Nous tous, les gens de peu.

 

Il y a plusieurs années, j'étais en voiture sur la rocade, avec mon mari et mes enfants, et les pages d' un écrivain dont j'avais lu quelques oeuvres sont soudain entrées dans ma tête et m'ont transportée dans un autre lieu, sur un autre continent. Cet homme m'accompagna longtemps. Il s'appelait John UPDIKE. Hier, vendredi 17 juin 2011, j'aillais faire une visite à Emmaüs à Parempuyre, un de mes libraires, quand soudain, sur un présentoir à l'entrée du hangar, un livre d'Upidke que je n'avais pas dans ma collection attira mon attention :"La ferme", je l'ai aussitôt acheté 0,05 €. Puis la municipalité ayant donné un rendez-vous à la vacherie, à côté du parc de Majolan, pour informer les blanquefortais des projets qu'elle avait pour ce lieu, je m'y suis rendue Là, j'ai entendu parler de vaches laitières, de fromages, de porcs, de moutons, de poules, d'arbres fruitiers le tout géré par un fermier. La boucle était bouclée.

NOUS TOUS, LES GENS DE PEU OU LES PETITES GENS de 1950 à 1968.

Les commerçants faisaient partie d'une classe légérement supérieure, ils étaient propriétaires de leur maison avec leur fonds de commerce.

Nous, enfants du baby boom, au début des années 1950, nos parents étaient des ouvriers, même pas des fonctionnaires. J'avais quatre ans et mon père était au chômage, je ne comprenais pas ce qu"il nous arrivait, avant j'avais un papa directeur d'une maison de spiritueux avec une machine à écrire et un téléphone et des employées, et là tout d'un coup, un papa qui revenait de Bordeaux, triste et sérieux, essayant de rassurer ma mère en lui racontant ses démarches pour trouver un nouveau travail. Il avait cinquante cinq ans. Mais à cette époque, le travail ne manquait pas, il a trouvé rapidement un empoi de maître de chai à Bordeaux. En revanche, les terrains et les maisons à Blanquefort n'avaient aucune réelle valeur si l'on ne cultivait pas les premiers et n'habitaient pas régulièrement les secondes. Mais à Bordeaux le prix des loyers étaient très élevés.

Mon Grand-père, un des plus riches de Caychac en 1907, avec la dépréciation de l'argent qu'il avait prêté avant la guerre de 14/18 en était devenu l'un des plus pauvre, une fois la paix revenue. Mais les maçons auxquels il avait avancé des fonds, eux, ont fait de belles fortunes et ont encore pignon sur rue. Passer de trop jeune rentier, à cabaretier, puis cinématographe ambulant, puis ouvrier chez Marie-Brizard & Roger l'avait anéanti, bien qu'il ait toujours fait bonne figure. Le pauvre homme, en quête d'un prestige à jamais perdu, d'affection et de reconnaissance rendait toujours service à ceux qui le lui demandaient. Ils ont profité de lui sans scrupules ; il avait l'immense tort d'avoir été riche, faute impardonnable, que ses descendants qui sont restés à Caychac payent tourjours, c'est dans l'inconscient collectif...Je m'en suis rendu compte, il n'y pas très longtemps encore, quand une personne, politisée de Blanquefort, m'a fait remarqué que j'avais cessé de travailler par convenance personnelle, très bien, son enfant est  "casé" à Blanquefort qui a eu un grand besoin de lui, et moi, l'établissement dans lequel je travaillais à Bordeaux et dont je suis partie, parce qu'il y avait des "charrettes" a été rasé et remplacé par des immeubles. C'était pourtant un beau et vieux négoce de vins, très bien implanté mondialement, et soutenue par M. Jacques Chaban Delmas. No comment ! Et chose étrange, pour ceux qui ont une vision binaire de la société, j'ai même vu des patrons demander que l'on baisse leurs salaires, des familles dont les patronymes sont encore connus et respectés sur la place de Bordeaux se démener pour sauver cette maison de vins, rien n'y a fait. C'était le commerce ; la concurrence, le premier choc pétrolier et le danger de travailler dans le privé, une vie usante avec des risques.

