Afflux des réfugies - Mandel

 

L'AFFLUX DES REFUGIES ET L'ARRESTATION EPHEMERE DE M. MANDEL

  Sur l'invitation de la radiodiffusion nationale, qui s'est installée depuis plusiers jours à Bordeaux. Richard Chapon, directeur de la "Petite Gironde" faisait au micro la déclaration suivante :

"Bordeaux ressent l'honneur douloureux d'accueillir des milliers de réfugiés français et alliés.

" Notre cité, si grande fut-elle, voit aujourd'hui ses murs trop étroits pour accueillr comme elle le voudrait tous ceux qui sont venus chez elle chercher asile et sécurité.

"Mais son coeur, étreint d'angoisse et de compassion, ne veut point connaître de limites à une hospitalité fraternelle.

"Dans une France heureuse,  Bordeaux savait être fière de son prestige, provincial. Dans une France blessée, elle saura être digne de sa mission de solidarité nationale. Bordeaux sait qu'elle ne devient une capitale que dans les heures tragiques. Elle n'en mesure que mieux la grandeur de ses devoirs. Tous ceux qu'elle abrite aujourd'hui, Français meurtris des quatre coins de la France, Girondins attentifs et émus, s'entraideront dans l'amour de la patrie et lutteront dans la confiance."

Cette déclaration était comme on va le voir, vort opportune.

Nous avons décrit le spectacle que donnait Bordeaux à l'arrivée du gouvernement... Mais depuis l'aflux des réfugiés de toutes sortes n'a cessé de s'intensifier. Ce sont des civils qui ont fui devant l'invasion et, qui ont cru trouver à Bordeaux un abri au moins temporaire... Ce sont des militaires isolés qui ont perdu leur unité... Ce sont aussi des camions chargés de soldats non encadrés... Les Bordelais savent maintenant ce que c'est qu'une débâcle !

Dans ce flot de réfugiés, les israëlites sont nombreux : ils redoutent, non sans raison, de tomber sous la coupe des nazis. Ils cherchent à gagner le Midi, ou à franchir les Pyrénées, ou même à profiter des derniers bateaux en partance pour émigrer à l'étranger...

M. Anatole de Monzie qui, le 15 juin, se trouvait au consulat d'Espagne, rue Mandron, pour causer avec M. de Lequerica, a vu, sur la table, la liste des visa demandés deans la journée. "Nous parcourons, dit-il avec lui, cette liste qui porte en première ligne un nom de diplomate français. Les noms juifs viennent ensuite. Tout l'exode s'inscrit dans ce pénible document."

Comme le consulat d'Espagne, le ministère de l'Intérieur est assiégé par des gens qui, pour obtenir plus vite leur passeport, tentent de corrompre les fonctionnaires compétents. On raconte que des sommes considérables ont été offertes.

... Dans Bordeaux surpeuplé, la circulation n'est plus seulement difficile, elle est à peu près impossible.

Les "artistes repliés" on un centre d'accueil au siège de la radiodiffusion nationale, rue Ernest-Renan. Là ils sont sûrs de trouver des confrères, car les collaborateurs attitrés de la radio ont été d'office évacués sur Bordeaux dès le 10 juin. La rue Ernest-Renan ressemble donc à une annexe du boulvard de Strasbourg de Paris. On y voit arriver à bicyclette le jeune Jean Viala. Jean Wall descend de voiture. Alice Field a pu prendre un tramway. Jouvet, Jean Renoir et Baumer font un petit groupe à part. Défilent successivement Simon Fainsilber, Jean Worms, Paul Bernard, Jean Prévost, Dermoz, Hiéronimus, Marcel André...

Et voici Hélène Tossi avec Etchepare... et combien d'autres !

Jamais une grande tournée théâtrale n'a réuni pareille constellation !

"Dans la matinée du 18 (juin), écrira Jean Fabry, je me rendis chez le Maréchal... Je le trouvai décidé à ne pas partir sous aucun prétexte. Je lui dis ma résolution de me tenir à ses côtés quoiqu'il arrivât et me mis à sa disposition entière si je pouvais encore servir.

