Deuil national : 25 juin 1940

 

LE DEUIL NATIONAL DU PREMIER JOUR DE L'ARMISTICE

Le gouvernement avait décidé que le mardi 25 juin serait une journée de deuil national.

Dès le matin, M. Baudouin avait tenu à s'entretenir avec les journalistes français puis avec les représentants de la presse étrangère.

L'un de nous assista à la première de ces conférences. Elle eut lieu verts 8 heures, au ministère des Affaires Etrangères, c'est-à-dire, à la Faculté de Droit. Le ministre nous reçut dans une salle de cours, poussièreuse, encombrée de tables et de bancs en désordre. Un jour gris tombait des fenêtres aux vitres sales. Toutes les personnes présentes avaient des visages vieillis et comme flétris.

M. Baudouin d'une voix terne, nous exposa les clauses principales de l'armistice franco-allemand et de l'armistice franco-italien.

"La France est maintenant, malheureursement, hors de combat... Elle devra affirmer sa neutralité. Pour sauvegarder cette neutralité, qui permettra le relèvement du pays, l'union des Français est nécessaire."

Le voix de M. Baudouin s'échauffa quand il aborda le douloureux problème des relations franco-anglaises. Le ministre s'étonna s'indigna même de l'hostilité  que le gouvernement de Londres témoignait depuis peu à l'égard du "gouvernement de Bordeaux". Il rappela les conventions du 13 juin auxquelles il avait assisté... Ce  changement d'attitude était injustifiable...

Et le ministre termina par un nouvel appel à l'union.

A la suite de cette conférence, de vives discussions s'allumèrent entre les directeurs ou rédacteurs en chef des journaux de Paris qui y assistaient : fallait-il revenir à Paris, pour retrouver immeubles, matériels et clientèle, au risque de tomber sous l'emprise allemande ; ou fallait-il suivre le gouvernement en zone libre, pour conserver au moins une liberté relative, au risque de livrer aux nazis ou à leurs complices des entreprises de presse de premier ordre ?...

Dilemme ardu ?

Pour les quotidiens de Bordeaux, il n'y avait pas de problème... Régionaux par définition, ils n'avaient pas de raison d'être ailleurs qu'au coeur de l'Aquitaine. Or, comme les départements qu'ils desservaient, occupés ou  non ne pouvaient se passer de journaux, il semblait incontestable que le devoir était de continuer à paraître, et de paraître à Bordeaux. Après la libération, des résistants et surtout les plus tardifs professeront qu'au contraire le devoir eût été de se "saborder"... Certes, c'était la solution la plus commode, car il était aisé de prévoir que la censure allemande serait lourde à supporter. Mais "saborder" un journal, en l'occurance, c'était plus exactement l'abandonner à l'ennemi. Les directeurs des quotidiens girondins furent unanimes à juger qu'ils devaient assumer les risques de toutes sortes que comportait la continuation de leur activité...

De la journée de deuil du 25 juin l'Illustration, imprimée sur petit format, sur les presses de Delmas, à Bordeaux, a donné sous la signature de Paul-Emile Cadillac, une saisissante relation :

"Des rues vides, que ne traversent çà et là que de rares véhicules ; des façades closes et comme murées, toutes boutiques fermées ; des drapeaux en berne aus frontons des édifices publics. La France pleure ses enfants morts et se recueille douloureusement au lendemain de la signature des armistices.

Du Bordeaux trépidant que nous avons connu ces jours derniers, il semble que plus rien ne subsiste. Les cafés et les salles de spectacles ont baissé leur rideaux, et, seules, les églises, dans ce grand désert de pierre, demeurent vivantes avec la flamme rouge de leur tabernacles tout au fond des sanctuaires noirs. Et symboliquement,  c'est vers l'église métropole, la cathédrale, que ce matin - un matin doux et pâle, ombré de gris - le chef de l'Etat, M. Albert Lebrun, et le chef du gouvernement, le maréchal Pétain, se rendent suivis des ministres, à l'appel de l'archevêque de Bordeaux, Mgr. Feltin. Un peuple immense  emplit les voies qui mènent à Saint-André, un peuple calme, résigné, voilant son affliction de ferveur et de courage - un vrai peuple de France.

