Lycéens, étudiants 11.11.1940

UN 11 NOVEMBRE PAS COMME LES AUTRES

En 1940, la commémoration de l'armistice fut l'occasion pour les étudiants et les lycéens de Paris de manifester contre l'occupant. Une attitude symbolique, premier symbolique de la résistance française -

Un étudiant porte deux cannes à pêche (gaules) sur ses épaules, reliées par un fils sur lequel pend une pancarte : "Vive De"... Le Général de Gaulle, Mémoires de guerre.

Le Figaro du 11 novembre 2010, article de : Jacques de Saint Victor.

C'était il y a soixante-dix ans, jour pour jour. Un 11 novembre pas comme les autres. Moins de cins mois après l'armistice de l'été 1940, dans un Paris occupé par les troupes allemandes, quelques milliers de lycéens et d'étudiants, entre trois mille et cinq mille, se pressent aux Champs Elysées. Même s'il est resté enfoui au plus profond de la mémoire collective, cet évenement reste négligé. Dans ses Mémoires de Guerre, le général de Gaulle en fait une des premières réponses de la France à son appel du 18 juin, mais les historiens se sont peu intéressés à cet évévement singulier. (1)

Au départ, les autorités de Vichy auraient bien voulu célébrer "le souvenir des maîtres et élèves morts pour la France", comme le proposait alors le secrétaire d'Etat à l'instruction publique, le grand juriste Georges Ripert. Mais les Allemands prohibent "sous toutes ses formes l'expression d'un souvenir insultant pour le Reich et attentatoire à l'honneur de la Wehrmarcht". Les autorités de Vichy se plient aux ordres sans broncher. C'est l'étincelle qui met le feu au poudres. Un lycéen de Buffon témoigne que beaucoup de ses camarades furent choqués, au début du mois de novembre, par cette interdiction de l'occupant. Il pensèrent alors ; "On ne peut pas laisser passer le 11 Novembre sans faire quelque chose pour marquer le coup."

UN MOUVEMENT PLUTOT OECUMENIQUE

Marquer le coup. C'est le principal souci de ceux qui vont s'affairer dans les jours précédant la manifestion. Beaucoup agissent de manière assez ilolée, encouragés, parfois par certains de leurs enseignants, comme Jean Guéhenno, qui affirme alors devant ses élèves d'Henri IV que "son métier est de leur enseigner la France, la pensée francaise, c'est-à-dire une chose aussi solide que les Alpes ou les Pyrénées". D'autres jeunes sont plus organisés, notamment les représentants des groupements d'étudiants, en particulier les jeunes de la corpo de droit, dirigés par Jean Ebstein et André Pertuzio, qui ont imprimé secrètement, avec  l'aide de Pierre Lefranc, dans les sous-sols de laur local, rue d'Assas, le tract suivant, qui va se diffuser rapidement desn le Quartier Latin : "Etudiant de France (...) Malgré l'ordre des autorités opprimantes (...) Tu iras honorer le soldat inconnu à 17 h 30. Le 11 novembre 1918 fut le jour d'une grande victoire. Le 11 novembre 1940 sera le signal d'une plus grande encore." Ils sont rejoints par ceux de la corpo lettres, dirigés par François Lescure, membre des Etudiants communistes de la Sorbonne (sans être membre du parti), ainsi que d'autres meneurs, issus de la jeunesse étudiante, comme Claude Bellanger, futur directeur du Parisien Libéré, Jacques Dupâquier, Alain Griotteray, Jean Matthyssens, quelques jeunes filles, comme Marie-Thérèse Raymond, et de mombreux lycéens parisiens.

C'est un mouvement plutôt oecuménique, où les étudiants "nationalistes" retrouvent les étudiants socialistes ou communistes (qui se démarquent du parti, empêtré alors dans le pacte germano-soviétique et qui juge cette mainfestaion "réactionnaire" comme le dira Pierre Daix). Un journal collaborationniste, le Cri du peuple, confirme ce caractère unitaire du rassemblement puisqu'il en attribue la responsabilité, pêle-mêle, aux "Camelots du roi, aux jeunes juifs, aux jeunes socialo-communistes et aux jeunes pourris de la maçonnerie"(sic)...

LA TENSION MONTE

La cérémonie commence au départ dans la bonne humeur, il est plus de 16 heures, ce 11 novembre, lorsque des petits groupes se rendent en chantonnant la Marseillaise aux abords des Champs-Elysées. Les étudiants n'ont eu aucune difficulté pour répondre au mot d'ordre. Pour les lycéens, l'affaire est plus compliquée, car il leur a fallu échapper à la vigilance du proviseur pour partir avant l'heure réglementaire. Ils arrivent de partout, dans une certaine confusion à pied ou en métro, depuis les stations Marboeuf, Clémenceau, Etoile, etc. On entend quelques cris de "Vive de Gaulle", "Vive la France", "A bas Hitler". Au départ, la police française qui entoure la place de l'Etoile se veut plutôt bienveillante. "Faites pas les cons, rentrez chez vous", disent certains agents aux jeunes minifestants. Le climat n'en est pas moins inquiétant.

