Bombardement BX 19-20 juin 40

BORDEAUX CAPITALE TRAGIQUE (exemplaire n° 1107)

LE BOMBARDEMENT DE BORDEAUX  (19 - 20 juin 40)

Louis-Georges Planes et Robert Dufourg - Préface de M. le Général Weygand de l'académie Française - Avant propos de l'Amiral d'Harcourt

Editions Médicis

Blanquefort étant éloigné de Bordeaux et ma famille ayant vécu en même temps à Bordeaux et à Caychac voici un extrait d'un livre très intéressant que je retranscris, à l'attention d'un Professeur d'histoire qui m'a questionnée sur les bombardements de Bordeaux. En même temps je veux montrer que la guerre, était à nos portes et combien identique à celles que nous avons regardées devant nos postes de télévisions depuis des années mais, dans d'autres pays.

    "Sur le bombardement que Bordeaux eut à subir dans la nuit du 19 au 20 juin, voici les notes vécues prises par l'un de nous :

    "J'étais au journal, rue de Grassi, quand l'alerte sonna, un peu après minuit. Le personnel de l'imprimerie et de la rédaction, observant les consignes, se réfugia dans les caves voûtées, vastes et solides de l'immeuble occupé par la librairie Feret. Je suivis le mouvement. Les secousses qui ébranlaient le sol nous révélèrent bientôt que les points de chut de certaines bombes n'étaient pas éloignés. Je profitai d'une accalmie pour prendre l'air. Des incendies projetaient dans le ciel, de différents côtés, des lueurs rougeoyantes.

    "Avant la fin de l'alerte, je sautai dans ma voiture et, muni de mon laissez-passer, je parcourus la ville pour avoir des nouvelles des personnes qui m'étaient chères... Je croisai des véhicules de pompiers et des voitures d'ambulance. Une heure plus tard, j'étais de retour au journal. Un de mes collaborateur me dit :

- Nous sommes inquiéts au sujet de notre camarade E... Une bombe est tombée, paraît-il près de l'église Saint-Michel, sur une maison  où se trouvait sa femme. Il est parti depuis un long moment et n'est pas revenu.

    "E... était un jeune rédacteur que j'estimais. A la suite d'un accident, il avait subi, dans sa jeunesse, une amputation et avait une jambe de bois. Il était marié depuis quelques mois et sa femme était enceinte.

    "Je repris mon auto et filai vers Saint-Michel. Dans la vieille rue des Faures je reconnu de loin E... à sa démarche claudicante... La gorge serré, il me raconta ce qu'il venait d'apprendre.

    "Quand les avions allemands avaient été signalés par le hurlement des sirènes, madame E... avait quitté son domicile pour se rendre dans une des rares maisons du quartier munies d'une cave-abri. Beaucoup de gens y avaient cherché protection. Les femmes et les enfants s'étaient blottis dans la partie de la cave la plus éloignée de l'escalier, du côté de la voie publique. Les hommes s'étaient groupés à l'entrée. Une bombe était tombée dans la rue et avait provoqué l'écroulement de la vétuste demeure. Les hommes avaient pu se sauver à travers les décombres ; mais les femmes et les enfants restaient pour la plupart enfouis sous les ruines. Pour comble de malheur, une canalisation d'eau crevée causait une inondation qu'on ne parvenait pas à juguler... Pourtant, les équipes de la D.C.A. avaient pu retirer quelques blessés et quelques morts. E... se rattachait à l'espoir que sa femme était du nombre des blessés ; mais personne n'avait pu lui fournir la moindre indication à ce sujet. Il me damande donc de faire avec lui le tour des hôpitaux où l'on avait réparti, dans la mesure des places disponibles, les victimes du bombardement.

     "Horrifique tournée norcture ! Dans chaque établissement, nous défilions devant les lits où étaient étendus de pauvres corps geignants, défigurés, enveloppés d'énormes pensements ensanglantés. Nous passions en revue, aussi les cadavres, couleur de cire, allongés sur des brancards. De telles visions exigeraient le crayon d'un Goya !

     "Traînant la jambe E... dévisageait les vivants et les morts. Peu à peu l'affreuse certitude s'imposait implacablement : sa femme, portant dans son sein l'espoir de leur jeune foyer, gisait là-bas sous les pierres, les poutres et les gravats, écrasée, asphyxiée ou noyée.

