Dernier ministère III e rép.

 

LE DERNIER MINISTERE DE LA III e REPUBLIQUE

Quand le maréchal arrive à l'hôtel de la Présidence où un service d'ordre important a été organisé par le capitaine Boireau, il constate que le vestibule les couloirs et les salons fourmillent de personnalités civiles et militaires.

Laissons ici la parole à M. Baudouin qui est un témoin oculaire et auriculaire :

"A 22 heures le maréchal Pétain est introdui dans le cabinet de travail du président de la République où se trouvent déjà M. Paul Reynaud. Il y entre avec un papier à la main, dactylographié, qui est la liste des ses futurs ministres. M. Paul Reynaud sort peu de temps après et confirme que le président de la République a demandé au maréchal Pétain de constituer le ministère". J'ai vu la liste des futurs ministres, dit-il, c'est un ministère Laval. "Il se tourne vers moi et me dit : "Vous êtes aux affaires étrangères". Il part en souriant.

"Le maréchal m'appelle et me demande, dans un esprit de continuité, de prendre le portefeuille des Affaires Etrangères. Je lui réponds que je comprends cette continuité comme celle de la communauté d'intérêts franco-britannique que l'armistice ne doit pas détruire. Je ne puis accepter ce poste qu'à condition de pouvoir donner tous mes efforts au maintien de l'alliance anglais et de l'amitié américaine. Le maréchal me répond qu'il est entièrement d'accord avec moi, que je puis compter sur son appui sans réserve. Aussi suivant la suggestion que lui a faite l'amiral Darlan, fait-il appael à moi pour éviter la nomination de Laval.

"J'allais me retirer quand sans se faire annoncer, Laval entra dans le bureau du maréchal. J'en sortis immédiatement.

"L'entretien du maréchal et de laval dure une dizaine de  minutes. En sortant, Laval déclare qu'il n'a pas accepté la Justice et la vice-présidence du Conseil que lui avait offertes le maréchal. Il a demandé les Affaires Etrangères et les a finalement obtenus.

"En entendant cette nouvelle, je dis à mon voisin Bouthiller : "je me retire, je rentre à mon domicile"

"Le général Weyand et l'ambassadeur Charles-Roux mainfestent une vive émotion en apprenant le revirement du maréchal. Ils prient le maréchal de les recevoir immédiatement. Ils lui représentent que la délégation de Laval signifierait la rupture avec l'Angleterre. Le général Weygand dit qu'il ne veut pas "jeter la France dans les bras de l'Allemagne." Tous les deux demandent au maréchal, pour maintenir la solidarité avec l'Angleterre, de confirmer définitement ma nomination. Comme j'hésite dans ces conditions à accepter une tâche à laquelle je ne me fais pas d'illusion, M. Albert Lebrun, qui traverse à ce moment-là le salon, me conseille de ne pas m'y dérober.

"Laval apprenant ma désignation définitive, refuse d'entrer dans le cabinet, Marquet, qui avait accepté le portefeuille de l'Intérieur, se solidarise avec l'ancien président du Conseil et se retire avec lui. Le ministère sera donc constitué sans eux. (1)

(1) Dans le récit qu'il donne de la constitution du ministère Pétain, M. Charles-Rous présente les choses un peu différemment et souligne, comme il est normal, la vigueur et l'efficacité de son intervention auprès du maréchal.

D'autre part, une haute personnalité qui a joué alors un rôle de premier plan, nous donne les précisions suivantes :

"Apprenant que Monsieur Laval, en conversation avec Pétain, exigeait le portefeuille des Affaires Etrangères, le général Weygand entra sans plus attendre chez le maréchal et, devant Monsieur Laval, lui déclara : "Il paraît, Monsieur le Maréchal que Monsieur Laval réclame les Affaires Etrangères. Etant donné la position qu'il a prise envers l'Angleterre, vous ne pouvez y consentir." Le général insista : "Monsieur Laval au Ministère des Affaires Etrangères est impossible." M. Laval écouta et ne dit rien.

Un moment plus tard, quand le général Weygand sut que M. Marquet se solidarisait avec M. Laval et refusait le portefeuille de l'intérieur il lui conseille vivement de revenir sur sa décision. Ce fut sans succès.

Ces différentes versions concordent sur l'essentiel.