J'avais six ans, j'étais dans la classe de Madame Dupuis quand on a frappé à la porte vitrée de la classe. Un silence, la maîtresse est allée ouvrir, et une dame qui parlait avec un drôle d'accent, dont on ne comprenait pas les mots tellement ils étaient déformés, expliquait à la maîtresse que sa fille ne aînée ne pourrait pas venir travailler pour elle, ce jour là. J'en suis restée fascinée, je n'avais jamais entendu parler mi-français, mi-espagnol. Ce fut en 1953, ma première rencontre avec Madame Miranda. A cette époque son mari était métayer à Liquar, Allées des Flamands, aux Marais de Blanquefort.

Ce père de famille décédera en 1958 dans un accident de la route. Ils avaient quatre enfants, trois filles, Marie ? Petra, Marie-Rose et un garçon Angel. C'est donc en 1958 que Madame Miranda et ses enfants sont venus habiter à Caychac. Je ne savais pas, alors, l'amitié qui allait me lier à cette famille durant des décennies.

Pierrette, a commencé à travailler chez Mme Dupuis en 1953. Notre mère, balayait la classe et rentrait le bois pour le poële en 1958. (témoignages de Pierette Le Rouzic et Marie-Rose Miranda)

Revenons à notre architecte de la vacherie qui m'a fait me souvenir, voici ce qu'il a raconté, (j'ai le droit de raconter ce que je veux, le service communication de la mairie se chargera de dire ce qu'il en est réellement), quand il était enfant, il allait en vacances en Bretagne, dans la maison de famille où il y avait des tilleuls, et au fur et à mesure que la maison se remplissait, les enfants étaient repoussés et logés dans le grenier, lieu de stockage des fleurs de tilleuls parmi lesquelles ils dormaient.

Ce brillant, et fort intéressant jeune homme, a émis le désir de projeter en plein air le film "La Nuit du chasseur" parce que nous expliqua-t-il, il y avait un plan, dans lequel deux enfants poursuivis essayent de monter à une échelle, pour se réfugier dans un grenier.

LOVE/HATE - les jeunes de la fin des années 90,  l'inscrivaient sur leurs phalanges -

La Nuit du chasseur (titre original : THE NIGHT OF THE HUNTER) est un film américain, réalisé par Charles Laughton en 1955.

Synopsis : Lors d'un court séjour en prison, le pasteur Harry Powell (Robert Mitchum) a comme compagnon de cellule Ben Harper, un homme désespéré qui, pour sauver sa famille, a commis un hold-up et assaissiné deux hommes. Powell cherche à faire dire à Harper où se trouvent les 10 000 dollars dérobés, mais celui-ci ne cède pas. Le prêcheur fanatique se rend chez la veuve de Harper, qui a été pendu. Willa Harper, ne voulant pas voir que ce dernier ne désire qu'une chose : faire avouer à ses enfants, John et Pearl, l'emplacement du magot. - Wikipédia -

Il y aura d'autres infrastructures A.M.A.P., une grande salle, et chose intéressante, des enfants schizophrènes auront une structure dans laquelle ils pourront utiliser le bois. Comme dans les pays africains ces enfants seront en contact avec la société (en France il doit y avoir des règles de pécautions pour ne pas les mettre en danger ?). Il y a quelques années un ami proviseur, de retour du Sénégal, m'avait raconté cette façon qu'avaient les peuplades africaines de vivre avec leurs parents très âgées et de les respecter ainsi que d'intégrer le handicap dans la vie quotidienne, comme une chose naturelle faisant partie du cours de la vie.

Je croyais m'être éloignée de mon sujet, mais en fait en réfléchissant, j'y suis. Updike a été capable d'écrire des textes de plusieurs pages sur un seul arbre, et moi de les lire.

