettre comme condition à ce relèvement une diminution correspondante du salaire des sabreurs. Cela, au surplus, ne résiste pas à l'examen ; il y a environ, et en moyenne, 24 peleurs ou marragos pour 6 sabreurs ; lorsque donc la Commission vient insinuer qu'on ne peut augmenter les uns que sous condition de diminuer les autres, elle dit que pour donner un salaire de 4 francs aux premiers, soit 24 francs, il faut diminuer les seconds de 24 francs soit de 4 francs chacun ; le salaire quotidien d'un sabreur varierait ainsi de 0fr.25 à 1fr. Nous estimons que de telles raisons ne sont pas raisonnables, pas plus que celle qui consiste à parler de la moyenne des sabreurs. La moyenne des salaires n'a de valeur et d'intérêt qu'au point de vue de l'établissement des prix de revient, mais elle ne nous intéresse pas nous, car lorsqu'un ouvrier gagne 4 francs, par jour, et un autre 1 franc, ça ne fait pas du tout une moyenne de 2fr50. De même quand un riche gourmand attrape une indigestion en mangeant des perdreaux, tandis qu'un pauvre bougre dîne avec du pain et de l'eau claire, ça ne fait pas du tout la moyenne d'un bon repas. Ce que nous, ouvriers, avons à considérer, c'est si le salaire des uns et des autres est la juste rémunération du travail ; à ce point de vue, nous reconnaissons que le sabreur doit être payé plus que ses camarades des autres catégories, et nous disons que cette différence est légitimée par la différence de travail. Cette question de diminuer les uns pour augmenter les autres doit donc être écartée, parce qu'elle comporterait une solution injuste. Nous refusons nettement de l'examiner, et nous sommes supris que la Commission ait osé la soulever dans un but qu'il est facile de deviner. Ce but n'est autre que de diviser les ouvriers et de dresser les uns contre les autres, par jalousie des salaires, les camarades de diverses catégories. Nous estimons que ce n'est pas le rôle du Patronat ; ce que vous avez à envisager, c'est uniquement si les salaires sont mérités et si l'augmentation que nous demandons est juste. En essayant de mettre en avant d'autres questions, vous usez des moyens indignes d'une Assemblée patronale ; aussi nous ne vous suivrons pas sur ce terrain. Nous nous bornerons à répondre à la Commission que nous ne voulons même pas examiner la question de l'abaissement du salaire d'une quelconque catégorie et, cela fait, nous considérons comme inexistante une Commission qui ne répond pas aux demandes posées. Et, cette Commission patronale considérée par nous comme inexistante, nous nous adressons de nouveau directement à vous pour solliciter une réponse précise à nos demandes précises. Nous vous demandons donc qu'à partir du 15 janvier courant, les salaires des marragos et des peleurs soient ainsi établis : 1° Pour les peleurs une augmentation de 0fr.50 par 100 peaux, ce qui met les 100 peaux à 2fr.75 ; 2° chaque usine conserve son organisation pour l'enlèvement de la pelade. Là où les peleurs enlèveront la pelade, il leur sera alloué une indemnité de 0fr.35 par jour de travail. Les usines où les peleurs ne lèveront pas la pelade, le patron sera tenu de mettre le personnel nécessaire pour la faire enlever, à seule fin que les peleurs soient dégagés pour faire leur travail ; 3° Les morceaux provenant des peaux sabrées seront payés à 0fr.30 la caisse. Les balles de morceaux feont l'objet d'une entente entre patrons et ouvriers ; 4° Les peleurs demandent que les peaux soient comptées dans toutes les usines et que chaque fois que les femmes prendont dix peaux, les hommes en prennent treize ; 5° Pour les marragos des usines et magasins, capables de faire leur travail, une augmentation de 0fr.05 par heure, soit 3fr.50 pour la journée de 10 heures de travail ; 6° Pour les femmes des usines et magasins, capables de faire leur travail, une augmentation de 2c.1/2 par heure, soit 2 francs pour la journée de 10 heures ; 7° Pour les enfants des étuves et des étendages, nous demandons que l'augmentation soit proportionnelle à celle des marragos ; 8° Nous demanderions, en outre, que les patrons veuillent n'occuper que des ouvriers syndiqués ; 9° Les sabreurs et peleurs refusent formellement de faire tout marragos ; 10° Les heures des dimanches et jours fériés seront payés double.- Les ouvriers de l'exploitation de la peau de mouton demandent que, quand ils auront besoin d'une permission, elle ne leur soit pas refusée. Ce sont là nos dernières conditions pour arriver à une solution rapide, et pour prouver au Patronat que nous savons tenir compte des difficultés qu'il a à vaincre, nous avons de beaucoup réduit nos prétentions ; nous ne saurions les réduire davantage. Et comme, depuis le 22 décembre, vous avez eu le temps d'étudier les questions posées, nous sommes en droit de solliciter aujourd'hui une réponse à bref délai. Il nous serait agréable de la recevoir le samedi soir 9 janvier, afin que l'Assemblée générale décide le 10 courant, en toute connaissance de cause ; si vous ne répondez pas, votre silence sera considéré comme la pure et simple confirmation de la lettre de la Commission, que nous considérons comme ne répondant pas, et nous vous faisons remarquer qu'à partir du 9 janvier, le Syndicat ne répond de rien et que toutes les conventions que nous avons signées ensemble sont toutes annulées, et nous prendrons toutes les mesures utiles pour la défense de nos droits. Pour les deux Syndicats réunis : Le Secrétaire, Etienne Alquier - Le Secrétaire Isidore Barthès.