"Ensuite j'allais rue Judaïque où le Sénat était installé dans un cinéma. Il y régnait une atmosphère déprimante qui tenait du cimetière sous l'orage et de la tournée en voyage. On tentait quelques réunions sous la férule du Président, mais elle n'attiraient que de très rares assistants. Il y étaient chapitrés et pour les persuader de la nécessité de passer la mer on leur parlait de celle de garder en alerte et en fonction un parlement auquel il ne croyaient plus... Tout cela tombait en déliquescence et ne retrouvait d'énergie que pour partir.

"Sur le cours de l'Intendance et dans les magasins du centre de la ville, allait et venait la foule des réfugiés où se perdait le petit monde parlementaire. On achetait à tour de bras : chemises, linge, vêtements, objets de toilette, etc..."

Quelques jours plus tard, Fabre-Luce écrira à son tour : "A Bordeaux... on peut toujours faire un bon repas au Chapon fin. Pas n'importe qui bien sûr. Un quidam surgissant à l'improviste rue Montesquieu attaque un château fort imprenable. Après avoir longuement frappé le heurtoir. Il voit surgir par la porte entre-baillée une figure soupçonneuse qui le rejette à la rue".

"Plutôt que de se débattre contre la foule des réfugiés, un grand nombre de commerçants distingués préfèrent renoncer à des bénéfices certains. S'ils levaient leur rideau, s'ils montraient le bout d'une denrée, sil laissaient s'asseoir deux personnes à une table, trois cents affamés s'introduisaient aussitôt et la scène finirait en émeute.

"Des vendeurs imprudents on perdu la voix en essayant de tenir tête à de tels assauts. Cette horde est irresponsable comme un fléau national. On ne discute pas avec elle. On lui oppose des placards et des cadenas.

"Tout Bordeaux, toute la Guyenne sont couverts d'inscriptions négatives ; "il n'y a plus d'essence, plus de journaux, plus de viande" et même sur certaines devantures complétement vides, on lit cette mention désespérée : "il n'y a plus rien". C'est en vain que le troupeau des consommateurs s'humilie, se déclare prêt à accepter n'importe quoi, n'importe quand, à n'importe quel prix. On ne l'en méprsie davantage. En 15 jours, l'offre avec sa marchandise est devenue un cerbère que le client tente vainement d'attendrir. Derrière sa clôture hermétique, le Châpon Fin cependant reste ouvert. Mais il filtre sa clientèle selon un snobisme averti. Si vous ne portez pas une rosette, un vêtement anglais, une tête connue et si vous n'avez pas réservé à l'avance, vous n'avez aucune chance d'être accueilli dans ce club".

... Les parlementaires qui, le 11 juin, avaient reçu de M. Mandel l'invitation de se rendre  à Tours puis, un peu plus tard, à Bordeaux, ont rallié par petits groupes la capitale provisoire. Leur nombre augmente de jour en jour. Ils vont aux nouvelles dans les immeubles où campent les ministres, les présidents des assemblées et les questeurs.

Beaucoup d'entr'eux prennent comme lieu de rendez-vous l'hôtel de ville, c'est-à-dire le beau palais qu'à fait construire, à la fin du XVIIIe siècle, près de la cathédrale, Ferdinand-Maximilien  Mériadec, prince de Rohan, archevêque de Bordeaux.

M. Laval a obtenu de M. Marquet un petit bureau qui donne directement sur l'antichambre du maire. Il es parti le 9 juin de Paris, a fait escale à Chatelon et est arrivé le 14 au soir à Bordeaux. Il a connu des moments de tristesse et de découragement. Sur les instances de sa fille, il a même songé a rejoindre son gendre en Amérique (cf. Alfred Mallet). Mais sa pugnacité a vite repris le dessus. Il est convaincu qu'il a une mission a remplir. Très entouré, très consulté, il prend figure de chef et d'augure. Autour de lui règne une telle affluence que M. Marquet autorise les parlementaires qui encombrent les couloirs de l'hôtel de ville à occuper la salle des commissions municipales.

Ne hantent guère la maison commune que les députés et sénateurs qui voient dans M. Laval leur chef de file. Les autres tiennent (pour le moment) des conciliabules dispersés dans divers cafés du centre.