A 10 heures, le président de la République, le Maréchal et le Gouvernement, accueillis par le Chapitre et l'Archevêque pénètrent dans l'immense nef unique, très caractéristique du gothique méridional, où les hautes verrières latérales, déversent à flot un jour qui semble cruel. Par contre, le choeur et le déambulatoire, aux arceaux gothiques sévères, s'embrument d'ombre, draperies noires que piquent les lueurs froides des lustres et les six cierges tremblants et vivants de l'autel. Aux piliers, des tentures complètent cette funèbre symphonie. A gauche, au-dessous du trône épiscopal, se range le corps diplomatique ; à droite, M. Albert Lebrun, le Maréchal, les ministres, les membres de la nunicipalité de la ville, etc... et l'Office commence.

"Un catafalque, au-delà de la barrière du choeur, se dresse vêtu de noir et d'argent, avec, jeté en travers, un drapeau tricolore dont le rouge saigne largement - sang répandu - dont le blanc se moire en étroit bandeau et le bleu, à l'extrême pointe, apparaît comme une mince trouée de ciel entre les nuées.

"A l'évangile, Mgr Feltin, debout prononce de sont trône une très sobre et très émouvante allocution. Il parle des mortsde : de ceux de l'autre guerre qui firent la victoire, de ce de ces mois derniers qui, malgré le désastre, ne se sont pas sacrifiés vainement. Leur immolation vaut pour les vivants. Leur exemple doit nous servir, il faut reconstruire une autre France, créer un ordre social nouveau, connu. Avant tout, restituons l'idéal méconnu. Rendons à ce pays le culte des grands principes oubliés : Dieu, la Patrie, la Famille...

"Sur le fond noir du choeur, la soutane violette du prélat se détache comme un drapeau de deuil.

"L'office a repris. L'élévation a fait s'incliner les fidèles, dont la multitude immense déborde bien au-delà des portes, sur le parvis. Un peu avant le "Domine non sum dignus" (Seigneur, je ne suis pas digne), la maîtrise entonne le "De profundis". Les voix des enfants, haut perchées et comme célestes, resonnent avec des accents désespérés, qui soudain font surgir en moi un souvenir : un catafalque géant écrasé de cierges et de bronzes, de larges banderoles qui retombent des voûtes, l'abside de Notre-Dame et son transept, tout un peuble assemblé en armes et en pleurs, et là, au centre, le cercueil de Foch. Vision poignante dans une minute aussi douloureuse et qui met les larmes aux yeux...

"Le "Dies irae", l'absoute, Mgr Feltin asperge d'eau lustrale le drap noir et argent sous lequel il semble que le pays soit couché.

"Puis c'est la sortie dans le grondement tonitruant des grandes orgues.

"Précédé des drapeaux des anciens combattants, le président Lebrun passe le premier, ravagé de douleur. Après lui, très droit, l'oeil fixé devant lui, la moustache blanche, voici le Maréchal.

"La France a confessé au pied des autels sa piété pour les morts et son regret pour les erreurs passées. La vie va recommencer - une vie nouvelle consacrée à rebâtir la maison sur les fondements inébranlables des siècles de labeur et de foi".

"Mgr Feltin, archevêque de Bordeaux avait accompagné jusqu'à la porte de la cathédrale, place Rohan, M. Albert Lebrun, le maréchal Pétain et les membres du gouvernement".

Puisque l'un de nous a assisté à cette cérémonie, ajoutons quelques détails à ce récit.

Nous nous trouvions au premier rang de la nef. Les personnalités officielles étaient devant nous et la plus rapprochée était le général Weygand, en uniforme kaki. Avec son stick et ses bottes de cuir fauve, il avait la tournure d'un jeune officier de cavalerie. Le maire de Bordeaux, droit et sévère, était à ses côtés. A l'élévation, le général fut le seul à s'agenouiller sur son prie-Dieu. Il plongea la tête dans ses mains dans un geste de lassitude et de supplication... Je pus l'observer tout à loisir pendant le reste de l'office : sa figure intelligente et énergique était toute contractée par une émotion intense...