Réponse des industriels délaineurs. Mazamet, le 8 janvier 1909, Messieurs les Membres du Syndicat de l'exploitation de la peau de mouton, à Mazamet. La Commission des industriels délaineurs a l'honneur de porter à votre connaissance la lettre suivante que les industriels délaineurs, réunis en Assemblée générale, l'on chargée, à l'unanimité, de vous communiquer. Notre lettre du 22 décembre 1908 n'avait aucun des sous-entendus que vous avez voulu y voir et il ne peut être question ni d'ironie, ni de caprice. Elle a été écrite après une étude raisonnée des salaires des ouvriers délaineurs et avec le souci de sauvegarder l'industrie de Mazamet qui, dans l'intérêt de toute notre région, doit pouvoir lutter avec la concurrence étrangère. Le travail avait continué dans toutes les usines, sous la foi des conventions réciproques passées entre patrons et ouvriers en août 1903, confirmés par votre lettre du 22 décembre 1908. Les menaces que contient votre lettre du 6 janvier courant empêchent toute conversation avec ceux qui l'ont écrite et nous nous bornons à confirmer dans son intégrité, notre lettre du 29 décembre 1908. La commission : Gaston Cormouls-Houlès fils, E. Durand, J. Fraisse, P. Huc fils, Nègre, Ph. Rives, A. Sabatié.

A la suite de cette lettre, la grève est déclarée. Elle est effective le lundi 11 janvier. Cependant les ouvriers ne s'opposent pas au travail de leurs camarades, que les patrons ont recrutés pour essayer de sauver les marchandises en péril, dont le travail ne peut être retardé.

Lettre de la Fédération des Syndicats ouvriers du canton de Mazamet du 15 janviers 1909 : Messieurs les patrons industriels, Messieurs, Le Comité général de la Fédération et de l'Union des Syndicats, après étude des revendications formulées par les ouvriers de l'exploitation, a décidé, dans sa scéance du 14 janvier, de vous demander une entrevue, qui aurait lieu dans un local quelconque pour vider si possible, les différents qui vous séparent, entre la Commission patronale et la Commission de grève ouvrière. Persuadés que vous voudrez bien accepter l'entrevue demandée, agréer l'assurance de nos sentiments dévoués. Pour et par ordre de la Fédération et de l'Union des Syndicats. Le Secrétaire Général, Louis Barthès - Le Secrétaire Général, Huc Aaron.