Nous avons dormi dans un grenier, à plusieurs dans une même pièce, dans un même lit, sans chauffage, sans électricité et ce n'était pas que saisonnier, il ne faut pas oublier le baby boom et la pénurie de logements. En 1956, nous étions à la fin d'une époque. Cependant, les enfants de l'après-guerre, qui ont un peu plus de 60 ans actuellement et ceux de 70, 80, et plus ont connu, les édredons rouges en plumes de carnards, bordés d'une cordelette tressée, jaune dorée. Ils étaient très chauds et protecteurs avec les matelas épais en laine de moutons et les lits aux boiseries très hautes. Ils ont eu à la tête du lit, la table de nuit, où l'on rangeait le pot de chambre, elle avait ; une odeur spéciale, dirons-nous. Il y avait aussi le grand pot de chambre en tôle émaillée que l'on allait vider au petit matin dans les cabinets. Les cabinets, étaient une cabane en bois au fond du jardin, le haut de la porte présentait : une ouverture haute en losange, autre décoration, des petits trous pour permettre l'aération. Une fois la porte ouverte, il y avait une marche et le siège en bois, le siège était une caisse rectangulaire avec un trou rond sur le dessus, c'est là que l'on posait son séant. Parfois, il y avait un couvercle, mais l'été, l'odeur et le bruissement des mouches nous accompagnaient. Souvent je fais des micros-trottoirs avec Nanou, et, il me racontait que dans le temps, il y avait des gens de Caychac qui se levaient très tôt de matin, pour vider les cabinets de leurs contenus et épandre la matière dans leurs jardins, bien la mélanger à la terre, et les légumes qui poussaient par la suite étaient très beaux et bons. Mais, voilà il, fallait s'y prendre de très bonne heure à cause de l'odeur, mais comme les voisins faisaient de même...

En fait, nous respirions un air rempli d'odeurs différentes, celles de l'étable de Lulu, du poulailler de Margot, des cabinets, des tilleuls, de la rape du raisin pressé, du chèvre-feuille, du crottin des chevaux, de la bouse des vaches, des foins coupés, de la terre fumante les jours d'été après un orage, des cèpes, de la sciure sur le sol de la boucherie, du savon de Marseille au lavoir, des pommes de Denise, des bistrots, des bureaux que l'on cirait, des fleurs, lilas, muguet que l'on apportait à la maîtresse et qui parfumaient la classe, de la charogne dans les fourrés de ronces, des acacias...

Je me souviens des boules de neige que Rolande offrait à Madame Dupuis. (La boule de neige est une fleur blanche sphérique).

J'avais un doute, j'ai questionné Nanou, 77 printemps, sur le lieu dit : Trabuchet, à Caychac on prononce le T final. La terre est propice aux ronces, mais il y a peu de prairie.

La cheminée égayait la chambre, le soir le feu était allumé et chauffait et enlevait l'humidité de la pièce, il faisait très chaud devant elle et au fond de la chambre, à peine tiède. Puis les heures passant, juste une petite étincelle dans un brasier signalait sa présence.

Les contrevents en bois avaient des fissures verticales, malgré le mastic, des fentes horizontales, qui les nuits de pleine lune éclairaient les chambres, et au matin leur faisaient de jolis dessins géométriques ensoleillés . A six heures l'Angélus réveillait tout le monde.

La Toilette - (à suivre)

Nous avons mangé les légumes du jardin que cultivait mon grand-père, et de toute façon à Caychac tout le monde avait son jardin et s'il y avait du surplus en faisait profiter gratuitement les amis et les voisins. Tiens, à propos des voisins, il n'y avait pas de côtures entre les jardins des uns et des autres, nous vivions tous sous le regard permanent des autres humains. Nous étions tous une grande famille avec ses affections, ses jalousies, ses rancunes dont on ne se souvenait plus l'origine et ses joies et ses peines rythmés par le son des cloches. Le tocsin, combien de coups pour un homme, combien de coups pour une femme, on écoutait, on se consultait, on supposait afin de savoir qui..

