Vichy, piège à mémoires

 

SUD-OUEST DIMANCHE DU 6 MARS 2011 - Propos recueilles par Patrick Venries -

VICHY, PIEGE A MEMOIRES

Dans "Le Chagrin et le Venin", Pierre Laborie démontre avec brio comment les idées reçues sur la France de Vichy dénaturent cette période de notre histoire.

"Sud Ouest Dimanche" . - Pourquoi dénoncer aujourd'hui les idées reçues sur la France sous l'Occupation ?

Pierre Laborie. - A la faveur de stages de formation à destination de futurs professeurs d'histoire, j'ai découvert qu'il n'existait plus aucun sens critique, aucun questionnement sur cette période de l'histoire de France. C'est un des arguments du livre : un prêt à penser tient lieu d'interrogation critique, selon lequel les Français furent à peu près tous des salauds. Depuis 2004, la leçon au programme de la classe de terminale intitulée "Mémoire de la Seconde Guerre mondiale" entérine le fait que les Français constituèrent un peuple amorphe et complice, se retournant avec opportunisme quand, à partir de 1943, la victoire des Alliées devint inéluctable.

Pourtant cette approche est largement majoritaire aujourd'hui.

Oui, une vulgate a été fabriquée qui divise grossièrement la France de  Vichy en trois catégoriees : 10 % de colabos, 10 % de résistants, au milieu, 80 % d'une population apathique et complice. Elle est tellement ancrée qu'elle sous tend la série télévisée de France 3 "Un village français", qui veut pourtant s'intéresser aux Français qui l'étaient ni collabos ni résistants.

"TOUTES LES ARCHIVES L'ATTESTENT : UNE IMMENSE MAJORITE DE LA POPULATION N'A PAS SOUTENU LA COLLABORATION"

Selon vous, le film "Le Chagrin et la Pitié", réalisé par Marcel Ophüls en 1969, est à l'origine de cette dénaturation. Il avait pourtant été salué comme un courageux exercice de vérité.

Pas par tout le monde. Notamment deux grandes résistantes, Simone Weil et Germaine Tillon. lLa première s'était opposée à sa télédiffusion. Toutes deux qui ne pouvaient être suspectes, estimaient que cette façon de montrer la France était discutable. Elles induisaient que cette critique de gauche rejoignait celle de l'extrême droite d'après-guerre qui, sous la plume d'Antoine Blondin, rebaptisait "La Bataille du rail" "Le Bétail du rail", un très documentaire sur l'abattage clandestin. Au toral, un même mépris pour le peuple.

Certes, mais vous allez jusqu'à remplacer le mot "pitié" par celui de "venin"...

Le venin, c'est l'impossibilité de manifester un état critique à l'égard de ce qui est présenté comme une icône. Et ça ne vaut pas simplement pour ce film que j'ai conseillé à mes étudiants et dont on ne peut remettre en cause la légitimité. Le problème, c'est qu'on lui a fait dire ensuite, en dehors du contexte de sa réalisation, qui est d'abord une critique de la France et de la télévision gaulliste puisqu'il est tourné au printemps 1969. Françoise Giroud a écrit quelque lignes célèbres sur cette "France veule" qui a fini par bâtir une mémoire. C'est le même venin qui a été distillé dans la polémique sur la traite des esclaves. A force de revisiter le passé à la lumière des combats du présent, l'historien n'est plus audible.

Tout de même, cette France qui applaudit à tout rompre le Maréchal en 1944...

C'est le grand cliché. On oublie le sens de cette tournée, les 60 000 morts dans les bombardements alliés, la peur de la guerre civile et "La Marseillaise" chantée parsqu'elle était interdite. Nous devons toujours faire l'effort d'imaginer ce que fut la défaite de 40, le pire effondrement de toute notre histoire. Non la France n'a pas été collabo. Il est avéré aujourd'hui - et les archives, y compris allemandes, l'attestent - qu'une immense majorité de la population, j'en cite maints exemples. Mais aussi, ce qu'on appelle le "résistancialisme" n'a retenu que quelques fait d'armes encore aujourd'hui instrumenttalisés.

N'êtes-vous pas en plein exercice de "Sarkologie", qui a sonné la fin de la "repentance" ?

