Le Gouvernement à Bordeaux

 

LE GOUVERNEMENT "DELIBERE" A BORDEAUX

A l'aube du 13 juin, la préfecture et le quartier-général de la 18 e région reçoivent de Tours l'odre de prendre toutes les dispositions utiles pour loger les membres du gouvernement et les personnalités qui l'accompagnent et installet les différents services qui en dépendent ainsi que les organes du pouvoir central.

Le préfet, M. Bodenan se met aussitôt à la tâche ; mais il est fort embarassé. Il demande aux archives municipales le dossier concernant le repli du gouvernement en 1914 (1)

(1) Ce dossier a été égaré et le dossier analogue de 1940 a suivi le même sort. Espérons que les archives minicipales les récupéretont un jour l'un et l'autre.

Au surplus, par suite de l'état de siège, c'est a l'autorité militaire qu'appartient le droit de réquisition.

Le général Lafont, commandant la région, est en tournée d'inspection à Tarbes. Alerté par son chef d'état-major, le colonel Arendt, il rentre immédiatement. Il es avisé qu'il doit doit céder son quartier-général, rue Vital-Carles, à M. Pau Reynaud et aux bureaux de la présidence du conseil. Il a vite fait d'emporter ses cantines chez son officier d'ordonnance le capitaine Boireau, 7 rue du Colisée, et de transrérer son Q.G.  à l'état-major de la place, rue de Cursol.

Dans la matinée du 14 juin, survient un attaché de cabinet zélé qui s'emploie à faire aménager par un tapissier et une ensemblière le futur appartement privé de M. Reynaud, au Q.G. de la rue Vital-Carles. Suivant le désir exprimé par la comtesse de Portes, cet appartement sera tout de blanc paré mais elle n'aura guère le temps de s'y installer et finalement l'appartement sera mis à la disposition du général Weygrand.

Dans l'après-midi, l'amiral Fernet arrive à son tour avec mission, en tant que secrétaire général adjoint du conseil supérieur  de la défense nationale, de s'assurer que les grands rouages de l'Etat trouveront à se caser et pourront fonctionner tant bien que mal.

Il est convenu que le président de la République élira domicile à l'hôtel de la préfecture (ancien palais du gouverneur de Guyenne), rue Vital Carles, qui a déjà abrité M. Poincaré en 1914.

Quant à M. Mandel ministre de l'Intérieur, il sera chez lui à la préfecture, où le personnel de son ministère trouvera place à ses côtés.

Au ministère des Affaires Etrangères, on attribue le lycée de longchamp, derrière le jardin public. (Le 19 juin, M. Baudouin transporter ses bureaux à la faculté de Droit, près de la Cathédrale.)

Le ministère de la justice à un refuge tout indiqué au palais de justice. (Quand M. Sérol s'y présentera, à la nuit tombante, il se fera connaître au gardien : "Je suis le garde des Sceaux. - Et moi, répondra le vieux soldat qui ne comprend rien à ce qui se passe, je suis le garde du palais. ... Si non e vero... ).

Les autres  ministères sont éparpillés un peu partout.

Les députés, les sénateurs, les hauts fonctionnaires vont obtenir non sans peine des chambres réquisitionnées dans les hôtels ou dans des maisons particulières. La "Petite Gironde", grand quotidien bordelais, enregistrera, le 15 juin, les plaintes de certains de ses lecteurs qu'on a expulsés des chambres qu'ils occupaient pour les attribuer à des personnages officiels.

M. Léon Blum va bénéficier l'hospitalité de M. Audeguil,  qui n'abandonne pas ses amis dans l'adversité (1). Grâce à M. Marquet, M. Laval trouvera asile, dans une petite rue calme (la rue Cabirol), tout près de l'hôtel de ville.

(1) D'après ses Mémoires, M. Léon Blum quittera Bordeaux le 20 juin pour s'embarquer à Port-Vendre. Il s'arrêtera à Muret chez Vincent Auriol, apprendra que le gouvernement reste en France et reviendra à Bordeaux où il s'enferme chez des amis. "Les rues de Bordeaux étaient, disait-on, en pleine fermentation... La prudence exigeait donc que je me tinsse confiné..."

