Gouvernement anglo-français !

 

LE FAMEUX PROJET D'UN GOUVERNEMENT ANGLO-FRANCAIS !

Le général de Gaulle, qui se trouvait à Londres depuis le 15 juin, a eu un entretien avec Churchill dans la matinée du 16 juin et a réussi à le convaincre que, pour sauver Reynaud et son gouvernement et éviter une demande d'armistice, il fallait un "acte sensationnel!" : il fallait proclamer une union indissoluble entre les peuples français et britanniques. Ce projet élaboré par de Gaulle en collaboration avec MM. Monnet, Corbvin et sir Robert Vansittard, secrétaire du Foreign office, enthousiasma peu Churchill ("Toutes les difficultés sautaient aux yeux,"écrira-t-il). Mais l'ensemble du cabinet anglais s'y montra favorable. D'où, pour laisser le champ libre à cet "acte sensationnel", l'envoi du troisième télégramme qui abrogeait ou, au moins suspendait provisoirement les deux premiers par lesquels l'Angleterre acceptait, avec certaines réserves, que la France demande l'armistice.

Dès 13 h 30, de Gaulle est entré en communication téléphonique directe avec Reynaud :

"Je viens de voir Churchill, lui dit-il, il y a quelque chose d'énorme en préparation au de vue entité (unité) des deux pays. Churchill propose la constitution d'un gouvernement unique franco-britannique et vous, monsieur le président, pourriez être président du cabinet de guerre franco-britannique."

Reynaud de répondre aussitôt : "C'est la seule solution d'avenir, mais il faut faire grand et très vite, surtout très vite. C'est une question de minutes, il y de l'agitation ici. Je vous donne une demi-heure. Ce serait magnifique".

Mais la table d'écoute du contrôle militaire du Central de Bordeaux a surpris le texte de cette conversation (inédit jusqu'à ce jour) et l'a communiqué au général Lafont. En passant, constatons que le général de Gaulle, quand même un peu inquiet attribue la paternité de cet étrange iniative à Churchill, alors qu'elle vient de lui. (1)

(1) Plus tard, quand il écrira ses mémoires, de Gaulle se targuera d'avoir reproché à Churchill d'être trop accommodant avec les Français. "Ce fut peut-être la cause, dit-il, qu'une demi-heure plus tard, à Bordeaux, l'ambassadeur d'Angleterre vint retirer des mains de M. Paul Reynaud la note (il s'agit des deux télégrammes) qu'il lui avait d'abord apportée et par laquelle le Gouvernement britannique consentait en principe à ce que la France demandât à l'Allemagne les conditions d'une armistice."

Le général Lafont a porté immédiatement la note dont il a eu connaissance au maréchal Pétain qui l'a lue, sans se départir d'un calme imperturbable et sans prononcer un mot.

A 16 heures, le général de Gaulle rappelait encore au téléphone M. Reynaud pour lui donner connaissance d'un texte approuvé par le cabinet britannique. M. Reynaud écrivit au crayon, sous la dictée du général. Voici ce texte :

"Désormais, la France et la Grande-Bretagen ne sont plus deux nations, mais une nation franco-britannique indissoluble.

"Une constitution de l'Union sera rédigée prévoyant des organes communs, chargés de la politique extérieure, économique et financière et de la défense de l'Union.

"Chaque citoyen français jouira immédiatement de la nationalité anglaise. Chaque citoyen britannique devient citoyen français.

"Les dévastations de la guerre, où qu'elles aient lieu, seront de la responsabilité commune des deux pays et les ressources de chacun d'eux seront confondues pour la restauration des régions détruites.

"Durant la guerre, il y aura un seul Cabinet de guerre pour la direction suprême de la guerre. Il gouvernera de l'endroit qui sera jugé le mieux approprié pour la conduite des opérations. Les deux parlements seront associés.

"Toutes les forces de la Grande-Bretagne et de la France, terrestre, maritimes, ou aériennes, seront placées sous un commandement suprême. La Grande-Bretagne forme immédiatement de nouvelles armées. La Franced maintiendra ses forces disponibles terrestres, maritimes ou aériennes, etc..."

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M. Reyanaud laisse entendre, dans "Au coeur de la mêlée", qu'il a mis le conseil ce jour-là (16 juin) à 17 heures, au courant des deux télégrammes reçus de Londres puis retirés. MM. Baudouin et Bouthillier lui donnent un démenti formel. M. Chautemps, de même, qui a écrit à M. Rougier : "Or j'affirme que M. Reynaud ne nous a transmis que la première partie de la réponse, nous affirmant par conséquent que le cabinet britannique s'opposait à la démarche" (concernant l'armistice) (1)

(1) Lord Halifax a donné lui aussi un démenti à M. Reynaud. Dans un mémorandum du 16 juillet 1940 dont nous reparlerons plus loin, remis à M. de Castellane, notre chargé d'affaires à Londres, il précise que M. Reynaud avait reconnu, parlant à l'ambassadeur britannique n'avoir pas communiqué à ses ministres les télégrammes du 16 juin.