Le chauffage : Béruet et Garmendia charbonniers

J'habitais à Bordeaux au 1er étage d'une maison qui en comportait 3. C'était juste après la guerre, la France manquait de logements, nous avions sous-loué les trois pièces qui avaient la vue sur la Garonne à des voisins qui allaient se retrouver à la rue, les Lauriac originaires de Montauban. Le prix des loyers étaient bloqués, en conséquence, les propriétaires ne faisaient pas les réparations d'entretien minimum nécessaires. Nous logions donc, dans trois pièces dont deux sans fenêtres, de très grandes pièces, une en particulier, méritait l'attention par ses orgines bourgeoises avec des moulures aux plafonds, des murs lambrissés sur 1 m 50 avec des passe-plats, et du parquet, ainsi que deux doubles portes qui donnaient sur le couloir qui desservait les étages et sa baie vitrée qui s'ouvrait sur le jardin d'hiver (cuisine de nos locataires). Les plafonds étaient très hauts entre 4 et 5 mètres, et rendaient les pièces très difficiles à chauffer. Seule la cuisine qui donnait sur une cour intérieure avait une fenêtre protégée par des barreaux.  Les portes, les fenêtres laissaient passer l'air froid. Toute ma jeunesse, j'ai vu ma mère lutter pied à pied contre le froid.

Tous les automnes ma mère commandait du charbon et de la houille. Le charbon pour la cuisinière de la cuisine et la houille pour les deux mirus. Notre plus grande peur était de mettre le feu à la cheminée, une ou deux fois la cheminée encrassée de la chambre a pris feu, et mon père dans un nuage de fumée a passé une partie de la nuit à la surveiller. A partir de ce moment là, nous n'avons plus allumé de feu dans la chambre. Je me souviens particulièrement de cette soirée car je lisais : "Le petit Chose" d'Alphonse Daudet, et je m'identifiais absolument au héros.

Le prix et la qualité du charbon avaient une grande importance dans notre vie, ensuite venait le lieu de stockage, puis l'achat du bois qu'il fallait hâcher en bûchettes pour allumer le charbon. Un autre élément était essentiel, la direction du vent, qui faisait que la cuisinière refoule ou non. Quand la fumée était visible nous ouvrions la fenêtre et la porte qui donnait sur des pièces désaffectées, sinon, lorsqu'une légère odeur se dégageait, mes parents pensaient qu'elle se logeait dans la hauteur du plafond. Il m'est arrivé de vomir et d'avoir des maux de tête qui ont été mis sur le compte d'une grippe que j'avais contractée 3 semaines auparavant.

Au milieu de l'automne nous faisions rentrer le charbon et la houille que nous portaient les charbonnier, MM. Beruet et Garmendia, je les adorais, pour moi leur venue était un spectacle vivant. Ils arrivaient barbouillés de poussière de charbon, un sac en jute leur couvrant la tête et les épaules.  Ils montaient dans leur camion, se penchaient d'un côté et d'un coup d'épaule ajustaient le sac de charbon sur leur dos. Ils le transportaient dans la cave située dans l'entresol de l'immeuble, un lieu sombre à l'odeur indéfinie de moisi mélangé à celle du charbon, éclairée par une baladeuse branchée au premier étage. Ils faisaient deux tas, un tas de charbon et un tas de houille, à côté du tas de bois. Parfois, le charbon ou la houille plongeaient ma mère dans une grande tristesse ; si leurs qualités n'étaient pas bonne, elle devrait faire une autre commande dans l'année car ils brûleraient trop rapidement et feraient beaucoup de fumée.

J'étais assise sur les marches de l'entresol et je les regardais oeuvrer, ils me faisaient de jolis sourires de leurs dents très blanches dans leurs visages noircis. Quand ils avaient terminé leur travail mes parents les invitaient à boire un petit rhum "Saint-Esprit". (entreprise sise tranversalement de la rue Ducau à la rue du Jardin Public avec des chais rue Marsan).

Tant que ma mère a été jeune, le charbon était stocké dans la cave, ce qui induisait qu'elle était obligée de monter les seaux de charbon au premier étage. Puis l'âge venant il a été entreposé dans la cour intérieure dont la verrière éclairait les chais des etablissements de vins qui étaient de nos voisines. Le bruit du travail des tonnelier rythmait mes journées accompagné des sirènes des bâteaux qui partaient ou arrivaient.

