Le conflit Weygand-Reynaud

 

LE CONFLIT WEYAND-REYNAUD

(armistice ou capitulation)

On a vu que le général Weygand est arrivé à Bordeaux-Bastide vers 14 heures. Il a été accueilli par le général Lafont, "un très ancien vieil ami", qui a exprimé respectueusement l'admiration qu'éprouvait la France pour le sacrifice qu'il avait consenti de sa gloire miliataire.

"C'en est un, repondit tristement le général. Quand j'ai pris mes fonctions, je savais que la situation était à peu près désespérée ; mais je pensais être capagle d'éviter le pire. Si nous avions pu souder le front Nord au front de la Somme - et nous avons été bien près de réussir - nous nous serions trouvé dans une situation plus favorable pour faire face à tout éventualité. Le 29 mai, puis le 10 juin j'ai essayé de faire comprendre au président du Conseil que la nécessité d'un armistice risquait de s'imposer à bref délai. Mais, il ne veut rien entendre... L'armée s'est, d'une manière générale, admirablement battue. Il y a quinze jours, elle n'était que vaincue. Elle menace de se diluer".

Le général Lafont conduit aussitôt le général en chef, non 58 rue de St-Genès, comme prévu, mais à l'hôtel de Bordeaux, place de la Comédie, où il trouve le maréchal en conférence avec MM. Baudouin et Bouthillier et l'amiral Darlan. Il leur fait part en quelques morts des dernières nouvelles ; puis, sans perdre un instant, il se rend à la présidence du Conseil, rue Vital-Carles, où il a une conversation sans témoin avec M. Reynaud.

Au cours de celle-ci, M. Reynaud suggère au général Weygand de capituler avec l'armée de terre.

Le général hausse le ton pour affirmer qu'il n'acceptera jamais de jeter une telle honte sur nos drapeaux.

A la suite de ce dialogue, M. Reynaud prend la décision (si nous en croyons ses souvenirs) de "relever, de toute urgence, le général Weygand de son commandement". C'est ce qu'il compte faire au cours du prochain conseil des ministres (mais qu'il ne fera pas).

Rejoignons le sénateur Reibel qui, la veille, à la suite de sa visite au G.Q.G. de Briare a couru vers Tours, d'où le gouvement était déjà parti. Il a atteint Bordeaux à grand-peine le 15 juin vers 14 heures. Le sénateur s'est fait annoncer aussitôt au président de la République, qui l'a reçu avec empressement.

"Monsieur le président, dit M. Reibel, je vous retrouve dans des circonstances tragiques.

- En effet, mon cher ami, répond M. Lebrun, est-il un jour plus tragique que celui où les chefs militaires refusent de se battre ?".

M. Reibel proteste avec indignation, disant au président qu'il paraît tout ignorer de la situation réelle et de l'état effroyable de nos troupes. Il ajoute qu'il n'est plus possible de retarder la demande d'armistice.

Le président sanglote dans son fauteuil...

Après quoi il se lève et se lamente sur la folle aventure de nos armées du Nord, critiquant sévèrement le général Gramelin d'avoir voulu les conduire en Hollande.

"Figurez-vous que le Général Gamelin est venu me voir quelques jours avant mon départ de Paris et qu'il m'a fait l'éloge de se conceptio, ajoutant que, si les choses étaient à recommencer, il les recommencerait telles quelles !".

Et le président de lever les bras au ciel !

Dans la soirée, M. Reibel verra le président du Sénat et lui remettra en mains propres une demande d'interpellation adressée au président du Conseil "sur les raisons pour lesquelles le Gouvernement croit devoir prolonger les opérations, alors que l'avis unanime des chefs militaires paraît être que nos insuffisances en matériel rendent stériles les efforts héroïques de nos troupes et que la continuation de la lutte dans de telles conditions ne peut procurer que de nouvelles et inutiles destructions de vies humaines et la dévastation d'autres régions françaises."

M. Jeanneney refuse de réunir le Sénat pour discuter cette interpellation (et il n'a pas trort), mais promet d'en saisir le président du Conseil.

Le conseil des ministre se réunit à 16 heures chez le président de la République, c'est-à-dire à l'hôtel de la préfecture, rue Vital Carles, dans un beau salon décoré de boiseries Louis XV et de trumeaux.

Le général Weygand et l'amiral Darlan font le point de la situation militaire.

Le général Lafont fait savoir qu'il a une communication à faire au général Weygan : le général George l'a chargé, par téléphone, de porter au généralissime de très mauvaises nouvelles du front. La résistance s'effondre.

Le président de la République invite le général Weygand et l'amiral Darlan à se retirer... Ceux-ci vont dans le salon voisin où stationnent, ainsi que dans le jardin d'hiver contigu et dans le vestibule, un grand nombre d'officiers et de fonctionnaires appartenant aux divers ministères. Le général et l'amiral s'assoient dans un coin, tristes et silencieux.

Vers 19 heures, on remet au général Weygand un nouveau message téléphoné, émanant  cette fois du général Doumenc, major général des armées annonçant que les forces britanniques, par ordre du gouvernement de Londres ne dépendent plus du commandement français et reprennent leur liberté. C'est l'abandon anglais officiellement notifié ! Ce message est aussitôt transmis au conseil des ministres, dont la réunion se prolonge. Que se passe-t-il ?