Un jeune lyécéen de 17 ans, Igor de Schotten, qui remonte avec une centaine de ses camarades une avenue Victor Hugo totalement vide, brandissant une grande croix de Lorraine en fleur,  se souvient d'une seule chose : la frousse des commerçants, "Quand ils nous voient approcher, les boutiquiers, tout au long du chemin (...), baissent leur rideau métallique et s'enferment à l'intérieur. La seule image qu'il me reste est celle de la fermeture des magasins."  Pas un signe d'encouragement. Pas d'hostilité non plus. Un étudiant porte, selon le général de Gaulle, qui insiste sur l'anecdote dans ses Mémoire de Guerre, deux cannes à pêche (gaules) sur ses épaules, reliées par un fil sur lequel pend une pancarte : "Vive De". Un autre crie sur le trottoir : "Vive Flaubert ! Vive Pascal ! Vive Montaigne !" Rien n'interdit de crier sa passion pour l'esprit français.

Mais la tension monte. Certains agents de la Wehrmacht sont pris à partie. A la hauteur  du 144 de l'avenue des Champs-Elysées, de jeunes partisans de la révolution nationale, le jeune Front et la Garde française de Marcel Bucard, s'interposent devant la brasserie le Tyrol. "imbéciles" crient les jeunes fascites aux manifestants dont ils méprisent le nationalisme. Pour ces jeunes nazis proeuropéens l'heure est à un "nouvel ordre hitlérien". "Vive la France", rétorquent les manifestants. Vers 18 heures, alors que la nuit tombe sur Paris et que la place de L'Etoile est "noire de monde", on aperçoit au bas des Champs-Elysées une colonne de la Wehrmacht qui remonte en trombe vers l'Arc de triomphe. "Nous voyons briller les armes", se souvient Pierre Lefranc.

COUPS DE FUSIL ET DE GRENADES

Après un moment de flottement, l'ordre a été donné, à l'hôtel Meurice, au siège de la Kommandantur, par le géanéral Schaumburg, de mettre fin à la provocation. C'est le début de la répression. L'armée épaulée par la police française, prend position en toute hâte autour de la place de l'Etoile et ferme les douze avenues qui y conduisent pour capturer le plus de manifestants possible. Les coups pleuvent, c'est la débandade. La cérémonie sera sévèrement réprimée à coups de fusil et de grenades. Pierre Lefranc a la jambe déchirée par des éclats de grenade. Radio Londres annoncera le soir même un dizaine de tués. En réalité, il n'y eut aucun mort recensé mais on compte au moins une dizaine de blessés graves. Parmi les étudiants tombés aux mains des Allemands, il y aura cent vingt-trois incarcérations, dont quatre-vingt-dix-huit lycéens et vingt-cinq étudiants, des mauvais traitements, des simulacres d'exécution, mais la plupart, à l'exception de quelques-uns, seront libérés à la veille de Noël. La police française arrêtera plus de mille personnes, dont vingt-cinq avaient moins de 14 ans. La grande majorité seront libérés dans la nuit même.

Les autorités d'occupation décideront de fermer les établissements d'enseignement supérieur, qui ne rouvriront que le 20 décembre. Ensuite Vichy et les Allemands chercheront à effacer le plus rapidement possible le souvenir de cette journée particulère. Quelques sanctions affecteront les autorités universitaires parisiennes, jugées coupables de mollesse, comme le recteur Gustave Roussy, mais les Allemands ne voudront pas encore faire de martyrs. Aussi l'évènement retombera-t-il dans l'oubli.

Comment l'apprécier aujourd'hui à sa juste mesure ? A-t-il été un épisode isolé d'une époque encore timide où chaque geste est analysé rétrospectivement comme nourrissant la mémoire héroïque de la Résistance ? Ou pour la première forme publique de résitance, saluée par la France libre comme un début du sursaut ? Maurice Schumann dira : "Rares sont les participants à la manifestation qui ont véritablement pris conscience de l'impact fabuleux de leur acte." Un chose est sûre : beaucoup des organisateurs de ce 11 novembre lycéen deviendront par la suite d'actifs résistants.

(1) Si l'on fait exception du récit documenté de Maxime Tandonnet, aui a rencontré les témoins de cette journée, voir M. Tandonnet, 1940. Un autre 11 novembre, Tallandier.