Le matin la première attention de ma mère était pour la cuisinière à feu continu, vérifier si le feu n'était pas éteint et que quelques boulets de charbon rougeoyaient encore. Elle attisait le feu, chargeait la cuisinière, mais pas trop, en faisant attention de ne pas étouffer le feu. Ce travail insignifiant permettait à sa famille de prendre son petit déjeuner et de faire sa toilette sans avoir trop froid. L'hiver, nous étions tous groupés autour de la cuisinière avec la chatte car la température dans les pièces ne dépassait pas au grand regret de ma mère 16°.

Nous laissions la porte du four entre-ouverte pour avoir un peu plus chaud.

Les quais de Bordeaux à cette époque étaient joyeux par multitudes des races qui s'y croisaient en toute quiètude, mais nous vivions dans une atmosphère de suie, la suie du charbon des cuisinières avec le dyoxide de carbone que nous respirions, la suie des bâteaux qui se déposait sur le linge étendu dans la cour, sur les façades des immeubles. A celà, s'ajoutaient les hangars du port avec ses grilles infranchissables. La seule note de joie était apportée par le lever du soleil sur la Garonne, entre les hangars, au niveau de la rue Borie...

- A Cachac : nous ne venions que pour les vacances de Pâques et l'été. Nous nous chauffions au début avec la cheminée et ensuite à la cuisinière à bois. Nous allions dans les forêts du Pian, ramasser des allume feu, au temps des raisiniers, et des sacs de pignes (pommes de pins). (à suivre)

La cueillette des cèpes

Pour tous ceux qui ont connu ma grand-mère, Mathilde Hosteins-Perrin, chasseuse et grande chercheuse de cèpes, en son royaume, qui me le réclament, je vais essayer de raconter le rituel de la cueillette des cèpes.

Ma grand-mère était une belle femme, donc la première règle était de se rendre le plus repoussante possible. Elle était pauvre, donc la seconde règle, était de mettre des vêtements usagés qui permettaient d'entrer dans les ronciers.

D'où l'attirail suivant :

Le bâton, si possible se terminant par un V, celui-ci était essentiel, il permettait se soulever les branches gênantes, les feuilles qui pouvaient recouvrir un cèpe, et surtout tuer les vipéres lorsqu'elles étaient enroulées autour d'un arbre donc très dangeureuses. Le V du bâton s'adaptait au derrière de la tête de celles-ci et il suffisait d'appuyer d'un coup sec pour les tuer. L'assasinat de la vipère était un morceau d'anthologie dans les récits familiaux, qui réunissaient mes parents et mes grands-parents. Il est même arrivé qu'ils ramènent la dépouille à la maison pour nous puissions tous la voir et apprécier le danger qu'avait  représenté le reptile pour celui qui l'avait tué. La langue crochue était visible de tous, et nous les enfants, nous regardions le spectacle de loin, nous demandant si elle était bien morte.

Le chapeau, qui évitait que les cheveux ne se prennent dans les branches.

- Les Bottes pour passer les ruisseaux, à cause des ronces et des serpents et de l'humidité de l'humus lorsqu'il avait plu.

- Le tablier de devant que l'on remplissait de cèpes lorsque le sac était plein.

- Le couteau qui servait à nettoyer la queue des cèpes lorsqu'une grosse motte de terre la plombait.

- Les lunettes, à partir de cinquante six ans, en 1949, ma grand-mère a porté des lunettes à double foyer. Nous avons connu de grands moments lorsqu'elle a perdu son couteau, ou ses lunettes sur ses platcèps (je n'en connais pas l'orthographe, et c'est peut-être un mot inventé par notre famille). Le couteau tombait de sa poche et les lunettes restaient accrochées aux branches. Dans tous les cas elle revenait sur place et cherchait pendant des heures son outil. Perdre son petit pradel noir était un deuil pour ma grand-mère, heureusement nous n'avons eu qu'une ou deux pertes définitivede cet insturment qui a toujours été essentiel pour elle dans sa vie active.