Lettre de la Commission patronale, en réponse à celle de la Fédération des Syndicats ouvriers du 15 janvier 1909 : Messieurs les Secrétaires généraux, Bourse du Travail, Messieurs, Nous vous accusons réception de votre lettre de ce jour nous demandant une entrevue. Nous acceptions de causer de la situation actuelle avec des délégués ouvriers, à condition toute fois qu'ils appartiennent tous à la corporation des ouvriers délaineurs. Agréez, Messieurs, l'assurance de nos sentiments distingués. Pour la Commission : Signé : P. Nègre

Le lundi (11 janvier) la grève, qui avait déjà été partielle l'avant-veille, était générale pour tous les ouvriers. Deux points méritent d'être examinés spécialement au début de cette grève : Les causes directes et accessoires de la grève. Le programme des patrons et celui des ouvriers. La cause la plus importante de la grève, ainsi que nous l'avons dit, c'est que, non seulement les patrons ne la redoutaient pas, mais qu'ils la désiraient, pour trouver l'occasion de rétablir leur autorité compromise. La discipline des ateliers s'était considérablement relâchée depuis la victoire ouvrière de 1903 et par suite du développement syndicat qui en avait été la conséquence. Le syndicat imposait à tout propos son autorité. Les patrons en avaient assez et ne redoutaient pas le conflit. C'est ce qui explique leur attitude peu bienveillante, même un peu brusque, au début. Puis ces événements ce déroulèrent au moment où venait de se terminer une longue grève ches M. Sarrat, président de la Chambre de Commerce. Cette grève de 6 mois, déclarée non dans le délainage, mais dans la mégisserie, s'était terminiée par le triomphe complet du patron, et cet exemple de fermeté et de succès avait souvent été invoqué par les patrons mazamétains. Par un curieux hasard, M. Sarrat, dont les usines de délainage sont en dehors du centre touché par la grève, se trouvait hors du conflit, et on lui reprochait d'y avoir pris part, de l'avoir même attisé, en préconisant la manière forte sans encourir aucun risque. C'est ce que l'Union libérale du 28 février dénonçait en ces termes : "Le public s'étonne et s'irrite. Il s'étonne à bon droit de voir les patrons de Mazamet menés, tels des ânes à la foire, par quelques usiniers de l'extérieur, à qui la grève profite singulièrement, car ces "malins" ont répondu aux revendications de leurs ouvriers par la promesse formelle d'une augmentation égale à celle que les patrons mazamétains accorderaient aux grèvistes ; puis, au syndicat patronal de Mazamet, ils poussent à la plus farouche des intransigeances et s'assurent ainsi de beaux bénéfices par la prolongation de la grève." On découvrit également chez les patrons une autre raison d'intransigeance, c'est que ces patrons sont protestants et républicains, tandis que la plupart des ouvriers sont catholiques et réactionnaires. Le syndicat ouvrier était considéré comme l'atout du baron Amédée Reille dans sa lutte électorale, et un certain nombre  de républicains, qui étaient en même temps patrons, considérèrent la bataille économique comme une simple bataille politique, où l'influence de M. Reille devait être battue en brèche et succomber. Les grèvistes trouvèrent donc des secours du côté du parti conservateur. Aussi vit-on, dans cette grève, ce spectacle nouveau de l'archevêque d'Albi venant apporter lui-même un secours personnel de 500 francs aux grèvistes, ordonnant des quètes en leur faveur, et le curé, soutenu par les catholiques de Mazamet, organiser des cantines scolaires et apporter aux grèvistes tout son secours. Les patrons n'étaient pas constitués en syndicat. Tandis que les ouvriers avaient une organisation puissante, les patrons étaient divisés par la divergence de leurs intérêts et aussi par la différence de leurs conceptions sociales. Dès le début, l'un d'eux essaya de briser le pacte qui les unissait tous pour la défense commune. Il accorda aux ouvriers ce que ceux-ci lui demandaient ; mais il dut se soumettre à l'ultimatun du comité patronal, qui lui interdit toute concession. Par la suite, à travers les divers événements qui se produisirent, la cohésion entre les patrons fut difficile à établir, et pour une raison bien étonnante et bien simple. Plus la grève durait, plus la hausse de la laine se dessinait, de telle sorte que cette grève ne coûtait pas d'argent aux délaineurs de Mazamet mais leur en rapportait, à une condition pourtant, c'est que le travail reprit et que la laine pût être préparée pour être vendue. Aussi se produisit-il une certaine impatience chez la plupart des patrons de voir cesser les hostilités et se réaliser des ventes qui devaient être rénumératrices. Naturellement, c'étaient les plus petits patrons qui étaient les plus pressés d'en finir, et le Comité de grève eut quelques difficulté de ce côté. S'il avait voulu prolonger la grève, il eût été abandonné par un grand nombre d'entre eux. Les ouvriers, qui étaient au courant de ces difficultés intérieures du Comité, sentaient leur victoire assurée, pour peu qu'ils attendissent. Et ils attendirent. Mais pour faire cesser la grève, il fallait que les patrons fissent l'abandon de leur première intansigeance. Ils avaient déclaré, au début de la grève, ne pouvoir rien accorder en fait d'augmentation de salaire. - Et, au fur et à mesure que se déroulait la grève, leur intransigeance faiblissait. Ils se trouvaient dans la fausse situation d'industriels, qui commencent une grève en déclarant que des concessions leur sont impossibles, et qui sont obligées de faire ces concessions. Ils furent longtemps à piétiner dans cette difficulté d'agir, qu'une déclaration trop catégorique avait créée.

