La Garde-Barrières par Y. S.-A

 

LA VIE D'UNE GARDE-BARRIERES, MA MERE Marguerite JUSTES, DU P.N. 14 DANS LES ANNES 1950-1960.

Texte et photos de Yolande S. - A. 

Photos sur le PN 14 sont sur le site suivant :

   http://blanquefort-caychac.e-monsite.com/  

Ce passage à niveau ou P.N. à égale distance entre Blanquefort et Caychac, pour être plus précis est situé, avenue du onze novembre (les rails la traversent) entre le rondpoint du Lidl et la rue de la Rivière à Caychac.

Je suis née à Pauillac et arrivée à Blanquefort en 1945, à la fin de la guerre ; je me souviens de ce train, un "train spécial retour des Allemands". Ma mère, Marguerite JUSTES qui était garde-barrières, dans un coin perdu de Pauillac, devenu rue de l'Usine a été nommée : "Garde-Barrière du P.N. 14", c'était un passage à niveau à égale distance de Blanquefort et de Caychac. Ma situation était meilleure car ce P.N. sur une route à grande circulation, bien qu'isolé des autres habitations, subissait le rythme de la circulation des voitures et des trains. Cependant, nous avions quand-même deux voisins, des fermiers, Jean et Hélène MARTIN ; ils élevaient des vaches, deux chevaux et le poulain César. C'étaient les fermiers de M. Milou, ils avaient la charge, outre du vin de la pièce de vigne et des cultures de la ferme, dans les marais, ils s'occupaient de la superficie nécessaire au stockage d'une année de foin pour élever 14 bovins, 13 vaches laitières et un taureau. Ces animaux paissaient sur ce qui est actuellement 1/3 de la zone industrielle et une partie du lycée agricole.

Ce P.N., pas très éloigné de la gare de Blanquefort, était entouré de quatre châteaux : Fleurenne, Saint-Ahon, Tujan et Maurian malgré ce voisinage prestigieux, la garde-barrières menait une vie très simple rythmée par "l'heure du train" qui se répétait neuf fois par jour sans compter quelques trains supplémentaires, à l'époque des "trains de pétrole" reconnaissables à leur chapelet de citernes et leur odeur entêtante qui attestait de leur passage longtemps après leur disparition dans le lointain, le long de la voie. Il ne faut pas oublier les trains de marchandises, et le dimanche le train "spécial été" de voyageurs pour Soulac et leur retour à 22 heures.

Une vie sans superflu car ce métier était très peu payé pour la présence que cela impliquait entre les passages du premier train à 7 heures et du dernier à 19 h 45, soit 12 h 45 par jour et pas de jours congés !

Cependant, il y avait des avantages : 

- Les voyages gratuits, mais peu utilisés, pour ce faire il faut avoir une personne pour vous remplacer. Les enfants des garde-barrières bénéficiaient de 8 voyages gratuits.  

- Le loyer de la maison était compris dans le salaire ainsi que celui du jardin composé par l'étendue du terrain le long de la voie ferrée. Pour ce jardin il n'y avait pas de limite. On pouvait bêcher sur la longueur désirée de chaque côté du P.N. ! Côté sud : des pommes de terre, des citrouilles et de la luzerne pour les lapins. Mais pas suffisamment, car j'ai le souvenir d'avoir été toujours en  train de "ramasser de l'herbe pour les lapins" dans les prés du château Tujan ! (actuellement, rues George Sand, Frédéric Chopin, etc...). Côté nord : le jardin potager qui permettait de manger de tout, toute l'année. Nous achetions peu de choses seulement du maïs pour les poules, du beurre, du sucre, du pain (livré par M. Berlan, puis M. Destic), un peu de viande le jeudi et le dimanche. Le dimanche était le jour où nous faisions la soupe, ce qui nécessitait que nous allumions la cuisinière, les autres jours nous vivions devant la cheminée.

