Les pourparlers de l'armistice

 

LES POURPARLERS DE L'ARMISTICE

A 6 H 30 du matin, le 19 juin M. de Lequerica  se présente au domicile personnel de M. Baudouin dans la rue de Saint Genès, très bourgeoise et encore endormie. Il apporte la réponse de l'Allemagne :

"Le gouvernement du Reich est prêt à faire connaître au gouvernement français les conditions de cessation des hostilités. Il recommande au gouvernement français d'envoyer des plénipotentiaires à cette fin. Le gouvernement du Reich fera connaître la date et le lieu où les plénipotentiaires devront être reçu aussitôt que les noms de ces plénipotentiaires lui auront été communiqués".

Le gouvernement allemant invite en outre le gouvernement français à se mettre en rapports avec le gouvernement italien par l'intermédiaire du gouvernement espagnol. (La communication confiée au Saint-Siège ne paraît pas être parvenue à destination).

M. Baudouin se hâte de mettre le Maréchal Pétain au courant.

A 9 heures, les ministres prennent place autour du Président de la République, rue Vital-Carles. Ils ont à remplir une tâche pénible : désigner les plénipotentiaires.

Le général Huntziger, qui a la réputation d'un cavalier sans peur et sans reproche, est choisi pour présider la délégation. Il sera assisté de M. Léon Noël, notre dernier ambassadeur à Varsovie, de MM. Rochat et Lagarde, hauts fonction naires des Affaires Etrangères, du général Parisot, recemment attaché militaire à Rome, de l'amiral Le Luc et du général d'aviation Bergeret.

Mais le général Huntziger est encore aux armées. Appelé d'urgence, il se présentera dans l'après-midi au général Weygand.

Quand il apprend ce qu'on attend de lui, il a un haut-le-corps et son regard bleu reflète un véritable désespoir, que le général Weygan comprend et partage. Le dialogue entre les deux soldats est poignant. L'un sait qu'il exige un acte d'obéissance atrocement cruel ; l'autre sait qu'il n'a rien à objecter... Sur le seuil, les deux soldats se serrent longuement la main.

A l'heure où les plénipotentiares allaient se mettre en route, aucun doute ne pouvait subsister sur la résolution du gouvernement français touchant le sort de notre flotte. Mais cette question obsédait toujours le gouvernement anglais. Celui-ci, pour écarter toute équivoque, dépêcha encore à Bordeaux trois hautes personnalités qualifiés.

Ce 19 juin à 11 heures l'ambassadeur d'Angleterre franchissait la porte du ministère des Affaires Etrangères (lycée de Longchamp) : il était accompagné de lord Lloyd, ministre des Colonies, et de M. Alexander, permier lord de l'Amirauté, et de sir Dudley Pound premier lord de la Mer (lord Lloyd, brun maigre, nerveux, type hidalgo espagnol très prononcé formait un curieux contraste avec M. Alexander lourd, gras et blond).

M. Baudouin, qui connaît le but de cette visite avant que les visiteurs aient ouvert la bouche, va au-devant de tout questionnaire, avec autant de cordialité que de franchise :

"Le gouvernement, dit-il, désire conserver sa flotte qui est à la fois le symbole et la garantie de son empire colonial. Il est opposé à un désarmement complet de ses navires et son représentant à la conférence d'armistice aura comme instruction d'obtenir de l'Allemage qu'elle laisse en service un certain nombre de bâtiments affectés à la défense des colonies. En conservant sa flotte, le gouvernement français garde entre ses mains un moyen d'action qui pourra servir un jour.

"Mais il est bien entendu que la condition sine qua non de l'armistice sera qu'aucune unité navale ne sera remise à l'Allemagne ou à l'Italie. Les délégués à la conférence de l'armistice recevront l'ordre de rompre les négociations si l'Allemagne ou l'Italie demande le moindre navire, ou exige l'occupation d'une partie quelconque de son empire colonial".

M. Baudouin prend vis-à-vis de l'Angleterre le solennel engagement d'honneur qu'aucune précaution ne sera négligée et que les ordres permanents les plus formels seront donnés pour qu'en aucun cas une unité de la flotte française ne puisse passer au pouvoir des ennemis et être utilisée par eux.

M. Alexander et sir Dudley Pound, qui sont suprêmement habilités à interpréter les intérêts de la marine britannique, ont ensuite un entretien avec l'amiral Darlan ministre de la Marine française et commandant en chef de la Flotte. Le contre-amiral Auphan sous-chef d'état major à l'Amirauté, assiste à l'entretien. Voici son témoignage :

"L'amiral Darlan leur déclara (aux personnalités britanniques) très nettement que, si la convention d'armistice (dont les clauses étaient encore inconnues) exigeait la reddition de la flotte, le gouvernement unanime, était décidé à repousser cette clause et au besoin à renoncer à tout armistice. Il leur promit explicitement qu'en aucun cas nos navires de guerre ne seraient mis à la disposition des Allemands, pour servir contre eux. Spontanément, ils prit l'engagement d'honneur (en me demandant de m'y associer) que jamais nos bateaux de guerre ne seraient utilisés par d'autres que par nous : ils resteraient français ou seraient détruits. Les Britanniques nous quittèrent, émus, cordiaux, et en apparence satisfaits" (1)

(1) Treize jours après, à Mers-el-Kébir, en 13 minutes 1 300 marins français étaient tués et 350 blessés. Le Cuirrassé le "Bretagne" chavirait après explosion. Le "Dunkerque" était gravement atteint. La "Provence" était contrainte de s'échouer.