Un détail donne une idée du désarroi dans lequel s'effectuait le repli du gouvernement à Bordeaux. Le 13 juin, vers minuit, le général commandant la région reçoit du secrétaire général de la préfecture un coup de téléphone qui l'avise qu'il convient aussi de prévoir le logement du corps diplomatique. Le général demande des précisions : "Combien y a-t-il d'ambassades et de légations ? - Je n'en sais rien, mais je vais consulter un annuaire mondain. - C'est une excellente diée ! quand vous aurez le nombre d'ambassades et de légations, vous multipliez par quarante et nous saurons approximativement le nombre de chambres à retenir."

Le système D est vraiment l'ultime ressource des Français.

Et nous voici au 14 juin. Nous avons laissé la caravane ministérielle au moment où elle s'engageait sur le pont de pierre embouteillé. Péniblement, à travers les rues encombrées, elle gagne la Préfecture, rue Esprit-des-Lois et cours du Chapeau-Rouge.

L'avant-garde est constituée par les attachés de cabinet et les dactylos sémillantes qui se répandent dans les couloirs et les antichambres.

Le maire d'une commune rurale girondine qui se trouvait sur les lieux, a gardé le souvenir de l'impression déplaisante qu'il a ressentie à l'arrivée de ce gouvernement aux abois, traînant avec lui un personnel désorienté et trop nombreux qui allait se trouver dans l'impossibilité d'accomplir un travail sérieux, et toute une suite de parents, d'amis, de parasites et de sportulaires, inutiles et encombrants.

Vers 18 H 30, la voiture transportant M. Paul Reynaud, pénètre dans la cour de la préfecture. Le président du conseil a les traits tirés, le teint gris, mais son regard noir reste vif entre les paupières chinoises et il bombe encore le torse. Une autre voiture semblable est conduite par la comtesse de Portes, gardée par un magnifique chine berger noir. Les membres civils et militaires du cabinet s'empressent galament.

Devant l'hôtel Saige, une foule assez compacte (un millier de personnes environ) reste immobile et silencieuse. Elle s'anime, un peu plus tard, quand passe l'auto du maréchal Pétain, qui est chaleureusement acclamé.

En mettant pied à terre, le maréchal reconnaît le général Lafont, qui est venu le saluer :

"Lafont, lui dit-il je suis dans ma quatre-vingt-cinquième année. Vous devinez que c'est pas pour mon plaisir que je suis ici... Ils ont besoin de moi... Je devine ce qu'ils veulent me faire faire... Ils me feront boire le calice jusqu'à la lie" (1).

(1) A rapprocher de la déclaration du maréchal à son procès, cinq ans plus tard : "Je ne demandais ni ne disirais rien. On m'a supplié de venir : Je suis venu. Je devenais ainsi l'héritier d'une catastrophe dont je n'étais pas l'auteur ; les vrais responsables s'abritaient derrière moi pour écarter la colère du peuple."

M. Marquet, maire de Bordeaux, avait fait savoir qu'il serait honoré de recevoir le vainqueur de Verdun à l'hôtel de ville. Mais l'ordre du Président du conseil était de le loger loin du centre de Bordeaux : "pour assurer sa sécurité en cas de troubles" (Scrupule bien excessif et peu plausible). Le maréchal est don conduit à l'hôtel particulier de M. Desbarats, 304, boulevard Wilson. C'est une grand maison moderne, précédée d'un petit jardin fermé par une haute grille. Les propriétaires sont absents. La concierge, qui ouvre la porte, déclare que les armoires sont fermées et qu'elle n'a rien pour préparer les lits. Quand elle sait quel est l'hôte imprévu qui se présente, elle offre les plus beaux draps de son trousseau pour le maréchal et le général Brécard qui l'accompagne.

Pendant ce temps, M. Reynaud penait possession de l'hôtel du commandant de la région bâtiment assez pompeux construit au milieu du XIXe siècle, entre cour et jardin.

Presque aussitôt, c'est-à-dire vers 21h30, il recevait la visite de l'ambassadeur d'Angleterre, sir Ronald Campbell, et du général Spears, qui lui notifiaient oralement que la Grande-Bretagne se prévalait de l'engagement pris par la France de ne pas négocier séparément avec l'ennemi.