C'est pour cela que j'ai longtemps hésité avant d'écrire ce livre, par peur d'être récupéré. Mais mon propos est celui d'un historien à un moment où la période 40-45 disparaît du souvenir. Des "mémoires" - le plus souvent des fables - s'y sont substituées qui font une injure à ces résistances humbles et ordinaires vécues dans la réalité des situations de contrainte, de terreur et d'oppression. "Je ne crois pas pas à une "essence" de la France... Je ne crois à aucune formule simple", écrivait Fernand Braudel.

Que pensez-vous de la création de la Maison de l'histoire de France ?

Pour quoi faire ? L'histoire est un sujet qui passionne les français. Si l'on doit s'enfermer dans notre "roman national" avec cette façon qu'on les hommes politiques des jouer sur les anachronismes mentaux,  sur le manichéisme qui ne cesse d'indiquer où passe la frontière du mal et disqualilfie toute réfexion critique, il ne faut pas la souhaiter. Si elle permet de réconcillier les mémoires sans les opposer, pourquoi pas.

Pierre LABORIE - Historien de l'Occupation - Ancien professeur d'histoire contemporaine à l'université de Toulouse-le Mirail, Pierre Laborie est directeur d'études à l'Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS). Il consacre ses recherches aux phénomènes de l'opinion et aux imaginaires sociaux dans la France de Vichy et sa mémoire. Il a ainsi décrit les évolutions profondes de l'opinion publique française pendant la Seconde Guerre mondiale, analysant notamment l'impact des rafles de 1942 et le basculement de l'opinion après les prises de position de l'épiscopat.

Consultant pour des films ou des documentaires, il est aussi l'auteur de plusieurs livres : "Résistants vichyssois et autres". (ed. CNRS). "L'opinion française sous Vichy" et "Les Français des années troubles" (Seuil).  "Les Mots de 39-45" (PUM) : et les textes de "Guerre mondiale, guerre totale" (Mémorial de Caen-Gallimard).

Il vient de publier "Le Chagrin et le venin. La France sous l'Occupation, mémoire et idées reçues". Chez Bayard (354 p 21 €)

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OU EST DONC PASSE LE LIVRE D'OR DES COLLABOS ? " - Le carnard enchaîné mercredi 18 mai 2011 -

A L'Hôtel de Ville de Paris, Djack Lang et Delanoë ont inauguré le 11 mai, une grande expo. "archives de la vie littéraire sous l'Occupation", riche de quelques 800 documents extraits des fonds d'écrivains déposés à l'Institut Mémoire de l'édition contemporaine. Parmi lesquels d'émouvants journaux et lettres d'auteurs en captivité, résistants, exilés ou déportés ; ou bien les photos des cocktails organisés par les Allemands à Paris. Ces archives passionnantes sont reproduites en facsimilé dans le catalogue de l'expo (Tallandier, 39 euros).

Lors du vernissage, la commissaire de l'expo. Claire Paulhan, a raconté une curieuse annecdote en présence de ses co-commissaires, le célèbre historien américain de Vichy Robert Paxton et le directeur de l'Imec, Olivier Corpet. Elle a vainement cherché à emprunter une "pièce maîtresse" qui manque à l'expo : Le Livre d'or de l'Institut allemand, fondé et dirigé par l'universitaire, nazi Karl Epting (1905-1979), grand ami de Céline et proche d'Otto Abetz, l'ambassadeur du IIIe Reich en France.

Lorsqu'il a fuit Paris à l'été 1944. Epting  a eu le temps d'emporter l'essentiel de ses archives, mais il a laissé derrière lui (non sans malice peut-être...) ce précieux registre, signé par une foule d'écrivains français qui avaient fréquenté les réceptions de son Institut au 57 rue de Lille. Lorsque l'ambassade de Pologne, qui en avait été spoliée, a récupéré ces locaux, elle a hérité de ce fameux Livre d'or. Auteur d'un documentaire sur les écrivains collabos, "Les messagers de l'ombre" (diffusé dans l'expo), Michel Van Zele a pu le voir lors de la préparation de son film en 1991 : "Je n'ai pas pu le filmer, explique-il au "Canard", mais un attaché culturel polonais me l'a montré, en tournant les pages lui-même. Il y avait les signatures des grands noms de la collaboration." Et peut-être aussi d'autres, plus surprenantes...

Quoiqu'il en soit, depuis la récente demande d'emprunt par l'Imec, l'ambassade polonaise ne trouve plus le Livre d'or. Impossible de savoir s'il a été rapatrié à Varsovie, rendu à l'Allemagne, interdit à la consultation sur place n ou encore opportunément fauché. Serait-il si compromettant ?

David FONTAINE