Voici comment un patrons établissait son compte théorique, pour nous montrer combien le côté commercial du délaineur de Mazamet l'emporte sur le côté industriel, qui, par comparaison, paraît presque négligeable. Un industriel achète à Buenos-Ayres, dans son année, 9 000 balles de peaux à 800 francs, il devrait donc débourser 7 00 000 francs. Pour ce chiffre d'affaire, un capital de 2 000 000 francs seulement est nécessaire, car l'industriel peut renouveler 3 fois 1/4 à peu près ce capital dans son année (par des ventes successives). Ce capital de 2 000 000, l'industriel le paye 5 % ; mais, comme il peut le placer en titres de rente 3 %, sur lesquels la Banque lui avance à 3 %, il ne lui reste que 2 % d'intérêt à payer. L'avance de 2 millions coûte donc comme intérêt 40 000 francs. Mais, comme négociant, l'industriel a également besoin d'un magasin, d'employés... Ces frais peuvent s'élever à 20 000 francs environ, dont voici le décompte. Employé chef 6 000 francs - Comptable 4 000 - Magasinier 2 000 - employé 1 500 - Assurances accidents 500 - Impositions, patente 1 000 - Assurance Incendie 1 000 - Loyer du magasin 4 000 - Total 20 000 francs - Commercialement, l'industriel a donc 60 000 francs de frais généraux pour 9 000 bales qu'il a à traiter.

Passons au côté industriel. L'industriel s'adresse à une usine, il y envoie ses 9 000 balles de laine à traiter, et on lui prend pour frais de façon 40 francs par balle. Si l'usine lui appartient, il aura comme bénéfice industriel la marge qui existe entre cette somme de 40 francs et celle qu'il dépensera réellement pour le traitement de chaque balle et qui s'élève à 30 francs environ, ainsi décomposés : Frais de main-d'oeuvre 15 francs - Charroi, charbon 5 francs - Loyer, impositions, assurances, amortissement, employé d'usine 10 fr. L'usinier a donc à son usine un bénéfice de 10 francs par balle;