- Le Solex, son seul moyen de locomotion, qu'il fallait cacher soigneusement dans les bois pour ne pas se le faire voler d'une part et ne pas signaler sa présence à propos de présence il faillait :

           - effacer toutes les trace de son passage dans les bois, c'est-à-dire, redresser les feuillages et les herbes écrasés.

           - reboucher le trou laissé par le pied du cèpe.

           - ne pas se perdre, une fois, avec mon père, je devais avoir 9 ans, nous nous sommes perdus dans les bois d'Yvoi. Mon père qui n'était pas natif de la campagne et tout particulièrement du Pian n'en menait pas large. Il repassait plusieurs fois au même endroit et cherchait des trouées dans les bois. Moi j'avais une confiance immense en mon père et je le suivais sans appréhension. C'est, lorsque  revenus à la maison et qu'il a raconté son aventure à ma mère que j'ai eu une vague conscience d'un danger que nous aurions courru. A cette époque mes parents et moi nous circulions beaucoup à bicyclette.

Les lieux de recherches :

 - Le Berdaca, le Neurin, le portail d'Andride, le chemin de l'eau, le chataîgnier, la barrière de Closmann, derrière la gare de Parempuyre (je ne me souviens plus du lieu-dit), chez Mme Basset, au triangle, au gros chêne, au noisetier, à Yvoi (là c'est encore cherché), au chêne couché, au doigt coupé et ainsi de suite des noms qu'eux seuls savaient à quoi ils correspondaient. En fait, ils ne dépassaient pas 6 km autour de la maison de Cachac. Nous avons été un groupe lié par le secret des endoits précis où poussaient les cèpes, comme dans les société secrétes, il y avaient des codes de langage, un savoir qui n'était pas réparti pour tous de la même façon, et le sens des choses qu'il ne faut pas répéter à ceux qui ne font pas partie du groupe sous peine de grave sanction. Nous les enfants nous savions qu'il fallait nous taire, dire qu'il n'y avait pas de cèpes lorsque nous en mangions tous les jours, ne pas dire que nos parents étaient au cèpes au Pian, mais à Parempuyre alors qu'ils étaient au Pian.

A chaque saison correspondait un lieu de recherche. On ne recherchait pas dans tout le bois mais dans des périmètres très précis transmis la plupart du temps oralement, lors du récit qui avait lieu après chaque cueillette. Pour cette occasion toute la famille était réunie autour du narrateur, souvent mon grand-père, qui, avec mimiques et gestuelle, nous expliquait comment avait eu lieu sa découverte. C'était un homme qui aimait raconter, il répétait plusieurs fois son récit de peur que tout le monde n'ait pas bien compris et pour se mettre en valeur aussi ! Quand j'ai découvert qu'il avait des origines dans le sud-est de la France, je l'ai mieux compris car il était assez excessif dans ses récits, il les vivait.

Il tenait aussi des carnets où le lieu et la quantité des cèpes ramassés étaient notifiés. Il le faisait pour la chasse et procédait de la même façon pour les cèpes.

Les cèpes sont tous différents les uns des autres. La saison, le sol, l'environnement, le début la fin de la poussée les rendent, têtes noires, beiges, jeunes, vieux, avec des vers, des jumeaux, avec de l'eau. Bref, regardez des cèpes il n'y a pas deux identiques. La cuisson se règle en fonction de la qualité du cèpe surtout s'il contient de l'eau ou s'il est jeune ou vieux. "Honi soit qui mal y pense". Le goût dépend du lieu où il a poussé, en automne il peut avoir celui des feuilles mortes et humides dans lesquelles il a grandi. Parfois il arrive que nous mangions les restes des loches qui les ont brodés.

Après il y a plusieurs écoles, pour nous c'était la pluie et la lune qui réglaient la pousse des cèpes. Plus tard on m'a parlé du choc thermique et des racines des chênes endommagés ? Moi je sais que dans les fougères, et les acacias...