M. Anatole de Monzie, pendant le court séjour qu'il a fait à Bordeaux (du 15 au 20 juin) a été de ceux que le palais Rohan attirait et en a laissé un pittoresque croquis :

"Cet hôtel de ville où nous sommes dix, quinze ou vingt parlementaire - en résidence comme dans un hôtel d'émigrants - offre un spectacle original qui vaut relation. Quelques-uns pénètre jusqu'à Marquet, César communal. La plupart aménagent ces couloirs bordelais en pas-perdus du Palais-Bourbon. De l'extérieur affluent des notoriétés, notabilités, célébrités de toutes marques : un public des planches de Dauville, mais fripé, vieilli soudain, comme si un ouragan eut dévasté l'apprêt de ces visages. On me dit qu'au Spendid Hôtel il y a un essai de reconstitution mondaine : je n'irai pas au Spendid Hôtel (suit une malice qui correspond à quelque vieille rancune). Mes ses appétits d'élégance se satisfont à la vue d'Adrien Marquet. D'avoir refusé le portefeuille de l'Intérieur dans la nuit d'hier, il lui vient un sucroit d'autorité doctrinale."

C'est le 17 juin que se produit un incident qui n'est intelligible qu'à la lumière des indications que nous avons déjà données sur l'état d'esprit de méfiance réciproque qui régnait au sein même du cabinet Reynaud et sur la phobie du coup de force qui habitait certains hommes politiques. Le changement de gouvernement n'avait rien changé à cette psychose collective.

Vers midi, le général Lafont reçoit du maréchal Pétain, par l'intermédiaire de M. Alibert l'ordre d'arrêter M. Mandel et le général Bührer, directeur des troupes coloniales. Motif : "menées contraires à l'ordre public". Un journaliste aurait dénoncé M. Mandel pour avoir, de connivence avec le général Bürhrer, qu'il mène à la baguette, fait acheter des armes et préparé un attentat (D'après Alfred Mallet : il s'agissait de fusils du corps de garde du ministère des Colonies ramenés à Bordeaux) contre certains membres du gouvernement. Il semble que c'est M. Alibert qui a pris cette histoire au sérieux, contre l'avias de l'autorité militaire, et circonvenu le maréchal.

Le général se rend à la gendarmerie, rue judaïque et charge le colonel et le commandant de compagnie de la Gironde d'opérer les deux arrestations.

Le général Bührer est appréhendé immédiatement chez lui.

Quand à M. Mandel, il est en train de déjeuner au Chapon Fin, avec Madame Bretty, de la Comédie Française. Non loin de sa table, on aperçoit l'ambassadeur de Grande-Bretagne et ses collaborateurs immédiats, graves et gourmés. Il y a aussi, très attristé, le comte Sforza, l'ancien ministre italien antifaciste exilé par Mussolini.

Le Chapon Fin est un établissement de luxe qui a fait parler de lui en 1914, mais qui surtout réputé pour sa cuisine et sa cave. Précisons tout de suite que ce n'était point par gourmandise que M. Mandel, connu pour sa sobriété, s'y trouvait. Mais obligé, puisqu'il n'était plus ministre de l'Intérieur, de laisser les locaux de la Préfecture à son successeur M. Pomaret, il avait dû élire domicile dans un hôtel.

Les deux officiers de gendarmerie pénètrent dans la salle de restaurant, qui s'orne de rochers factices aimablement démodés, et se présentent à M. Mandel, qui en est au dessert :

"Monsieur Georges Mandel, voulez-vous nous suivre ?"

M. Mandel se lève :

Excusez-moi, dit-il à Mme Bretty, je sui obligé de vous quitter."

D'après son biographe il aurait ajouté en riant :

"Je vous laisse le soin de régler l'addition."

M. Alibert avait enjoint au général Lafont d'écrouer les deux inculpés au fort du Hâ ; mais le général, qui doute de la réalité de la conspiration, prend sur lui de faire conduire M. Mandel et le général Bührer à la gendarmerie. Ils sont consignés respectivment dans le bureau du colonel et dans celui du commandant.

La nouvelle de cette arrestation déferle dans Bordeaux à la vitesse d'un mascaret. M. Pomaret, ministre de l'Intérieur, qui n'a pas été averti, et M. Frossard se précipitent chez le maréchal pour demander des éclaircissements et formuler des objections. Le président de la République, le président de la chambre et le président du sénat font part au chef du gouvernement de leur vive émotion. Le maréchal Pétain prescrit d'urgence un complément d'enquête.