- Le bois était à discrétion, voire très peu onéreux, la petite "draisine" nous apportait depuis la gare de Blanquefort "entre deux trains" les traverses usagées de la voie ferrée. Ce bois était traité, et lorsqu'il brûlait il dégageait une odeur tenace de produits de conservation qui flottait dans la maison, de même ces produits donnaient aux  flammes dans la cheminée des couleurs changeantes et étranges. Ces traverses de chemin de fer, j'ai commencé très jeune à les scier avec ma mère. Après être allées chercher le grand "passe-partout" des cantonniers de la S.N.C.F. à leur cabane, nous déposions le bois sur le chevalet et, chacune d'un bout du passe-partout, à tour de rôle, nous tirions et poussions, puis ma mère, très costaud, fendait et sciait le restant du bois toute seule. La cabane des cantonniers S.N.C.F. existe toujours, toute taguée au bout du parking de la gare.

Les commerçants ambulants

Entre le jardinage et le bois, elle ne s'asseyait que l'après-midi, pour tricoter ou coudre au milieu de ses fleurs. Grâce aux achats effectués au petit camion des Mora de Caudéran, qui passaient vendre vêtements et étoffes, elle avait les fournitures nécessaires pour effectuer ses travaux d'aiguilles. Ma mère me confectionnait des tabliers "avantageux" qui duraient deux années scolaires.

Les "Gitanes du Petit Lacanau" habillées de longues jupes froncées proposaient en passant, dentelles, aiguilles et paniers.

Malgré toutes ces occupations, la garde-barrières devait penser à toujours avoir les yeux sur les pendules, elle en avait plusieurs, surtout ne pas oublier : "l'heure du train" ! une règle sans faille, afin de fermer les barrières cinq minutes avant le passage du monstre de ferraille. Il est vrai qu'un train est bruyant, mais lorsqu'on vit au bord des rails, on n'y prête pas attention ; on ne l'entend pas !...

Les usagers

Malgré l'isolement, on voyait beaucoup de monde. Les habitués de tous les jours qui, comme les trains avaient des horaires précis, qu'ils soient en voiture, petit camion, vélomoteur, ou vélo. Par exemple, Paul Gélie le facteur, en sabots de bois que l'on voyait de loin, sous sa grande cape et son képi allant vers La Rivière et Caychac.

Aujourd'hui, ce métier de garde-barrières ne pourrait plus exister... Quand on voit les files de voitures de part et d'autre des 1/2 barrières à chaque passage d'un train, on imagine la longueur de ces files s'il fallait fermer 5 minutes avant ! Il y avait parfois quelques grincheux qui descendaient du véhicule et s'en prenaient à la garde-barrière : "Vous avez fermé assez tôt, je suis là depuis 10 minutes!..." alors que la réalité était de 2 ou 3 minutes !...

Comme les deux roues avaient un petit portillon, ils pouvaient traverser sous la vigilance de la garde-barrière et quelques mots étaient échangés. Lorsque passait  Marguerite Dumora,  la sage-femme, à vélo, un sac au guidon, toujours en gabardine, ma mère disait qu'un bébé allait naître à La Rivière...

La grand-mère Bernatets et son petit-fils Jean-louis, dit Jeanlou, passaient par le portillon, elle l'accompagnait chez "Gégé" prendre un T.E.O.B.,  puis à Bordeaux pour qu'il puisse recevoir des leçons d'accordéon. Plus tard, il sera accordéoniste de métier, aura "son" orchestre, fera des disques, des C.D. et animera des bals populaires. Les Bernatets habitaient dans leur ferme, à l'angle de l'avenue du onze novembre et de la rue de La Rivière où est situé le stade Caillaud actuellement.

Parmi les habitués du matin, pour le train de 8 heures, il y avait aussi, les habitants du château Fleurenne, le Comte de Montbel et son fils Henri qu'il portait à la gare, et là, parfois, s'ils avaient 1 minute de retard, les 5 minutes réglementaires, n'étaient pas respectées par ma mère et l'on entendait claquer le fouet afin que la jument attelée à la calèche galope plus vite. Il faut reconnaître que le fourgon POSTES bénéficiait aussi de cette faveur, qui lui permettait d'être à l'heure au train de 19 h 40. Ceci, malgré la minute de retard qu'il pouvait avoir prise lors de sa levée du courrier médocain.