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POINTS DE VUE - Lydie Salvayre, Ecrivaine - L'humanité du jeudi 1er septembre 2011 -

"Confronter les cultures classiques et populaires"

"Je suis un pur produit de la classe ouvrière et, grâce à l'école républicaine, j'ai pu devenir médecin et écrivain. Il n'y avait pas de livres à la maison, tout ce que j'ai appris, c'est grâce à mon instituteur, puis à l'université. Ce que j'écris confronte cette culture classique, apprise dans les livres, et cette culture populaire, apprise dans la rue.

Une culture doit être riche de ses diversités.

Si on aplatit la culture sous la voix unique et moyenne de la télévision, on la tue. On va perdre cette culture populaire dont Pasolini pronostiquait déjà la fin dans les années 1970, c'est infiniment regrettable.

Je viens de publier un livre sur Jimi Hendrix (1), il était riche de cette culture populaire qu'est le blues et il avait aussi eu accès à la musique d'avant-garde. Sa singularité tient au fait qu'il ait pu joindre culture populaire et culture d'élite. S'il n'y a plus de jeunes pour témoigner de cette culture populaire, le savoir sur le monde va s'appauvrir."

(1) Dernier ouvrage paru : Hymne (Seuil) 

"Taillé sur mesure pour les milieux favorisés le système éducatif fait que les plus démunis le restent de génération en génération" - Le constat dressé par le directeur de l'Observatoire des inégalités, Louis Maurin est sans appel.

"Une baisse du capital symbolique des diplômes" - Roland Gori, Psychanaliste et membre de l'APPEL DES APPELS, -

"Depuis quelques décennies, il y a un déplacement du curseur de la sélection toujours en aval. Le capital symbolique que pouvait avoir une licence ou une maïtrise n'est plus le même aujourd'hui. Etre étudiant il y a trente ans, c'était toute une façon un promotion sociale. Le passage vers l'université garantissait une plus-value pouvant servir à s'insérer sur le marché du travail. J'ai connu une époque où, lorsque les infirmières s'inscrivaient en psychologie, c'était une promotion sociale. Aujourd'hui, des étudiants s'incrivent en psycho parce qu'ils ont été recalés dans les écoles d'infirmières.

On peut toujours montrer que de plus en plus d'élèves, dans une classe d'âge, accèdent à l'université, mais cela ne veut rien dire si le diplôme n'a plus la même valeur. Il y a sans doute une prolétarisation et une paupérisation des conditions matérielles d'existence des étudiants mais il y a de plus en plus, une prolétarisation et une paupérisation de la valeur symbolique et sociale des diplômes qu'ils acquièrent. Cela ne veut rien dire d'amener 80 % d'une classe d'âge au baccalauréat, parce que c'est une politique des chiffres qui est justement l'opérateur privilégié du système néolibéral pour nous gouverner, ce que j'appelle une nouvelle manière de nous donner des ordres. Combien avez-vous d'enfants d'agriculteurs, d'ouvriers et de chômeurs, non seulement à l'université, mais aussi dans les grandes écoles ou les écoles de commerce par rapport aux sciences humaines et sociales qui sont la part désertée du paysage universitaire ? Quel que soit l'intérêt que des étudiants portent aux sciences humaines et sociales, il va de soi que ces filières aujourd'hui sont méprisées par le pouvoir."

Propos recueillis par Marie Barbier, Flora Bellouin, Maud Dugrand et Pierre Duquesne.

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GENS ORDINAIRES OU TYRANS, LE PORTRAIT DES "ASSIS"  - Sylvie Germain romancière - Sud Ouest lundi 26 septembre 2011 -

"Noirs de loupes, grêlés, les yeux cerclés de bagues / Vertes, leurs doigts boulus crispés à leurs fémurs, / Le sinciput plaqué de hargnosités vagues/ Commes les floraisons lépreuses des vieux murs./ Ils ont greffé dans des amours épileptiques/ Leur fantasque ossature aux grands squelettes noirs/ De leur chaise ; leurs pieds aux barreaux rachitiques/ S'entrelacent pour les matins et pour les soirs !"