Vers 17 heurs, le général Lafont reçoit du maréchal l'ordre d'aller chercher les deux prévenus et de les conduire auprès de lui. C'est le capitaine Boireau qui accomplit cette mission. Le maréchal est au premier étage de sa résidence, seul dans un salon en rotonde.

Le général Bührer entre le premier en gémissant : "On m'a arrêté, moi, un général, sous les yeux de mon état-major !"

Il ressort, quelques minutes plus tard, toujours ému et congestionné, mais sans prononcer une parole.

M. Mandel pénètre à son tour dans le salon, pâle, compassé dédaigneux et énigmatique. Le maréchal lui expique qu'il a eu la preuve que l'accusation dont lui-même et le général Bührer avaient été l'objet, n'était pas justifiée. En conséquence, ils sont libres l'un et l'autre.

Mais M. Mandel demande réparation.

Le Maréchal accepte courtoisement et pour satisfaire au désir de l'ancien ministre de l'Intérieur, de lui délivrer la lettre dont voici le texte :

17 juin 1940

   "Monsieur le Ministre,

  "Sur une dénonciation faite au B.C.R. aux termes de laquelle un dépôt d'armes avait été constitué en vue d'une opération de M. Mandel et du général Bürhrer, j'ai fait procéder à l'arrestation de ces messieurs.

   "J'ai acquis la conviction que cette dénonciation ne reposait sur aucun fondement et avait le caractère d'une manoeuvre de provocation et de désordre.

   "Je m'en excuse vivement et souhaite que cette affaire n'ait pas d'autre suite.

   Ph. Pétain."

Un maréchal Pétain ne pas se sentir humilié par un tel geste que lui a commandé sa conscience. Néanmoins, voilà une fâcheuse affaire dont M. Alibert porte la responsabilité.

M. Mandel pouvera d'ailleurs et bientôt, par son comportement au Maroc, qu'il était prêt à tout pour s'opposer à la politique du nouveau gouvernement : mais il était trop avisé pour manigancer un complot d'opérette.

A 17 h 30, toujours le 17 juin, le général Lafont est convoqué chez le président de la République qui l'accueille avec beaucoup de courtoisie et lui dit :

"Je vous ai fait venir, mon cher général, pour savoir de vous ce qui s'est passé cet après-midi.

- A quel sujet, M. le Président ?

- Mais au sujet de M. Mandel.

- J'ai reçu l'ordre de faire arrêter M. Mandel et le général Bührer.

- Comment, le général Bührer aussi ? et vous avez excuté cet ordre ?

- Mais oui, M. le Président.

- C'est vrai, vous êtes militaire... Vous recevez un ordre, vous l'exécutez... Mais avant de l'exécuter,vous n'avez pas éprouvé une hésitation, un sentiment de trouble d'étonnement ?

- Mais non, M. le Président."

M. Lebrun prononce alors un long et emphatique panégyrique de M. Mandel qui se termine ainsi :

"Avez-vous réfléchi à votre responsabilité ?"

Le général, qui n'est pas très patient, répond avec vivacité :

"Mon Dieu, M. le Président, quand j'exécute un ordre, je n'ai pas de trouble de conscience... Mais, bien entendu s'il faut un responsable en l'occurence, je suis à votre disposition.

- Vous ne me comprenez pas. Je veux dire que dans un cas comme celui-ci, on peut rechercher si, juridiquement, tout a été régulier et, si une erreur a été commise, il est à craindre qu'on ne remonte pas jusqu'au ministre.

- Encore une fois M. le Président, je ne me suis jamais dérobé et s'il faut un responsable, je suis là !

- Mais non, mais non ! vous voyez bien la bienveillance que je vous témoigne. Seulement, je réfléchis, je cherche à me rendre compte... "

Puis avec quelques digressions !...

"Voyons, vous n'avez éprouvé aucune surprise en apprenant cette histoire de complot imputé à M. Mandel dont le patriotisme est connu depuis longtemps, qui en a donné des preuves si évidentes lors de la guerre précédente et mêm ces jours derniers dans la volonté qu'il proclamait de lutter jusqu'au bout ?