      "Que dire devant pareille infortune ?

Le bombardement  de Bordeaux avait pour bilan 63 morts, et 185 blessés, dont un certain nombre étaient gravement atteints.

      Les points de chute se répartissaient comme suit :

      4 bombes dans la Garonne et près des Chantiers de la Gironde ;

      5 bombes dans le quartier de la Bastide ;

      2 près des docks ;

      1 près de la gare du Médoc ;

      4 cours de Luze ;

      3 rue Camille Godard ;

      8 entre la rue David-Johnston et la rue Camille Godard ;

      5 à Mérignac ;

      1 près de la piscine, rue Judaïque ;

      4 dans le quartier Saint-Seurin, dont une sur la tranchée-abri des Allées Damour ;

      1 rue des Remparts et l'autre près de l'hôtel du commandant de la région où étaient les bureaux du maréchal Pétain et du général Weygand ;

      2 entre le cours d'Alsace-Lorraine et le cours Victor-Hugo

      2 encadrant la Basilique Saint-Michel ;

     12 dans le quartier de la gare du Midi ;

       3 dans le cours de l'Yser et le cours de la Somme ;

       4 entre les boulevards Victor-EmmanuelI-III et George V ;

       Donc, en tout, plus de 60 bombes avaient été jetées sur Bordeaux.

       Nous avons signalé le désastre causé par l'une de celles qui étaient tombées près de Saint-Michel. Les morts et les blessés avaient été nombreux à cet endroit. En outre,  la vieille basilique, chère à tous les coeurs bordelais, avait subi des dommages irréparables. Les deux façades latérales de cet admirable édifice du  XIVe et XVe siècles avaient été martelées par la ferraille et les merveilleux vitraux avaient été pulvérisés.

      ... La bombe qui percuta directement la tranchée-abri aménagée sur les allées Damour, près de la Basilique Saint-Seurin, fût extrêmement meurtrière car la tranchée était pleine de gens qui s'y croyaient en sûreté. La presse, qui a été très discrète sur le bombardement, conformément aux consignes de la censure, a néanmoins publié les détails suivants. M. et Mme Lenoir habitaient au 41, rue des allées Damour. Quand l'alerte a retenti, Mme Lenoir, portant dans ses bras son enfant âgé de 13 mois, s'est réfugiée dans la tranchée. M. Lenoir s'est un peu attardé. A l'instant où il s'apprêtait à rejoindre les siens, il était rejeté en arrière par une explosion. Les occupants de la tranchée avaient été déchiquetés. La mère et le bébé étaient parmi les victimes.

      Le bombardement de Bordeaux ne correspondait à aucun intérêt militaire. Acte de sauvagerie gratuit ou geste d'intimidation ? (1)

(1) On verra pourtant plus loin que ce bombardement pouvait avoir un autre but : empêcher le départ du torpilleur "Lansquenet" qui, encore sur câle et inachevé, s'apprêtait à prendre le large.

Il n'est pas douteux, en tout cas, que l'événement a eu dans la ville des répercussions morales qui se font immédiatement sentir. Nous avons le devoir d'être véridiques... Dans la population, ce n'est qu'un cri : "Il faut en finir avec ces horreurs ! Il faut arrêter au plus vite un combat qui n'a plus de sens !"

Comment s'en étonner ?... Nos lecteurs, connaissent assez l'histoire de Bordeaux pour savoir que cette ville n'a pas été accoutumée, au cours des sièclesdu fait de sa situation géographique, à subir directement les effets de la guerre ; ils connaissent aussi suffisamment les défauts et les qualités des Bordelais pour savoir que ceux-ci sont fort capable d'héroïsme (ils l'ont prouvé sur les champs de bataille en 1914-1918 comme en 1940), mais trop sages, trop modérés, trop pratiques pour s'obstiner à être héroïques en pure perte.

Quand aux réfugiés, le désir de rentrer chez eux prime tout autre sentiment.

Enfin le bombardement influence aussi certaines sphères gouvernementales et parlementaires où la volonté de quitter Bordeaux se fait plus impérieuse et plus pressante.