D'ailleurs, M. Reynaud a avoué, devant la Commission d'enquête sur les événements de 1933 à 1945, que, "étant hostile à l'armistice, il avait manoeuvré pour que l'autorisation donné par les anglais soit retirée".

C'est plus fort que le Secret du Roi !

Cette attitude est d'autant plus grave que M. Churchill a nettement dit depuis, dans ses mémoires, que son intention n'avait pas été d'annuler les deux télégrammes mais de les différer.

Et il a écrit aussi ceci :

"Il se peut et il est même probable que, si notre réponse formelle lui avait été communiquée (au Cabinet français) la majorité aurait accepté cette condition préalable, à savoir le transport de la flotte française en Grande-Bretagne, ou tout au moins (c'est nous qui le soulignons) fait quelque contre-proposition convenables : elle se serait ainsi trouvée autorisée à entrer en négociation avec l'ennemi, tout en se réservant la possibilité de se retirer en Afrique du Nord, en dernière analyse, si les conditions allemandes étaient trop sévères. Mais on assistait à un exemple classique de confusion : "Ordre, contre-ordre, désordre".

Pour les historiens de l'avenir, ce texte présentera une valeur capitale. Il démontre que :

1° M. Churchill est resté convaincu que le Cabinet français n'a pas été informé comme il aurait dû l'être des véritables intentions de la Grande-Bretagne (ce qui met en cause M. Reynaud).

2° Il existait des possibilités de discussion avec l'Angleterre sur la minière de mettre notre flotte à l'abri de la main-mise allemande.

Mais M. Reynaud néglige, toute discussion, car il n'a qu'une idée en tête : rendre l'armistice impossible. C'est pourquoi, de son propre chef, ce 16 juin à 17 heures, il ne retient de la proposition transmise par le général de Gaulle : celle de la fusion franco-britannique.

Malheureusement pour lui, cette proposition imprévue ne rencontre aucun écho. Elle ne corresponde pas aux exigences pressantes de l'heure. Aucun ministre ne l'appuie. MM. Ybarnegaray et Chautemps s'indignent même à l'idée que la France puisse devenir un "dominion" britannique, selon le mot d'Herriot.

M. Reynaud constate qu'il est seul et n'insiste pas. (1)

(1) Peut-être est-il sensible à ce message que lui aurait fait parvenir, dit-on, dans la salle de séance, son égérie, Madame de Portes : "J'espère que vous ne jouerez pas les Isabeau" (cf. Pertinax).

La question de l'armistice revient donc sur le tapis. M. Chautemps reprend sa suggestion de la veille et M. Baudouin rappelle les propos tenus à Tours par M. Churchill : "En tout cas, nous ne ferons pas de récriminations, etc...".

M. Reynaud lui, défend sans se lasser la solution qui lui tient à coeur : la capitulation de l'armée. Le maréchal Pétain l'écarte d'un revers de main.

La discussion piétinne.

M. Mandel intervient, alors pour dire que l'impuissance du conseil à gouverner doit prendre fin... Et il laisse entendre, non sans fiel, que le conseil se partage en deux clans : les braves et les lâches.

M. Chautemps sursaute et réplique violemment qu'il a des fils au front et qu'il n'a pas de leçon de courage à recevoir de M. Mandel ! Il ajoute qu'il vient d'apprendre qu'un récent bombardement de Blois a fait deux cent victimes. Laissera-t-on continuer cette tuerie qui ne mène à rien ?

Le conseil vient d'avoir également communication d'un message téléphoné à 17 heures par le général George qui montre les colonnes blindées avançant vers Charité-sur-Loire, le ravitaillement des troupes et des civils compromis, et conclut : "Nécessité absolue de prendre décision."

Ils sont là, une douzaine d'hommes, autour d'une table, de pauvres hommes ! Même les plus grands, les plus illustres, les plus lucides se sentent plus petits que leur destin. Tout le poids de la nation pèse sur leurs épaules : les vivants et les morts et ceux qui naîtront, et un patrimoine matériel et spirituel incomparable. Il savent que l'Histoire les jugera impitoyablement... et aucun temporisation n'est plus possible. "Nécessité absolue de prendre une décision".

