Margot, la vie du lavoir

 

LE VIEUX LAVOIR

Dans les années 50 le lavoir vivait, il était habité par les hirondelles qui nichaient sous sa charpente, en sapin rouge du nord. Pendant que le linge se faisait laver, les hirondelles passaient au dessus des têtes des lavandières et nourrissaient leurs petits qui piaillaient à leur arrivée, leurs petits becs jaune affamés grands ouverts. Un peu plus tard, ils feront des simulations de vols périlleuses sur le bord du nid avant leur envol définitif.

Mon grand-père, Gabriel, m'avait appris à observer les hirondelles, nous passions de longs moments à écouter leurs cris quand elles chassaient des insectes, très haut dans le ciel bleu, ou à les regarder raser le sol quand il allait pleuvoir. Pour moi, l'hirondelle comme le clocher, font partie du patrimoine de chaque village français.

Nous disions donc, que le lundi jour de lessive, dans toutes les maisons du village,  les ménagères s'affairaient. Margot Olivier, habitait la maison à  la droite de celle de mes parents, c'était la femme d'André Olivier, elle était née vers 1905. Jolie femme brune, aux traits fins et réguliérs avec de  longs cheveux ondulés tenus serrés par un mince chignon en rouleau le long de la nuque, elle lavait le linge de sa soeur la bouchère, Madeleine Martin, ainsi que le sien. Tout se passait devant mon portail, sur un petit triangle d'herbe le trépied était installé sur un tas de bois et pardessus la lessiveuse derrière celle ci, une tôle que l'on déplaçait selon l'orientation du vent. A deux mètres du feu, dans un petit cabanon en vieux bois ajouré, une table en bois patiné dont le dessus était incliné pour que l'eau s'écoule dans une bassine, une brosse et du savon et sur le côté le dos face au mur du cabanon,  devant la table, Margot qui brossait le linge pendant des heures. Petite je me plaçais dans l'embrasure de la porte du cabanon et nous discutions sérieusement. Etrangement, elle m'a toujours parlée comme à une adulte, et de lessives en lessives elle m'a racontée l'histoire de la vie, en parlant de celle des uns et des autres dans le village.

Quant au bout de 1 à 2 heures le linge avait suffisamment bouilli, arrosé par la cheminé de la lessiveuse, Margaux à l'aide du bâton qui avait servi à le remuer pendant qu'il bouillait, le sortait de l'eau et le brossait. Puis elle le disposait dans deux bailles en zinc installées sur sa brouette en bois dont elle avait ôté les côtés, et le descendait le long de l'église vers le lavoir.

La première inquiétude des lavandières quand elles arrivaient au lavoir était de se rendre compte, si l'eau était propre ou non. Car si le débit de l'eau n'était pas suffisant, l'eau sale des lavages précédents stagnait ne s'écoulant pas par la vanne. Dans ce cas, quand l'eau était presque à niveau,  il fallait refouler les plaques de saleté vers la vanne afin d'envoyer l'eau sale savonneuse dans le canal d'évacuation.

Une fois arrivée au lavoir on prenait un protège genoux (Une demi caisse en bois, avec une planche arrondie pour prendre appui lorsqu'on se relevait) au fond duquel était posé un morceau de toile en jute plus ou moins sec, parfois il y avait un coussin), en principe chacune avait le sien et l'amenait à chaque lavage avec son battoir. Installée au bord du lavoir il fallait lancer le drap, pour le rincer, dans l'eau en le retenant par un angle, d'un geste du poignet envoyer de l'air et de  l'eau en le faisant gonfler, puis le retourner et faire la même chose sur l'autre face. Ce mode opératoire terminé, on le sortait de l'eau et le tapait à grands coups de battoir pour l'essorer. S'ils étaient encore trop mouillés on les suspendaient aux grosses poutres en bois placées à 1 m 20 de hauteur sur les deux côtés de la longueur du lavoir. Super pour faire le cochon pendu ! Chose étonnante de nos jours, les ménagères pouvaient laisser leurs vêtements ou draps au lavoir pendant quelques temps, suspendus pour qu'ils s'égouttent ou trempent dans de l'eau mélangée à du bleu ou à de l'eau de javel, et revenir les chercher le temps que l'action désirée se produise sans que personne ne songe à leur voler.

L'eau des puits, n'est pas toujours au même niveau, selon le temps qu'il fait et les besoins de chacun. Il arrivait que le lavoir qui était alimenté par l'eau d'un puits situé en face de l'Eglise ait très peu d'eau, parce qu'il faisait très chaud et que les paysans avec leurs tombereaux chargés d'une tonne soient venus s'alimenter en eau à la prise d'eau extérieure. (Que l'on voit encore sur la photo mise en ligne par le conseil de quartier de Caychac). Dans ce cas les lavandières revenaient chez elles, avec leur cargaison et attendaient le lendemain.

Le lavoir était un lieu de vie, Margot, Mme Rejman, ses filles, Marie-Louise Olivier, Mme Seguin et tant d'autres, s'y retrouvaient et parlaient de leurs problèmes et chacune épiloguait, donnait des conseils. Le lavoir était à l'image du village, une grande famille, ou l'on s'aimait, se critiquait, s'évaluait, s'évitait, mais le lien qui unissait tous les habitants de Caychac était toujours présent, en filigrane.

Les femmes en train de laver du linge, dans un lavoir, un ruisseau, un fleuve, exerçaient une activité universelle et donnaient une structure à un groupe d'humains.