Simon de Montfort parmi nous

 

Il EST TOUJOURS PARMI NOUS, SOUS D'AUTRES VISAGES.

Simon de Montfort bourreau et martyr. Bourreau du Languedoc...et martyr de la foi, Simon de Montfort fut le pur produit de la mystique de la "guerre sainte". Destin d'une longue lignée de Montfort - texte : Michel Roquebert - Extraits -

GRAND MENEUR D'HOMMES, IL FUT MAITRE DANS LA STRATEGIE DE LA TERREUR

[...] D'un côté, un martyr ; de l'autre, ce qu'on appellerait aujourd'hui un criminel de guerre...Héros pour ses compagnons, scélérat pour ses ennemis... voilà qui est d'une telle banalité qu'on inclinerait à penser que, puisque chacun exagère dans le ses qui l'arrange, la vérité doit se situer quelque part entre ces deux extrêmes : Simon de Montfort n'a pas été aussi bienveillant que le dépeint le moine, ni aussi sanguinaire que le dit le poète occitan. Sans doute fut-il un peu les deux. Sa foi n'ayant pas lieu d'être mise en doute, et compte tenu de liens personnels avec l'univers cistercien. Il dut pratiquer autant qu'il le put les vertus chrétiennes, mais son dur métier de soldat du Christ engagé dans une guerre longue et difficile en pays étranger ne  pouvait lui faire faire l'économie de toutes les violences et cruautés dont s'accompagne inévitablement une telle entreprise. Au fond, un homme du Moyen-Age, un temps très dur, on le sait, où l'idéal masculin s'incarnait dans l'image du guerrier, fidèle défenseur de son roi et de la religion. Eh bien ! tout cela n'est que cliché.

Simon de Montfort fut bel et bien à la fois le martyr glorifié par le moine chroniqueur et le bourreau du Languedoc dénoncé par la Canso. Il n'est pas à mi-chemin entre les deux. Il est les deux. Grand meneur d'hommes, capitaine aussi habile qu'audacieux, il fut un maître dans la stratégie de la terreur, un professionnel du massacre des innocents, ne reculant devant aucun crime gratuit, dont le plus emblématique est peut-être le sort abominable qu'il fit à Guiraude, la châtelaine de Lavaur.

C'était aussi un homme pieux. Tout ce qu'on sait de lui révèle outre un courage à toute épreuve, une droiture morale sans faille. Son attitude lors de l'expédition contre Zara est à cet égard très significative. Il avait surtout un respect profond de l'Eglise et une adhésion, jusqu'au tréfonds de son âme, à la religion qu'elle lui avait enseignée. C'est pour elle qu'il a prix la croix et s'est fait "chevalier du Christ", pour elle qu'il a guerroyé neuf ans, pour elle, finalement, qu'il est mort - peu d'instants d'ailleurs après avoir écouté la messe et communié. Que le moine chroniqueur le pare, de surcroît des cinq plaies du Christ en croix, est très révélateur. Comment ne pas voir en lui un authentique martyr de la foi ? Alors ? Simon de Montfort fut-il un homme à deux visages ? Assurément pas ! Il n'eut qu'un seul visage, celui qu'avait modelé la théologie de la guerre sainte.

L'Eglise primitive, en référence au message évangélique, avait condamné la violence - donc la guerre. Mais, dès le Vème siècle, Saint Augustin avait estimé qu'il pouvait y avoir des guerres justes, pour défendre les peuples chrétiens, et pour convertir les païens. Ainsi l'Occident chrétien intégra-t-il dans la pensée religieuse le droit de tuer, qui fut naturellement étendu aux infidèles quands l'islam conquérant fit son entrée sur la scène de l'histoire. Au IXème siècle, se plaçant sans le savoir dans le droit fil de vieilles croyances païennes, notamment germaniques, le pape Jean VIII expliqua que tout guerrier mort au combat contre les païens ou les infidèles était assuré de son salut... S'élabora alors, notamment à travers les écrits de Saint Bernard de Clairvaux, une véritable théologie de lutte armée. C'est ainsi que la chrétienneté passa de la guerre juste à la guerre sainte, laquelle trouva sa plus haute expression dans l'institution de la croisade, dès lors qu'il fallut libérer par la force les lieux saints qui avaient été conquis par les infidèles.