- J'ai été effectivement un peu ébahi et, à vrai dire, M. le Président, je n'y croyais guère, personnellement, à ce complot, encore moins à ses chances de réussite... Pourtant je dois dire que, de par mes fonctions je suis tenu au courant de tout ce qui intéresse l'ordre et la sécurité, et que des bruits alarmants ont effectivement circulé en ville, ces jours-ci... Quand au patriotisme de M. Mandel, je ne le nie pas... mais celui du maréchal Pétain est au moins aussi incontestable... C'est au maréchal que va mon dévouement tout entier, non seulement parce qu'il est à la tête du gouvernement, mais parce que c'est mon chef militaire.

- Enfin, tout celà est bien regrettable, conclut le Président sur un ton larmoyant, et je n'y comprends rien... "

Et il conduit fort aimablement le général Lafont jusqu'à la porte.

"C'est vraiment un pauvre homme", murmurait le général en s'éloignant.

Le 17 juin Churchill adresse au maréchal Pétain et au général Weygand un message dont sir Donald Campbell doit remettre des copies au Président de la République et à l'amiral Darlan :

"Je tiens à vous redire ma profonde conviction que l'illustre maréchal Pétain et le fameux général Weygand, nos camarades de deux grandes guerres conte les Allemands, ne voudront pas frapper leur alliée en livrant à l'ennemi la belle flotte française. Un tel acte marquerait leur nom au fer rouge pour mille ans d'histoire. Et cependant c'est ce qui arrivera fatalement si l'on continue à gaspiller ces quelques heures précieuses durant lesquelles la flotte pourrait être mise en sûreté dans les port anglais ou américains, emportant avec elle l'honneur de la France et ses espoirs."

Voila, une intervention inutile et désobligeante. La France n'avait pas à recevoir de l'Angleterre des directives pour le destin de sa flotte et on verra de quelle encre l'amiral Darlan venait de répondre à l'Amérique.

Est-ce en lisant ce message q'un ultime combat s'est livré dans la conscience de l'amiral Darlan ? Il a confié, en 1941, à Louis-Dominique Girard qu'il voulait f.... le camp au moment de l'armistice...". C'eut été une erreur. Je m'en suis rendu compte à Bordeaux au cours d'une nuit de réflexion que j'ai passé dans le jardin public (?) en tirant sur cette pipre" (Pas question bien entendu, pour l'amiral de livrer à l'ennemi la belle flotte française... mais...) le départ de la Marine, c'est l'armistice  impossible, la guerre qui continuait, la Wehrmacht en Afrique... Je suis resté."

Si le départ de la flotte française pour les ports anglais ou américains n'est plus possible le 17 juin par contre le gouvernement français est en mesure de donner à l'Angleterre d'autres preuves de sa bonne volonté. C'est ce jour-là, dans l'après-midi, qu'au cours d'une conférence qui se tient chez le maréchal Pétain, et à laquelle participent notamment l'amiral Darlan, le général Weygand et M. Bouthillier ministre des Finances, il est décidé de transférer au plus tôt au gouvernement britannique les très importants contrats de fournitures que la France a en cours d'exécution avec les Etats-Unis. Ces contrats portent sur près d'un milliard de dollars. Un échange de lettre entre  le général Weygand et l'ambassadeur britannique régularise séance tenante cette cession. De ce fait, dès le 18 juin, plusieurs centaines d'avions de chasse et un matériel considérable seront, au fur et à mesure des livraisons, mis à la disposition du Royaume Uni.

Dès son arrivée à Bordeaux, le 16 juin à 21 h 30 , le général de Gaulle a appris la constitution du ministère Pétain. Il n'en fait pas partie. Sans tarder, il a eu une conversation avec M. Reynaud qu'il a trouvé "comme soulagé d'un fardeau insupportable et qui lui a donné "l'impression d'un homme arrivé à la limite de l'espérance." Il a rencontré sir Ronald Campbell et le général Spears.

Le matin du 17 juin, de bonne heure, de Gaulle s'est rendu au ministère de la défense nationale et a pris un certain nombre de rendez-vous pour l'après-midi. Il a eu un bref entretien avec le maire de Bordeaux. M. Marquet lui a dit :

"Quoi de nouveau, mon général ?

Et celui-ci de répondre sèchement :

"Vous n'allez pas tarder à l'apprendre."

Entre temps à Londres, Churchil a reçu un message du général Spears sollicitant son rappel et proposant de ramener avec lui le général de Gaulle. Pour ce faire, Spears a l'intention de recourir à un stratagène audacieux. Churchill a approuvé et de Gaulle a donné son accord, sans doute lors de sa visite à l'ambassadeur de Grande-Bretagne.