"Cette constitution est retardée par les ministres socialistes qui ne veulent pas donner leur acceptation définitive avant que Léon Blum est approuvé leur entrée dans le Cabinet. On parvient enfin à joindre l'ancien président du Conseil qui accorde l'autorisation sollicitée. Il est 23 h 30. Le président de la République signe les décrets de nominations. (1)

Le Cabinet est ainsi composé :

Maréchal Pétain, président du Conseil ; Camille Chautemps, sénateur, ministre d'Etat, vice-président ; Général Weygand, chargé de la Défense Nationale ; Général Pujo, ministre de l'Air ; Amiral Darlan, ministre de la Marine marchande et militaire ; Frémicourt, premier président de la Cour de Cassation, ministre de la Justice ; Pomaret, député, ministre de l'Intérieur ; Paul Baudouin, ministre des Affaires Etrangères ; Bouthillier, ministre des Finances et du Commerce ; Albert Rivière, ministre des Colonies ; Albert Rivaud, professeur à la Sorbonne, ministre de l'Education Nationale ; L.O. Frossard, député, ministre des Travaux Publics et des Transmissions ; Chichery, député ministre de l'Agricultue et du Ravitaillement ; Février, ministre du travail ; Ybarnegaray, député, ministre des Anciens Combattants et de la Famille française.

      Sous-Secrétaires d'Etat :

Alibert, maître de requêtes honoraires au Conseil d'Etat (Présidence du Conseil) ; Robert Schuman, député (Réfugiés).

A M. de Lequerica, qui est un ami de France et qui s'afflige de son infortune, M. Baudouin remet une note manuscrite par laquelle il prie le gouvernement espagnol d'intervenir auprès du gouvernement allemand pour connaître les conditions qu'il mettrait à la conclusion d'un armistice (1)

(1) M. de Lequerica a donné cette nuit historique quelques détails à M. Maurice Martin du Gard :

M. de Lequerica était revenu, après le diner, au consulat général d'Espagne, rue Mandron. Vers minuit, on lui téléphone de la présidence de la République. M. Baudouin, qui vient d'être appelé aux affaires étrangères, le demande. Il se met en route, dans la nuit noire, pendant une alerte. Comme il arrive à la porte de la préfecture, rue Vital-Carles, un attaché au cabinet de M. Ybarnegaray l'interpelle : "M. l'ambassadeur, le ministre est parti, il ne vous verra pas ce soir, mais demain - Bon, s'il n'y a rien je m'en vais."

Le ministre qui est parti, c'est M. Ybarnegaray, un basque, presque un compatriote, qui devait dîner ce soir-là avec M. Lequerica, lequel l'avait oublié. Mais l'ambassadeur d'Espagne comprend que c'est M. Baudouin qui a renoncé à l'entretien sollicité. Il s'apprêtre donc à faire demi-tour et à s'enfoncer de nouveau dans l'obscurité, que traverse le hurlement des sirènes quand survient le général Weygand qui dissipe le malentendu. M. de Lequerica entre et trouve M. Baudouin qui l'attendait impatiemment.

Ainsi s'en fallut-il de peu que la demande d'armistice ne fût pas transmise ce jour-là. Sans l'arrivée du général Weygand. M. de Lequerica serait rentré dans sa résidence, un château à 35 kilomètres de Bordeaux, qui n'avait pas de téléphone. Qu'aurait-on pensé ? Que l'Espagne refusait ses services à la France dans un tel moment ? Ou que l'ambassadeur avait été kidnappé entre le consulat et la préfecture ?

Du rôle des impondérables dans l'histoire !...

A sir Ronald Campbell, M. Baudouin annonce, avec tristesse, la décision prise. Il prie l'Angleterre "d'examiner la décision française, on avec l'esprit d'un juriste, mais avec la compassion d'un ami qui voit son ami exsangue et piétiné sans pouvoir lui porter secours". (C'est se référer aux déclarations de M. Churchill du 30 mai et du 13 juin). Il donne l'assurance que jamais le gouvernement français ne livrera totalité ou partie de la flotte de guerre. "L'amiral Darlan a pris toutes dispositions dans ce sens". L'ambassadeur britannique reste hautain, taciturne et glacé.

M. Baudouin a enfin une conversation très cordiale avec M. Biddle qu'il charge d'affirmer à M. Roosevelt que nos vaisseaux ne tomberont pas au pouvoir de l'ennemi.

A 9 heurs le Nonce reçoit de M. Baudouin la demande d'armistice à adresser au gouvernement Italien.

A 12 h 30, le maréchal doit prononcer une allocution.

Nous sommes mêlés à un groupe d'anciens combattants rassemblés autour d'un poste de radio, 8, rue de Grassi.

Le ciel est lourd d'un orage qui n'éclate pas, mais qui nous étouffe...