Le soir du 14 juin, le général de Gaulle, entre deux voyages à Londres, dînait au Splendid Hôtel. Il aperçut le maréchal Pétain à une table voisine. Il alla le saluer. Aucune parole ne fut échangée. Ces deux hommes ne devaient plus se revoir.

Au cours de cette journée du 14 juin, le front de nos armées a marqué un important recul en Normandie : la 10e armée du général Robert Altmayer a abandonné la coupure de la Seine pour se rabattre sur celle de la Risle. En Champagne, poursuivant leur ruée, les blindés allemands ont franchi l'Aube et atteint Troyes. Une attaque sur nos positions fortifiées de Lorraine a été repoussée.

Le général Weygand est à son C.Q.G. de Briare. Dans la matinée, vers 11 heures il a chargé le commandant Lhermite, de l'armée de l'air, attaché à son cabinet, de se rendre en avion à Bordeaux pour remettre au président du Conseil une note où il expose l'évolution des évévements, les dispositions prises en vue de la défense éventuelle et de plus en plus problèmatique du "réduit breton" et réclame des directives.

Il a eu un entretien avec le général Brooke, désigné pour commander les troupes britanniques en France jusqu'au retout éventuel de lord Gord (mais où sont ces troupes ?)

Le général Weygand a reçu à Briare d'autres visites.

L'amiral Le Luc, chef d'état-major de l'amiral Darlan est venu lui demander, de la part de son chef, d'étudier les moyens de conserver Cherbourg.

Le sénateur Reilbel, un ami du maréchal Foch, a tenu à faire part de ses angoisses. Angoisses justifiées. Le généralissime lui a dit :

"Comprenez et faites comprendre au président de la république, aux ministres, que les choses ne peuvent se prolonger sans les plus graves périls pour la patrie".

Enfin, le colonel Minart, attaché au cabinet du maréchal Pétain s'est présenté au G.Q.G. Il apportait un message ainsi rédigé :

"Le conseil des Ministres a décidé hier soir de ne prendre parti sur la demande d'armistice à l'Allemagne qu'après un télégramme adressé à M. Roosevelt hier soir et lui demandant de déclarer la guerre à l'Allemagne.

"Le maréchal considère que l'extrême délai pour prendre parti est samedi midi (c'est-à-dire le lendemain).

"Il est question mpour ce faire de réunir un conseil des ministres à Bordeaux demain à la fin de la matinée.

"La présence du général Weygand est nécessaire.

"Le commandant en chef deva être à Bordeaux, 58 rue de Saint-Genès, au domicile de M. Baudouin, Tél. 868.20, avant 10h30."

Le général Weygand s'est efforcé d'entrer aussitôt en communication avec le président du conseil qu'il n'a pu atteindre que vers 21 heures. Il l'a mis au courrant du message du maréchal. M. Reynaud a répondu que le général Weygand serait toujours "le bienvenu au conseil des Ministres".

Dans la soirée, le généralissime décide que son C.Q.G. quitterait Briare, menacé par l'invasion, et lui donne Vichy comme lieu de repli.

Après quoi, et assez tard dans la nuit, pour répondre à l'appel du maréchal, il s'embarque pour Bordeaux, avec ses trois officiers d'ordonnace, dans un train spécial.

"Le voyage fut interminable en raison des voies ferrées surchargées par le trafic des convois de réfugiés". dit le général Bourger, chef d'état major du général Weygand. "Le matin à 7 heures, le train n'avait pas encore atteint Chateauroux. C'est seulement au début de l'après-midi du 15, vers 14 heures, qu'il stoppera en gare de Bordeaux-Bastide, sur la rive droite, gare qui n'est plus utilisée depuis longtemps que pour le trafic des marchandises et par quelques trains omnibus.

Dans la nuit du 14 au 15 juin, le général Lafont, en tant que commandant de la 18e région, met au point le plan de protection de Bordeaux, que le ministre de l'intérieur lui a prescrit d'établir.

Pour coopérer à ce plan le contre-amiral Barnouin, commandant en chef de la Marine à Bordeaux, (1), publie dans la presse un appel, assortide menaces de réquisition, qui révèle la pénurie de nos moyens. Il réclame des concours de bénévoles pour improviser des organisations auxiliaires destinées à renforcer le guet naval et aérien, la police maritime, assurer la capture des ennemis qui débarqueraient éventuellement par mer ou qui seraient parachutés etc. Des volontaires (anciens combattants ou jeunes gens non mobilisables) sont invités à se faire connaître ; les détenteurs d'armes, les propriétaires d'autos et de motocyclettes sont invités à s'en dessaisir.