Suivant le sénario établi, le général de Gaulle accompagne à Mérignac, le 17 juin, à 9 heures du matin, son ami anglais (leur amitié se refroidira par la suite), comme pour lui faire ses adieux. Ils se serrent la main. L'appareil commence à rouler. Cet alors que de Gaulle saute dedans et fait claquer la porte. L'avion s'élève dans les aires sous les yeux de quelques officiers et policiers ébahis, qui n'y comprennent rien et ne se doute pas qu'ils viennent s'assister à un événement lourd de conséquences. (1)

(1) Dans ses "Mémoires de Guerre", le général de Gaulle donne peu de détails sur son bref séjour à Bordeaux du 16 juin au soir au 17 juin au matin. Il affirme qu'en quittant Londres, il avait déjà résolu d'y revenir aussitôt. Il raconte sa visite à M. Reynaud, qui lui fit remettre dans la soirée sur les fonds secrets, une somme de 100 000 fr. ; il fait allusion à son entretien avec sir Ronald Campbelle et avec Spears et mentionne la demande de passeports qu'il adressa à M. de Margerie pour permettre à sa femme et à ses enfants, quie trouvaient à Carantec, en Bretagne, de gagner l'Angleterre. Quant à son départ avec Spears, il aurait eu lieu "sans romantisme et sans difficulté." Mais le général Spears dans un libre où il ne cache pas, d'ailleurs, sa francophobie : "The Fall of France", est plus polixe.

Il prétend avoir rencontré le 16 juin à 22 heures, dans le hall sombre qu'il fallait traverser, rue Vital Carles, pour atteindre le cabinet du président Reynaud, le général de Gaulle qui était caché derrière une colonne et qui exprima le désir de lui parler. La conversation eut lieu un moment plus tard. Très pâle, convaincu que Weygand voulait le faire arrêter, de Gaulle voulait à tout prix passer la nuit sur le vaisseau britannique ancré sur la Garonne.

Bref, Spears présente de Gaulle sous les traits d'un conspirateur qui se croit traqué et qui meurt de peur. Il souligne ses précautions excessives... et le volume abusif de ses bagages. Surtout, il se targue d'avoir combiné lui-même avec Churchill, le départ du lendemain. Il laisse entendre que c'était surtout Mandel et Reynaud qu'il voulait entraîner à Londres : pour des raisons différentes, tous deux refusèrent de partir.

En pensant à Spears - et à Henri de Kerilis - le général de Gaulle doit s'écrier parfois : "Mon Dieu, gardez-moi de tels amis !"

Le lendemain 18 juin, le maréchal, tout en conservant sa résidence personnelle, 304, boulevard Wilson, installe ses bureaux, en tant que président du conseil, au rez-de-chaussée de l'hôtel du commandant de la 18 e région, rue Vital-Carles. Il abandonne le reste de l'immeuble au général Weygand. Pour celui-ci, on aménage sommairement le salon de réception du premier étage en bureau. Le chef de cabinet et les officiers d'ordonnance occupupent deux bureaux voisines. Au même étage, le général Weygand a sa chambre à coucher et une salle à manger pour sa popote. Les pièce du second étage, hâtivement pourvues d'un ameublement rudimentaire, abritent le personnel du cabinet ministériel.

Grâce à ces dispositions, le général Weygand pourra, au cours des heures cruciales qui vont suivre, rester en contact permanent avec ses collaborateurs et en liaison facile avec le maréchal.

M. Baudouin était impatient de connaître la portée de la démarche accomplie la veille par l'ambassadeur britannique qui, on s'en souvient, lui avait apporté le texte des deux télégrammes du 16 juin.

Dans cette matinée du 18 juin, il sollicite un entretien de M. Reynaud pour avoir quelques éclaircissements à ce sujet. M. Reynaud se borne à déclarer avec désinvolture qu'il n'a pas cru opportun de communiquer ces télégrammes au Conseil, parce qu'il les considérait annulés. (On est en droit de penser que, ne fût-ce qu'à titre d'information, M. Reynaud avait le devoir de tenir le conseil au courant).