Puis, au XIIème siècle, l'Eglise s'estima menacée par les cathares. Le pape Innocent III imagina alors de transposer la guerre sainte pour combattre ces ennemis de l'intérieur qui, écrivit-il un jour, "sont pires que les Sarrasins". Tout le clergé de l'occident relaya en chaire  les appels alarmés du Saint-Siège contre les hérétiques qui minaient du dedans la chrétienté, notamment ceux qui s'étaient implantés dans le comté de Toulouse et autour. Pour la première fois, on lança donc une croisade en terre chrétienne. "Prendre la croix" contre les hérétiques présentait les mêmes risques que les expéditions en Terre sainte, mais procurait les mêmes avantages : quiconque en reviendrait sauf y aurait gagné des indulgences, c'est-à-dire aurait fait l'économie d'un certain temps de purgatoire ; quiconque mourrait au combat serait assuré de son salut immédiat et prendrait place au rang des martyrs de la foi. Ce serait ignorer à quel point le religieux irriguait, au Moyen-âge, la vie quotidienne, et la place que prenait dans les esprits et les coeurs l'obsession du salut, que de minimiser le rôle de la foi dans les "prises de croix" de 1209.

On ne peut pas fermer pour autant les yeux sur les ambitions temporelles : les croisés savaient que l'Eglise avait offert les terres hérétiques à qui voulait s'en emparer. La vicomté de Béziers et de Carcassonne n'échut cependant à Simon de Montfort que parce que les grands barons - duc de Bourgogne, commte de Nevers - s'étaient d'abord récusés, arguant qu'ils n'étaient venus que pour une "quarantaine" et non pour pour déposséder autrui. Ce fut la résistance occitane qui conduisit à donner à la guerre sainte le visage d'une pure et simple guerre de conquêqte à la tête de laquelle Simon s'était trouvé porté par les circonstances. Point n'est besoin d'imaginer qu'il avait quitté la vallée de Chevreuse dans la claire intention de conquérir le Languedoc...Il est certain cependant qu'une fois investi par l'Eglise des domaines de Trancavel, la conquête du comté de Toulouse s'offrit à lui comme une sorte de miraculeux dédommagement de la perte du comté de Leicester. Ce  beau mirage le soutin certainement dans les rudes épreuves qu'il endura au cours de neuf ans de guerre. Il ne douta jamais, cependant, qu'il conduisait cette guerre parce qu'il était investi d'une mission transcendante : extirper l'hérésie. Lui-même et ses compagnons furent jusqu'au bout convaincus qu'en combattant cette "détestable pestilence", cette dépravation", ce "venin d'infidélité supersticieuse", cette "boue gluante" que défendait cette "race de vipères" qu'était la "race de Toulouse" - les mots sont de Pierre des Vaux-de-Cernay lui-même - ils combattaient le Mal absolu. D'ailleurs, quand les croisés allumaient des bûchers pour y jeter par centaines, comme à Minerve et Lavaur, parfaits et parfaites cathares, ils regardaient brûler ces derniers avec "une grande joie" - C'est encore Pierre des Vaux-de-Cernay qui l'écrit. Il y était. Les croisés, eux, étaient dans leur rôle de "chevaliers du Christ". C'est donc bien en "chevalier du Christ" et en martyr que mourut, le 25 juin 1218, le bourreau du Languedoc, pur produit de la théologie de la guerre sainte, c'est-à-dire de la mystique de la foi combattante, qui rend tout à la fois la raison, le coeur et l'âme, insensibles, sourds et aveugles.