L'appareil grésille et nous devons tendre l'oreille pour entendre une voix brisée par l'âge et par l'émotion :

        " FRANCAIS !

   "A L'APPEL DE MONSIEUR LE PRESIDENT DE LA REPUBLIQUE, J'ASSUME A PARTIR D'AUJOURD'HUI LA DIRECTION DU GOUVERNEMENT DE LA FRANCE. SUR DE L'AFFECTION DE NOTRE ADMIRABLE ARMEE QUI LUTTE AVEC UN HEROISME DIGNE DE SES LONGUES TRADITIONS MILITAIRES, CONTRE UN ENNEMI SUPERIEUR EN NOMBRE ET EN ARMES. SUR QUE PAR SA MAGNIFIQUE RESITANCE, ELLE A REMPLI NOS DEVOIRS VIS-A-VIS DE NOS ALLIES. SUR DE L'APPUI DES ANCIENS COMBATTANTS QUE J'AI EU LA FIERTE DE COMMANDER. SUR DE LA CONFIANCE DU PEUPLE TOUT ENTIER. JE FAIS A LA FRANCE LE DON DE MA PERSONNE POUR ATTENUER SON MALHEUR.

   "EN CES HEURES DOULOUREUSES, JE PENSE AUX MALHEUREUX REFUGIES QUI DANS UN DENUMENT EXTREME, SILLONNENT NOS ROUTES. JE LEUR EXPRIME MA COMPASSION ET MA SOLLICITUDE. C'EST LE COEUR SERRE QUE JE DIS AUJOURD'HUI QU'IL FAUT TENTER DE CESSER LE COMBAT. JE ME SUIS ADRESSE CETTE NUIT A L'ADVERSAIRE POUR LUI DEMANDER S'IL EST PRET A RECHERCHER AVEC NOUS. ENTRE SOLDATS, APRES LA LUTTE ET DANS L'HONNEUR LES MOYENS DE METTRE UN TERME AUX HOSTILITES.

   "QUE TOUS LES FRANCAIS SE GROUPENT AUTOUR DU GOUVERNEMENT QUE JE PRESIDE PENDANT CES DURES EPREUVES ET FASSENT TAIRE LEUR ANGOISSE POUR N'ECOUTER QUE LEUR FOI DANS LE DESTIN DE LA PATRIE."

Quand la voix du vieux chef se tait, nous restons un long moment pétrifiés, puis nous nous dispersons en retenant nos sanglots.

La même désolation pèse à la même heure sur la ville entière. Un voile funèbre obscurcit les rayons du soleil de juin, comme si la nature elle-même voulait participier à notre malheur.

... Au début de l'après-midi, M. Baudouin a un entretien avec M. Reynaud qui lui remet un message pour le président Roosevelt en le priant de le transmettre par la voie diplomatique. M. Baudouin soumet ce message au Maréchal, qui en approuve l'envoi. Il suggère de charger M. Reynaud, qu'il suppose à tort ou à raison, "persona grata" à Washington, d'y représenter la France, au lieu et place de M. de Saint-Quentin. La question sera mise à l'étude.

... En fin d'après-midi, le ministre des Affaires Etrangères signale au Maréchal qu'une phrase de son allocution a été mal interprétée. Certains éléments de l'armée ont compris que les mots "Il faut cesser le combat", équivalaient à un ordre de renoncer immédiatement à toute résistance.

Pour mettre les choses au point, M. Baudouin prend la parole à la radio à 21 h 30 et dit notamment :

"... Le gouvernement français a dû demander à l'ennemi quelles seraient ses conditions de paix. Mais il n'a pas pour autant abandonné la lutte ni déposé les armes. Comme l'a dit ce matin le maréchal Pétain, le pays est prêt à rechercher dans l'honneur le moyen de mettre un terme aux hostilités. Il n'est pas prêt et ne sera jamais prêt à accepter des conditions déshonnorantes, à abandonner la liberté spirituelle de notre peuple, à trahir l'âme de la France".

... Au cours de l'après-midi, l'ambassadeur d'Angleterre est reçu par M. Charles-Roux, secrétaire général, en l'absence de M. Baudouin. Sir Ronald Campbell vient apporter le texte des deux télégrammes adressés la veille par le gouvernement de Londres, puis annulés. S'ils sont sans valeur, pourquoi cette communication ? Mystère !

A l'heure où le ministère Pétain entrait en fonction, le général de Gaulle, qui n'en savait rien, s'envolait de Londres vers Bordeaux dans un avion que Churchill avait mis à sa disposition, et il apportait ingénument le texte déjà périmé de la chimérique union franco-britannique.