M. Baudouin questionne ensuite Sir Ronald Campbell qui confirme la thèse de M. Reynaud.

Mais pourquoi, dans ce cas, ces télégrammes enterrés le 16, ont-ils été exhumés le 17 ? Faut-il en conclure que le gouvernement anglais est disposé à redonner vie et vigueur aux propositions que contenaient ces deux documents ?

Sir Donald Campbell demande à réfléchir... En définitive, il répond qu'il ne s'agit que de pièces d'archives (?) et que la seulle offre qu'il convienne de retenir est celle d'une union franc-britannique. (Nos lecteurs savent que c'est faux et que, dans l'esprit de M. Churchill et de Lord Halifax, l'offre d'union suspendait mais n'annulait pas les communications du 16 juin. (1)

(1) Le mémorandum remis le 16 juillet 1940 à M. de Castellane par lord Halifax contient ce renseignement : "Sir Ronald a tenu à porter officiellement par écrit aux membres du gouvernement le texte des deux télégrammes parce que M. Reynaud lui a dit de ne pas les avoir communiqués à ses collègues. Cela signifi qu'à tout moment le gouvernement français peut obtenir la libération de ses engagements envers la Grande Bretagne pourvu qu'il envoie au préalable sa flotte dans les eaux anglaises". Sur la condition formulée "in fine" on pouvait sans doute discuter. Mais M. Reynaud a laissé ses collègues dans l'ignorance par parti pris ;  sir Donald n'a pas compris les intentions de son gouvernement par incapacité.

Le conseil des Ministres de réunit à 11 heures.

Le général Weygand donne des détails dramatiques sur l'état de l'armée, qui est non seulement disloquée, mais dissociée. Les progrès de l'ennemi sont considérables, surtout aux deux ailes de son offensive... La débandade commence... Une désolation inexprimable s'empare du Conseil.

La question de la flotte est posée. A l'unanimité le conseil décide qu'il ne saurait être question de remettre à l'Allemagne ou à l'Italie un seul de nos bâtiments de guerre, quelles que soient les conséquences de ce refus. Si le Reich fait de la livraison de nos vaisseaux une condition de l'armistice, les pourparlers seront aussitôt rompus. "Dans ce cas, dit le Maréchal, je resterai sur le sol français et l'ennemi me fera prisonnier".

Au cours du conseil, un message, presque comminatoire, du président Roosevelt est apporté par M. Biddle, ambassadeur des Etats-Unis, à l'amiral Darln. La France est menacé de perdre l'amitié américaine si notre flotte est livrée à Hitler (1)

(1) en voici les termes exacts :

"Message du président Roosvelt à l'amiral Darlan.

"Le point de vue de mon gouvernement en ce qui concerne la disposition de la flotte de guerre française a été porté très clairement et à plusieurs reprises à la connaissance du gouvernement français. Le président des Etats-Unis désire déclarer que l'opinion du gouvernement américain est que, si le gouvernement français, avant de conclure un armistice avec les Allemands, ne prend pas toutes dispositions pour éviter que la flotte tombe entre les mains de ses adversaires, le gouvernement français poursuivra une politique qui minera fortement la préservation de l'empire français et la restauration éventuelle de l'indépendance et de l'autonomie de la France.

"En plus, si le gouvernement français manque de prendre ces mesures, et permet que la flotte française soit livrée à l'Allemagne, ce gouvernement perdra irrévocablement l'amitié et la sympathie du gouvernement des Etats-Unis."

La longanimité n'est point vertu de marin et de Darlan moins que de tout autre. Voici le texte de la réponse qu'il rédigea sur le champ et pria M. Baudouin, ministre des affaires étrangères, de faire parvenir au président des Etats-unis. Nous en avons sous les yeux le texte "annoté de la main de l'amiral". On conviendra que cette réponse ne manque pas d'allure :

"... Le point de vue du gouvernement américain sur la cessation éventuelle des hostilités franco-allemandes et l'intérêt particulier qu'il porte aux bâtiements de la flotte française n'a pas échappé à l'Amiral de la Fotte, ministre de la marine.

"Il n'a pas attendu les remarques de cet ordre pour prendre les dispositions qui lui ont semblé les meilleures pour la sauvegarde des intérêts dont il a la charge.

"Tout en rendant hommage aux initiatives généreuses et aux suggestions qui lui viennent des Etats-Unis, le chef de la marine française n'a pas besoin d'avis extérieurs pour prendre les décisions qui s'imposent et pour défendre l'honneur d'un pavillon dont il a seul la garde."