Un après-midi, pour ces "minutes gagnées" nous avons vu traversant le passage à niveau, cette fois en marchant avec sa canne et en chapeau, M. Le Comte de Montbel qui a dit à ma mère : "Mme la Garde-Barrières, c'est vous que je viens voir, je viens porter un cadeau à votre Petite". Il me donna une grande boîte que je n'osais pas ouvrir... Oh ! Comme elle était belle la poupée qu'il m'a offerte,  en tissu avec des cheveux de laine, une jolie figure peinte sur une toile plus dure que celle de la robe. Bien avant cette visite j'étais très fière de m'appeler comme l'une des  filles de la famille de Montbel : "Yolande" et, là, devant cette boîte mon bonheur fut immense, j'ai baptisé ma belle poupée : "Benoîte".

Peu de gens passaient à pied, mais je me souviens, de la Comtesse de Saint Saud, venant du château Dillon, pour rejoindre celui de Fleurenne, aussi, de la blanchisseuse de La Rivière, Lucia, qui passait en marchant car elle chargeait son grand sac de linge sur la selle et le guidon de son vélo pour le livrer à Blanquefort.

La garde-barrières n'aimait pas les colonnes des camions militaires venant du camp de Tanaïs de Caychac ; ce métier était plein de responsabilités... Les textes disaient : "on ne doit pas couper une colonne de véhicules militaires."... mais alors... Je crois qu'ils s'arrangeaient pour ne pas frôler les horaires S.N.C.F.

Anecdotes

Je me souviens de la neige en 1956, sans bruit, le train avançait lentement, en creusant une tranchée de 50 cm sur les rails dans la neige.

Bernard Cricq et moi,  nous remplissions le bassin des vaches d'Hélène Martin à tour de rôle pour 10 centimes chacun !

André, Jean-Arnaud Courbin et Bernard Jean, venaient souvent à la ferme des Martin, ils chassaient dans la Garenne et dans les bois vers le "Vanneau" et le "Trembley".

"Au train du soir", la garde-barrière tenait le portillon ouvert car c'était "l'heure du lait", tout Maurian venait acheter le lait à la ferme.

Je me souviens que Jean Martin transportait la vendange au cuvier du château de Maurian où son frère Arnaud travaillait. La vendange était foulée avec les pieds.

Paulette Souberbielle, P N 15 écrivait tous les jours à son amoureux, M. Daunay qui était au régiment. Pour ne pas ralentir le fourgon des POSTES au P N 15, elle amenait son courrier au P N 14 car il freinait obligatoirement à cause du virage.

La garde-barrières, Marguerite JUSTES, aimait les voitures mais n'en a jamais eu ! Un soir, voilà un modèle inconnu qui s'arrête - barrières fermées - alors elle s'avance et reconnait Madame Durand Dassier du château Pichon de Parempuyre qui étrennait une DS bleue : elle lui dit "oui, elle est belle et confortable, et voyez, je me suis acheté un tailleur de la même couleur". Alors, après, l'épouse du maire de Parempuyre était la "madame en bleu"...

Je me souviens que de Ludon-Médoc, passait le charcutier, Biensan et la marchande de poissons Martin à vélo.

Je me souviens que de Margaux passait le transporteur Prévôt en camion.

Métier et évolution

Au fil des années les voitures sont devenues de plus en plus nombreuses... et les barrières de plus en plus lourdes à tirer ; surtout l'hiver, lorsque l'eau gelait dans les étroits canivaux des roues en fer.

Les grands évènements furent, en 1952, la construction d'une pièce supplémentaire, à tous les P N et, au PN 14 : une pompe au puits...et l'électricité... Donc à l'intérieur, plus de lampe à pétrole ! Cependant, cette odeur allait persister encore longtemps sur les mains de la garde barrières car, l'éclairage public n'existait pas dans le virage, ce qui fait que les lanternes à pétrole sont restées en fonction.

Toutes ces avancées changèrent ma vie, j'avais un chambre pour moi, l'eau arrivait dans les seaux sans effort et une fée "électricité" éclairait  les quatre pièces !...

Les charrettes, les troupeaux, circulaient à heures régulières. A 14 heures, Hélène partait "garder" ses vaches, avec son chien, dans le pré ouvert, enclos actuel de l'usine pharmaceutique ; elles connaissaient l'heure et attendaient sous l'immense platane, encore sur pied. Les pins-parasol à l'angle de la rue Guynemer et de l'avenue du 11 novembre qui étaient le repère des pêcheurs lorsqu'ils arrivaient par la route en cherchant : "l'étang de Saumos", sont toujours aussi resplendissants. Ces pins-parasol sont les seules présences intactes, face au petit terrain d'aviation rond, dans l'alignement du château Fleurenne qui ont tous deux disparu.

