Les hésitations de M. Lebrun

 

LES HESITATIONS DE M. LEBRUN

Un moment plus tard, M. Barthe est reçu par le maréchal qui le tranquilise au sujet de la flotte et lui confie son désir de collaborer avec le parlement.

Durant cette journée, les parlementaires présents à Bordeaux ont un sujet de préoccupation qui, s'il n'est pas abordé dans les débats publics, défraie toutes les conversations privées.

Devant l'avance allemande qui s'accélère et qui peut à brève échéance atteindre les rives de la Garonne, que vont faire les membres des deux assemblées, que vont faire les membres du gouvernement ?

Des députés et des sénateurs ont déjà tenté de faire viser leurs passeports. Le cabinet a décidé que le visa ne serait donné à des des titulaires d'un mandat législatif qu'à condition qu'ils renoncent à ce mandat.

MM. Jeanneney et Herriot se présentent à 17 heures, chez le président de la République et l'incitent vivement à partir. M. Lebrun s'abrite derrière le maréchal. Celui-ci survient et déclare - une fois de plus -  qu'il est résolu, quoiqu'il arrive, à se cramponner au territoire métropolitain pour protéger les Français. M. Herriot formule alors une idée à laquelle il s'est arrêté depuis peu et qu'il a déjà mise en circulation :

"Soit ! le maréchal reste. Il déléguera ses pouvoirs à son vice-président Chautemps qui emmenera avec lui les ministres de son choix".

Le gouvernement aurait été ainsi coupé en deux. Si nous en croyons M. Herriot, le Maréchal n'écarte pas immédiatement cet expédient. Il envisage même obligeamment, pour éviter que les ministres partant soient traités de "fuyards", de leur donner l'ordre de partir.

Quand MM. Janneney et Herriot se sont éloignés, le maréchal requiert l'avis de M. Baudouin :

"Si le président de la République, les présidents des deux assemblées, le vice-président du conseil et un certain nombre de ministres ne veulent pas restier à Bordeaux, il n'est guère possible de les retenir... Mais, pour l'instant, il faut gagner du temps et dans ce but, rassurer M. Lebrun, qui est au  centre de la panique".

On a dit et l'on a même écrit que le maréchal aurait remise à M. Camille Chautemps une lettre autographe par laquelle il luis déléguait ses pouvoirs pour former un gouvernement en Afrique du Nord.

Il nous faut démentir cette légende. M. Camille Chautemps, voulait bien tout récemment nous préciser : "... Vous le savez sans doute, les conseils des Ministres sous le régime de la IIIe république qui était en vigueur en juin 1940, ne comportaient pas la rédaction d'un procès-verbal. Il n'existe donc aucune note écrite concernant la délégation de pouvoir qui m'avait été donnée, par le maréchal Pétain, pour aller en Algérie, mais le fait est de notoriété publique et n'a pas été à ma connaissance contesté : Il résulte de l'exécution (des décisions)  de la séance du conseil dans la journée du 20 juin 1940. Le gouvernement devait en effet se rendre ce jour là à Perpignan d'où je devais m'embarquer moi-même à Port-Vendres avec quelques-uns de mes collègues pour Alger." et M. Camille Chautemps précise : "c'est à la suite de diverses circonstances et manoeuvres politiques que vous connaissez que ce projet a dû être abandonné malgré nous." (1) Lettres des 18 et 24 mai 1955.

Voici un point d'histoire définitivement élucidé.

C'est le 18 juin que le général de Gaulle lance à la radio de Londres son fameux appel aux Français et prend l'initiative de repousser un armistice dont il ne connaît pas encore les clauses !

Dans la nuit du 17 au 18 juin des avions ennemis ont survolé Bordeaux sans lancer de bombes.

M. Marquet se préoccupe des périls qui menacent les Bordelais comme M. Herriot les Lyonnais. (2) Le président de la Chambre, qui est un des champions de la guerre à outrance, a insisté auprès du général Weygand pour que Lyon soit déclaré ville ouverte.

Dans l'après-midi, le maire de Bordeaux a interrogé le général Lafon sur l'intention qu'on lui prêt de se rendre en Dordogne.

"Je défendrai la Dordogne, a répondu le général, parce que cette rivière consitue un obstacle très difficile à franchir.

- Si j'avais l'impression, a répliqué M. Marquet, que la défense de la Dordogne pû amener le rétablissement des forces françaises, je n'hésiterais pas une minute à vous approuver, bien que je sois convaincu que cette opération provoquera le bombardement de notre cité, par avion et par artillerie à longue portée... Mais s'il ne doit en résulter qu'un ralentissement de l'avance allemande, je formuele des objections catégoriques".

Le général Lafont met un terme à la discussion en déclarant qu'il ne changerait rien aux dispositions qu'il a prises tant qu'il n'en a pas reçu l'ordre...Il n'a d'ailleurs aucun illusion sur la faiblesse de ses forces. Il s'apprête à envoyer sur place, pour contrôler l'exécution de ses directives, à défaut de son chef d'état-major, le colonel Arendt, qui est tombé malade, son sous-chef d'état-major, le colonel Gabriel Lamaignère. En fait de troupes, il ne peut guère mettre en ligne que les unités d'infanterie et d'artilleries que le général Marquis et son chef d'état-major le colonel Vilatte, ont entrepris de reconstituer au camp de Souges.