Pour certaines cette décision est déjà arrêté et, quelle qu'elle soit, elle est terrible. D'autres hésitaient naguère encore, mais une lente évolution s'est opérée dans le secret de leur conscience. Une majorité s'est formée au sein du conseil et des indices incontestables montrent qu'elle n'est pas favorable à M. Reynaud. Celui-ci s'en rend compte, sans qu'il soit besoin de procéder à un vote, d'ailleurs contraire aux traditions.

Il met donc fin à tout débat en déclarant qu'il a besoin de conférer avec le président de la République. Le Président du Conseil est virtuellement démissionnaire.

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Les ministres sont priés de revenir à 22 heures.

Dehors la foule inquiète commence à être houleuse.

Il reste cependant une ressource à M. Reynaud : c'est de remanier son cabinet, comme il l'a déjà fait, pour constituer une équipe homogène qui soutiendra sa politique....

Mais il ne trouve pas auprès du chef de l'Etat. Le soutien dont il aurait besoin... Il renonce... Il n'est pas exclu qu'il discerne lui-même ce que sa position a d'intenable. Avant le consiel, il a dit à M. Baudouin : "Nous allons fatalement à cabinet Pétain. L'essentiel sera s'éviter la présence de Laval aux Affaires Etrangères." Après le conseil, quand M. Lebrun le consulte, c'est également le nom du maréchal Pétain qu'il met en avant...

A 21 heures, M. Reynaud est de nouveau dans le bureau de M. Lebrun qui, suivant l'usage doit solliciter l'avis des présidents des deux assemblées avant de désigner la personnalité qui aura mission de former le nouveau cabinet. MM. Herriot et Jeanneney, invités à formuler leur opinion, expriment le souhait que M. Reynaud soit maintenu au pouvoir. Mais, M. Lebrun  se croit tenu de prendre en considération la majorité qui s'est manifestée au sein du conseil. En outre, personnellement, il est depuis peu, convaincu que l'armistice est nécessaire (1). Puisque M. Reynaud refuse cette solution, il ne reste plus qu'à faire appel au maréchal Pétain.

(1) Quand il s'avoue convaincu de la nécessité de l'armistice, le falot M. Lebrun, après de molles oscillations, obéit à des considérations qu'il a exposées au procès Pétain et dans son livre "Témoignage" :

"A partir du moment dit-il, où l'un des signataires d'une convention comme celle du 28 mars (1939) retient une partie de ses forces pour sa défense propre au lieu de les risquer au combat commun, comme l'a fait l'Empire britannique, il peut toujours, dans la forme, s'armer d'un parpier pour nous rappeler les obligations qui y sont inscrites, il n'y a plus l'autorité morale nécessaire pour dire : je ne puis vous délier de votre engagement.

Puisque M. Reynaud refuse cette solution, il ne reste plus qu'à faire appel au maréchal Pétain.

Après le conseil des ministres, le maréchal s'est retiré chez lui, boulevard Wilson. Il a prévenu qu'on va probablement recourir à lui (2). Depuis quelque temps déjà il a prévu le lourd héritage qui lui incombera. Il ne se récusera pas.

(2) Le maréchal aurait été prévenu notamment par madame Portes qui aurait été chargée par le président Reynaud d'éclairer son successeur sur le rôle qu'il aurait à jouer (cf. Louis-Dominique Girard)

Vers 21 h 45, il se rend chez le président de la République qui vient de le faire appeler. Sa voiture est précédée d'une autre voiture dans laquelle a pris place le colonel commandant de la gendarmerie ; deux automobiles suivent, dont celle du général commandant la 18 e région. Un demi-peloton de gardes motocyclistes encadre ce petit cortège. Le maréchal est surpris de cet appareil imprévu. C'est le général Lafont qui en a pris l'initiative, comme il en avait le devoir, à la suite de renseignements qui lui étaient parvenus en fin de soirée. Il était question d'un geste de désespoir que les "jusqu'auboutistes" étaient prêts à accomplir. Un complot s'élaborait. La sécurité du maréchal était en danger.

A distance, tout cela paraît dérisoire. Mais dans les heures de fiévre, il est malaisé de distinguer les périls réels des fantômes nés de l'imagination collective surexcitée.

M. Reynaud cite, dans ses souvenirs, le témoignage apporté au procès Weygand par un élève officier aviateur de Mérignac, qui peut prêter à différentes interprétations mais qui démontre, en tout cas, qu'entre le 14 et 17 juin 1940, l'éventualité d'un coup de force n'apparaissait pas, à Bordeaux, comme invraisemblable.