Un débat confus y dresse les partisans de l'armistice contre ceux qui y sont opposés.

M. Reynaud, raffermi, semble-t-il, propose, si le commandement estime que l'armée n'est plus en état de combattre, de recourir, pour épargner des vies humaines, au "cessez le feu" (c'est-à-dire à cette capitulation dont le général Weygand a déjà repoussé l'idée).

D'après MM. Reynaud et Bouthillier le maréchal Pétain aurait été prié d'intervenir auprès du généralissime pour qu'il acceptât cette solution. Le Maréchal aurait consenti à faire cette démarche. Il serait allé dans la pièce à côté et en serait revenu peu après en déclarant que le général Weygand était irréductible et qu'il l'approuvait sans réserve.

M. Reynaud s'attache alors à démontrer qu'il est vain d'espérer de Hilter des conditions d'armistices acceptables et qu'au surplus il faut attendre la réponse de M. Roosevelt qui ne va pas tarder.

MM. Marin, Monnet, Serol, Campinchi soutiennent le président du conseil.  M. Rio est le plus dur des "jusqu'au boutistes". Quand à M. Mandel, en quelques phrases laconiques et coupantes, il repousse toute négociation.

M. Frossard tente une transaction. Pourquoi ne demanderait-on pas l'armistice ne serait-ce que pour avoir la preuve que les exigences allemandes sont intolérables et pour persuader le pays qu'il doit poursuivre la guerre afin d'éviter le déshonneur et la servitude ?

M. Chautemps, avec sa souplesse bien connue, argumente dans le même sens et formule une proposition analogue à celle de M. Frossard. Mais il ajoute qu'auparavent il convient d'insister auprès de l'Angleterre pour obenir son assentiment.

La majorité du conseil se montre favorable à la thèse de M. Chautemps. M. Reynaud s'en rend compte. Il se tourne vers M. Lebrun et lui dit que, dans ces conditions, il est dimissionnaire.

Le président de la république réagit vivement. Il ne saurait être question de démission.

M. Reynaud consent à réfléchir et, même, à faire une nouvelle démarche à Londres. Tout cela, comme on va le voir du bout des lèvres.

Vers 20 heures le président de la république lève la séance.

La porte du solon s'ouvre et la plupart des ministres se dirigent vers le vestibule.

M. Reynaud sort un des dernier. Il va vers le général Weygand, qui est toujours là, attendant le résultat de la controverse ministérielle, et lui dit : "Les ministres sont pour la solution d'une capitulation de la seule armée de terre et cette capitulation doit être demandée par le commandant en chef" (Ce qui est faux)... Il ajoute une phrase qui laisse entendre que lui, Weygand, aurait d'ailleurs accepté déjà cette solution.

Le général Weygand explose... Et, afin qu'il n'y ait pas de malentendu, il parle assez fort pour être entendu par toutes les personnes présentes.

Il affirme qu'il n'a pas tenu le langage qu'on lui prête et que personne ne pourra le contraindre à un acte qu'il réprouve.

M. Reynaud, interloqué et gêné suggère qu'il a peut-être mal compris et invite le général à se calmer... Ce qui redouble l'indignation du général Weygand :

"Certainement non, je ne me calmerai pas ni ne me tairai ; que l'on me destitue au besoin. Jamais je n'accepterai pareille infamie... Jamais je n'infligerai pareille honte à nos drapeaux... Et d'ailleurs  la cessation des hostilités comme la déclaration de guerre relève du gouvernement (c'est ce que M. Reynaud lui-même avait précisé lors de la réunion du conseil suprême du 11 juin)... Que celui-ci sache donc prendre ses responsabilités.

- Je les prendrais"... et M. Reynaud s'éloigne.

Mais le général ne s'en tient pas là. Il veut mettre le président de la République au courant. Il va vers lui dans la salle du conseil où M. Lebrun, est demeuré en compagnie de MM. Mandel et Bouthillier... M. Lebrun, soucieux de légalité constitutionnelle, même au sein d'un tel cataclysme, se refuse à entendre le commandant en chef en l'absence du chef du gouvernement... On rattrape celui-ci... Devant MM. Reynaud, Mandel  et Bouthillier, le général Weygand réitère ses prostestations.

Au président de la République, qui le prie de crier moins fort, il rapelle qu'il n'a pas toujours trouvé auprès du chef de l'Etat l'appui qu'il était en droit d'attendre et M. Lebrun ne pipe plus mot, quand sont évoqués certaines mesures de MM. Daladier et Cot qui mettaient en danger la défense nationale.

Dès que cette scène pénible a pris fin, le général Weygand saute dans une voiture et se fait conduire à la gare Bordeaux-Bastide pour prendre le train qui doit le ramener à son C.Q.G. Il s'arrête cependant un instant chez le maréchal Pétain pour lui relater l'incident.

Quant à M. Reynaud, avant de se coucher, il demande à sir Ronald Campbell et au général Spears de transmettre à Londres un nouveau message visant à obtenir de l'Angleterre qu'elle n'oppose pas son véto à un armitice séparé.

La désunion qui règne au sein du gouvernement français transpire au dehors... Autour du gouvernement une atmosphère de fiévreuse inquiétude se répand. Chacun des deux parties en présence regarde l'autre avec suspicion et lui attibue de sinistres arrières pensées.