(1) Le contre-amiral Barnouin, commandant de l'Ecole Navale, désigné comme délégué de l'Amirauté à Bordeaux, est entré en fonctions le 13 juin.

C'est également dans la nuit du 14 au 15 juin que M. Mandel fait disposer pour son usage un réseau téléphonique extrêmement compliqué qui surcharge les services et compromet la bonne transmission des communications militaires régionales. Ce réseau comporte une ligne directe en lui et M. Reyanaud.

Tôt dans la matiné du 15, le général Lafont va saluer le maréchal Pétain boulevard Wilson. Il s'entretient avec lui de l'intention proclamé par M. Reynaud de poursuivre la guerre en Afrique du Nord. Le maréchal répond à peu près en ces termes  :

"J'aime l'Afrique du Nord et nos colonies, autant et peut-être plus que s'importe qui. J'en connais l'importance. Mais la France est ici. Si nous l'abandonnons, quand et comment la retrouverons-nous ?"

Les députés et sénateurs qui sont arrivés à Bordeaux avec le flot des réfugiés commencent à se manifester.

Pourtant M. Herriot, président de la Chambre, et M. Jeanneney, président du Sénat, se montrent peu en ville. Ils sentent qu'ils sont particulièrement visés par la grande vague d'anti-parlementarisme qui souvlève les couches profondes du pays. Ne sont-ils pas les personnages les plus représentatifs du régime que la France rend responsable de son infortune ?

M. Herriot a découvert un petit bar discret, 18, rue Lucien Faure, près des docks. Par suite de l'arrêt du trafic maritime, ce quartier excentrique est calme, endormi, presque désert. M. Herriot s'y fait conduire chaque jour, par son chauffeur, et déguste quelques boissons anodines en suivant d'un oeil "languissant et superbe" le songe intérieur et la fumée de sa pipe qui ne s'arrêtent jamais... Il ne se doute pas que les gens du voisinage le montrent déjà du doigt avec hostilité.

Le 15 juin, M. Reynaud reçoit dès 9 heurs du matin l'amiral Darlan qu'il a fait venir de Rochefort où le Q.G. de la marine avait été tranféré très provisoirement. Il lui déclare qu'il doit organiser immédiatement l'évacuation de 900 000 hommes et de 100 000 tonnes de matériel en Afrique du Nord.

C'est pure folie !

Furieux, l'amiral répond avec sa franchise virulent "Il faut 200 navires ! Où sont-ils ? et où sont vos 900 000 hommes ? Où sont les vivres et les approvisionnements ?

"Il y a dix transports à Bordeaux ; ils peuvent embarquer pour Casa 3 000 hommes chacun... mais où sont ces hommes ? Personne n'en sait rien !...3 Et Darlan s'en va en disant qu'on se f... de lui !

A 11 heures, un entretien a lieu à la Préfecture entre le maréchal Pétain, MM. Reynaud, Baudouin, et Charles-Roux. Le Maréchal técapitule brièvement les arguments qui plaident en faveur d'u prompt armistice et contre l'émigration du gouverment outre mer. M. Reynaud n'est pars convaincu... Pourtant, il est plus mou qu'à l'ordinaire. Serait-il ébranlé ? Hésiterait-il en son fort intérieur, cet homme si sûr d'avoir toujours raison ?

Un moment plus tard, il dira à M. Zaleski, ministre des Affaires Etrangères de Pologne :

"Nous devons regarder la vérité en face... Malheureusement nous sommes placés devant un cas de force majeure. Churchill lui-même nous comprend. Il sait que nous ne pouvons plus tenir. Il n'insiste plus pour que nous respections les termes de notre alliance"(1).

Quand il prononce ces paroles, M. Reynaud a devant lui, sur sa table, un très beau message de M. Churchill, daté du 14 juin, qui renouvelle le serment de ne jamais renoncer à la lutte "tant que la France ne sera pas restaurée dans toute sa grandeur".