Le dimanche nous voyions des bordelais, arrivés au train de 8 heures qui repartaient par le dernier train après s'être reposés à la pêche, à l'ombre des arbres bordant l'étang assez riche en petit poissons.

Puis l'époque des jours de repos arriva, alors la garde-barrières s'acheta une bicyclette et partit se promener, cela la changeait du vieux vélo aux freins rigides accrochés au guidon. Quels merveilleux souvenirs, lorsque parfois elle m'avançait, assise sur le guidon, un bout de chemin vers l'école !... Quand mon petit vélo était crevé, le matin il y avait une autre solution : Monsieur Biret, le laitier, me déposait en bas de la rue, actuellement, Jean Moulin.

Une sortie annuelle des garde-barrières était d'aller à la gare Saint-Jean passer la visite médicale ; la vue et l'ouïe, voilà les points essentiels. C'était également l'occasion d'aller chez Puytorac pour des photos d'identité quand c'était nécessaire.

Si un besoin d'aller en famille se présentait, il fallait organiser le remplacement, mais nous n'avions plus besoin de laisser la maison à des étrangers, car des "guérites" avaient été construites près des P N. On y stockait le pétrole de l'éclairage, la boite des pétards, le drapeau rouge - à utiliser en cas d'arrêt d'urgence d'un train - le livre de service, qui était signé par le chef de canton de Bordeaux-Saint-Louis, actuel Centre Leclerc. Lors de son passage hebdomadaire depuis le poste d'aiguillage de la voie vers Grattequina au Petit Lacanau, il vérifiait si tout était en bon état le long des rails : coussinets, tire-fond...

Par période, l'entretien de la voie permettait de voir du monde, selon le tronçon de voie, à réviser, à souffler, tous les cantonniers étaient là avec leur matériel S.N.C.F. pendant quelques jours. Il y avait aussi les équipes qui repeignaient les pylônes. Tous ces travaux n'existent plus le ballast a changé, les traverses aussi et les pylônes ne sont plus entretenus aussi souvent que la Tour Eiffel !

Quant aux "barrières", le train se les ferme ! La chose importante, quotidienne, était de "remonter" la cloche, ce précieux appareil, actionné par le Chef de Gare, annonçait le départ du train en gare de Parempuyre ou de Blanquefort :

- Côté pair, elle sonnait 2 fois 2 coups.

- Côté impair, elle sonnait 2 fois 3 coups.

Repeintes régulièrement couleur "argent", elles brillaient au soleil...

Il en subsiste une à la gare de Sabres, au petit train de Marquèze...

A l'heure de la retraite, la garde-barrières, ma mère Marguerite JUSTES, a déménagé au PN 15 de La Rivière.

Ce fut l'installation des fermetures automatiques, avec feux rouges clignotants et sonnerie bruyante. Le métier de garde-barrières disparut peu à peu ! La gare de Pierroton a gardé longtemps sa garde-barrières : c'était en attendant la construction d'un pont...

A Blanquefort aussi on a construit un pont. Le PN du Dehez, lui, a été fermé définitivement par une clôture de chaque côté ; seule subsiste la maisonnette, mais en principe en approchant de certains passages à niveau on peut lire la pancarte.

Depuis quelques années, le premier week-end de juin, on peut se rendre en tenue d'époque recommandée, à la fête SOULAC 1900, dans un authentique train à vapeur et revivre ces sorties à la mer par voie de chemin de fer et locomotive "à toute vapeur" comme au temps de la non électrification !

Ce monstre rutilant si bien entretenu, aux conducteurs, noircis de poussière de charbon, fait entendre son sifflet si particulier des anciens trains, laissant sur leur passage un énorme panache de fumée. Le samedi matin et le dimanche soir après avoir passé ces deux jours en gare de Soulac et du Verdon.

Electrique ou... à vapeur...

                   "ATTENTON UN TRAIN PEUT EN CACHER UN AUTRE"

Y. S.