Le gouvernement français manifeste aussitôt qu'il ne saurait tolérer qu'un chef d'Etat étranger, même ami, lui dicte son devoir, en termes offensants, mais il n'en est pas moins convaincu que rien ne doit être négligé pour éviter tout refroidissement dans les relations franco-américaines.

C'est dans cet esprit que M. Baudouin, au début de l'après-midi, conduit M. Reynaud chez le Maréchal. Celui-ci offre officiellement à l'ancien président du conseil l'Ambassade de Washington. M. Reynaud accepte en principe, mais voudrait quelques jours de crédit.

Le gouvernement français a à faire face aux problèmes terriblement ardus que soulèvent notre effondrement militaire et la demande d'armistice. Pour alourdir sa tâche, voici qu'une certaine agitation parlementaire se déclenche.

Nous avons déjà signalé que, depuis le 15 juin, le nombre des députés et sénateurs présents à Bordeaux n'a cessé d'augmenter et que, pour beaucoup d'entre eux, l'hôtel de ville où M. Laval dispose d'une sorte de permanence, est un centre de ralliement. La salle des Commissions que M. Marquet leur a ouverte, au Palais Rohan, est devenue trop étroite. Ils se donne maintenant rendez-vous dans une salle de l'Athénée Municipal ce qu'on a appelé, avec quelque emphase, la "Commune de Bordeaux." Mais ces réunions, dont certaines furent présidées par M. Antoine Cayrel, député-maire du Bouscat, n'ont qu'un caractère officieux.

M. Barthe, questeur de la Chambre, a formé le projet, dès son arrivée à Bordeaux et d'accord avec M. Herriot, de donner à la Chambre des Députés les moyens de tenir des séances officielles. M. Marquet lui a accordé la jouissance d'une école primaire toute neuve, celle du cours Anatole France. C'est là qu'il a, tant bien que mal, établi les services de la questure et c'est là qu'il accueille les députés qui ont recours à lui. Des conférences ont lieu (qui ressemblent plutôt à des parlotes) dans une salle de classe.

Quand au Sénat nous avons vu qu'il était installé dans un cinéma de la rue Judaïque, le "Capitole". Mais il ne donne guère signe de vie.

Le 18 juin, vers 11 heures, au cours d'une des conférence-parlotes tenues par les députés cours Anatole France, le voeu est formulé que le parlement siège dans la journée, en observant les rites constitutionnels. Une affiche est aussitôt apposée dans les couloirs de l'école convoquant les députés présents à Bordeaux pour 15 h 30.

La séance s'ouvre, au premier étage, trente cinq députés - épaves en perdition - sont assis sur des bancs de bois, devant des pupitres d'écoliers.

C'est M. Barthe qui préside.

M. Misler, président de la Commission des Affaires Etrangères, prend la parole. Il présente à ses collègues des documents et apporte des renseignements qui lui permettent de conclure que la France doit arrêter une hémorragie qui risque d'être mortelle.

Une controverse assez vive s'institue à laquelle participent  MM. Scapini, Piétri, Marquet et Bergery d'une part ; MM. Ramadier, Jacobi, et Tony Réveillon, d'autre part.

M. Spinasse intervient ensuite avec une grande véhémence, une éloquence passionnée... Il est interrompu par le docteur Briquet, député de l'Eure, qui pénètre dans la salle très surexcité. Il arrive de Tours, en droite ligne, à motocyclette. Il s'écrie "C'est horrible ! Si vous voyiez les routes... On tue partout... Je vous en prie cessez le feu !... "

Quand l'émotion produite par cet intermède pathétique s'est apaisée, M. Spinasse  reprend son discours. Finalement il conseille à l'assemblée d'envoyer une délégation auprès du maréchal pour l'assurer du respect et de l'appui du parlement. Après un dialogue entre MM. Bergery et Léon Blum. M. Barhe demande si la proposition de M. Spinasse est adoptée. Aucune opposition.

M. Barhe est chargé d'apporter cette motion loyaliste au chef du gouvernement, sans lui laisser ignorer que des tendances diverses se sont manifestées au sein de l'assemblée. Il précisera que celle-ci est unaime à faire confiance au maréchal et à estimer, elle aussi, que la flotte ne doit pas être livrée.