Ainsi commence le poème "Les assis", où Arthur Rimbaud dresse un portrait au vitriol des médiocres perclus d'habitudes, de paresse mentale et de sottise acrimonieuse. Surtout, ne pas bouger, ne rien changer, goûter sans fin le répugnant délice de moisir sur place, aussi exigu et terne soit celui-ci.

Mais ce protrait n'excelle pas seulement à décrire les assis ordinaires, il dépeint aussi justement les assis haut placés - tels ces tyrans parvenus un jour au pouvoir, par la fraude et/ou la violence, et qui entendent le garder jusqu'au bout de leur vie et même par-delà en fondant une dynastie de glorieux postérieurs inamovibles.

Les tyrans greffent dans des passions élpileptiques leur féroce ossature aux grands squelettes d'or de leurs trônes, ils s'y accrochent pour des décennies et, dans leur folle avidité, pour des siècles à travers leur progéniture grandie entrelacée aux colonnes du trône paternel. Mais, dans leur ivresse, ils oublient que l'endurance des peuples a des limites comme le montre avec éclat l'actualité.

"Oh ! ne les faites pas lever ! C'est le naufrage... / Ils surgissent, grondant comme des chats giflés,/ Ouvrant lentement leurs omoplates, Ô rage ! / Tout leur pantalon bouffe à leurs reins boursouflés./ [...] Et leurs boutons d'habit sont des prunelles fauves/Qui vous accrochent l'oeil du fond des corridors !" Les tyrands soudés à leurs trônes ont, pour tous ceux qui osent réclamer leur départ, des haines forcenées clouées au sinciput. "Puis ils ont une main invisible qui tue", une  main démultipliée grâce à leurs partisans et à leurs mercenaires, qui torturent et massacrent à l'envi. Les vieux assis de Côte d'Ivoire, d'Egypte, de Libye, de Syrie et d'ailleurs en sont de funestes illustrations.

Début juillet à Hama en Syrie, le chanteur Ibrahim Kashoush, dont une chanson, "Il est temps de partir, Bachar!" était clamée chaque soir par une foule de manifestants, a été égorgé et mutilé (on lui a arraché les cordes vocales, pour mieux anéantir son moyen de révolte). Fin août à Damas, le célèbre caricaturiste Ali Farzat a été sauvagement attaqué, ses agresseurs s'acharnant particulièrement sur ses mains, qu'ils ont brisées, pour le châtier d'avoir publié des dessins satiriques de Bachar al-Assad. Deux exemples, parmi des milliers d'autres, de vengeance aussi primaire que cruelle propre aux assis furieux contre quiconque prétend les faire se lever et partir. "Rassis, les poings noyés dans des machettes sales, /Ils songent à ceux-là qui les ont fait lever/Et, de l'aurore au soir, des grappes d'amygales/Sous leurs mentons chétifs s'agitent à crever."

Cependant, comme le rappelle cette légende rapportée par Gilbert Lascault dans un livre consacré à l'art calligraphique arabe, la mutilation ne suffit pas pour venir à bout du désir de liberté : "il est significatif qu'à l'origine de la codification de l'écriture arabe se situe une main coupée. Ibn Mupla (886-940), le codificateur, eut la main droite coupée sur l'ordre du Khalife Râdi Billâh. Il attacha un calame à son poignet et continua, dit-on, de calligraphier." 

Les tyrans pétrifiés dans leur orgueil et leur rapacité vivent dans une pensée magique, couleur noire, d'or et de sang, et ils s'imaginent stupidement qu'en arrachant les membres et les organes des insurgés ils parviendront à faire taire toute critique. Pensée aussi ignoble que vaine, car si les tyrans sont des hydres, les indociles, eux, sont des phénix, et rien, jamais, ne pourra réduire indéfiniment au silence ceux qui veulent, eux, vivre debout, en marche, en liberté dans la dignité.