Un peu plus loin se trouvait M. Reynaud, qui semblait inquiet, agité. Il ne cessait de remuer la mâchoire et les lèvres.

M. Edouard Herriot, volumineux et tassé, avait les traits tirés et les paupières lourdes... Quand à son compère et allié le nécrobite Jeanneney, il jetait à droite et à gaude des regards préoccupés...

Le président Lebrun s'efforçait de garder une attitude majestueuse, mais ses yeux gonflés, son masque ravagé révélaient sa détresse intérieure.

Nous cherchions le maréchal Pétain et ne le découvrions pas... Et puis brusquement à la sortie, il nous frolâ... Il était en civil. Nous le reconnûmes à ses yeux bleus, à sa grosse moustache blanche et à sa figure marmoréenne... Il allait d'un pas résigné et ferme vers son tragique destin.

A 11 heures les personnalités officielles se rendaient au momument qui, près de l'église Saint-Bruno, construite pour les Chartreux par le cardinal de Sourdis, déploi les feuillets d'un grand livre de marbre où les noms des morts de 1914-1918 sont gravés...

M. Marquet, ministre et maire de Bordeaux, arriva le premier, accueilli sur le terre-plein par les conseillets minicipaux, diverses notabilités civiles et plusieurs parlementaires de la Gironde ayant à leur tête M. Caillier sénateur.

Presque aussitôt, les troupes présentaient les armes. C'était le président de la République et derrière lui, le maréchal Pétain. Un journaliste note que "la foule dévore des yeux le Maréchal, empoigné dans un élan fait à la fois des grancs triomphes vécus jadis ensemble comme de la confiance qui l'anime en ce jour de deuil"

Venait ensuite le général Weygand et son Etat-Major, les présidents des deux Assemblées et les membres du gouvenement.

Quand M. Jeanneney et M. Herriot passèrent devant un bataillon d'officiers aviateurs, des murmures s'élevèrent... M. Baudouin entendit : "Voici les salopards".

Le Maréchal s'avança eul tout près du monument, tête nue, et médita longuement... Sans doute évoquait-il les ombres de ceux de Verdun et de la Marne et se demandait-il s'ils s'étaient sacrifiés pour rien et comment on pouvait sauver leur héritage en péril ?...

Quand à la foule massée autour de la place, elle pleurait en silence... Ce fut un moment bouleversant et inoubliable...

Le Conseil des Ministres qui siège dans l'après-midi s'occupe surtout de la situation en Indochine.

Voici ce qu'en dit M. Baudouin :

"M. Rivière, ministre des colonies, nous entretient pour la première fois de la situation en Indochin. Il nous apprend que le 20 juin, de sa propre autorité,  le général Catroux, gouverneur général, a décidé à la demande des Japonais, de fermer la frontière chinoise, ce qui privait le gouvernement de Chang Kaï Chek du ravitaillement qu'il recevait par le chemin de fer de Haîphong à Yunnanfou. De plus le général Nishihara, chargé de contrôler les stocks de matériel destiné à la Chine. Le général Nishihara est installé depuis une dizaine de jours à Hanoï et l'arrivée de la mission est imminente.

"M. Rivière est très ému de cette initiative qui, sans accord du gouvernement français a permis une mainmise partielle du Japon sur l'autorité que nous exerçons au Tonkin. Le ministre communique l'échange de télégramme entre lui et le général Catroux, d'où il ressort que ce dernier revendique le droit d'agir en complète indépendance. M. Rivière propose de remplacer le général Catroux immédiatement. Par qui ? L'Amiral Darlan propose l'amiral Decoux, commandant les forces navales d'Etrême-Orient qui a le mérite d'être sur place, de qui il garantit l'esprit de discipline. Le conseil se rallie à cette proposition."

Par télégramme, l'amiral Decoux est nommé gouverneur général de l'Indochine. Le lecteur connaît sans doute la tâche difficile qui sera la sienne et l'injuste traitement dont il sera victime...