Nous nous excusons auprès de nos lecteurs de certaines redites qui risquent de ralentir notre récit et qui peuvent paraître fastidieuses. Elles sont indispensables pour attester que tous le membres du gouvernement français adhéraient sur un point qui tenait singulièrement à l'Angleterre, à la même position nette et inébranlable.

Le premier lord de l'Amirauté et le premier lord de la Mer, moins rigoureux que Churchill, n'exigèrent pas que les vaisseaux français ralliassent les ports anglais. Ils se contentèrent des assurances qui leur furent données par l'amiral Darlan et l'amiral Auphan (2).

(2) M. Archambaud, capitaine de vaisseau a apporté ce témoignage au procès Pétain : "A aucun moment, de la part de M. Alexander et Sir Dundley Pound, il n'a été question de faire venir la flotte français dans les ports britanniques. Les Anglais ont simplement demandé la parole d'honneur des amiraux français que la flotte ne tomberait pas aux mains de l'ennemi."

Une garantie supplémentaire devait cependant leur être fournie. Le soir, à 22 heures, les émissaires anglais étaient reçus par le maréchal Pétain, dans sa résidence privé, Boulevard Wilson, en présence de l'amiral Darlan et de M. Baudouin. L'amiral Darlan renouvelait sa promesse à laquelle le maréchal souscrivait.

Les grands chefs de la marine britannique montraient des mines détendues. Lord Lloyd affichait un parfait contentement... Pourtant, ayant appris que le cabinet français examinerait le lendemain la question du départ du gouvernement, avant de monter en voiture, il prit familièrement M. Baudouin par le bras et l'entraîna à l'écart, dans le jardin de M. Desbarats. La nuit était si obscure qu'on se heurtait aux sentinelles sans les voir. Lord Lloyd pressa M. baudouin de se joindre aux ministres qui s'éloigneraient de la métropole... Il lui promit en échange l'amitié de l'Angleterre. Dès que ses collègues et lui seraient arrivés en Afrique du Nord - de préférence au Maroc - le gouvernement britannique enverrait quelques-uns de ses membres pour nouer d'étroits contacts. M. Baudouin éluda ces offres tentatrices.

En cette orageuse nuit d'été, sous ce ciel sans étoiles, quand la délégation anglaise regagnait le centre de Bordeaux où elle était logée, on pouvait pense qu'aucun grave malentendu entre la France et l'Angleterre, au sujet de notre flotte n'était possible... Hélas ! Hélas ! la suite devait démontrer le contraire.

Toujours dans cette journée du 19 juin, en fin de matinée, M. Baudouin a transféré le ministère des Affaires Etrangères à la Faculté de Droit, près de la Cathédrale Saint-André, parce que le lycée de Longchamp est vraiment trop éloigné du centre de la ville, surtout en considération de l'encombrement des rues.

C'est à la Faculté de Droit qu'il donne audience à MM. Leca et Devaux anciens chefs de cabinet de M. Reynaud. Ceux-ci viennent de le prévenir officieusement que leur patron n'est plus éloigné maintenant d'accepter l'ambassade de Washington. Mais il faut le solliciter à nouveau. MM. Leca et Devaux ont obtenu que M. Reynaud les emmène comme attachés financiers. Ils souhaitent que M. Baudouin intervienne auprès du ministre des Finances pour que leur nomination soit régularisée au plus vite.

En plein accord avec le maréchal, M. Baudouin se rend au Splendid Hôtel. M. Reynaud hésite encore quelque peu mais suggère de faire signer par le président de la République le décret qui le concerne. Ce décret resterait momentanément secret, jusqu'à l'acceptation définitive.

Le maréchal et M. Baudouin, conciliants, ne font pas d'objection à cette combinaison... Mais, quand le décret est présenté à M. Lebrun, c'est lui qui renâcle. Il ne veut pas contrister M. Janneney qui est bouleversé, paraît-il, à l'idée de se séparer de M. Reynaud... En réalité M. Lebrun et M. Janneney désirent conserver près d'eux l'homme qu'ils considèrent comme appelé à reprendre le pouvoir si l'armistice n'est pas conclu.

Le maréchal, informé de tous ces incidents, soulève les épaules : "laissons M. Reynaud faire son choix."

Le matin même, le Conseil des Ministres, après avoir désigné nos plénipotentiaires, a dû aborder un autre problème... Les opérations militaires suivant désormais leur cours fatal et catastrophique, qu'allait-il advenir du gouvernement ?

MM. Chautemps, Frossard et Rivière, reprenant le plan conçu par M. Herriot, ont proposé d'étudier le départ pour l'Algérie du président de la Réplique, des présidents des deux assemblées et de quelques ministres, munis de pouvoirs du maréchal qui, en tout occurence,  demeurerait dans la métropole avec les autres ministres.

Pour le cas où l'armistice serait repoussé, ce plan, dont les inconvénients sautent au yeux, s'imposerait probablement ; mais dans l'hypothèse contraire, cette combinaison bâtarde devenait déraisonnable et impraticable.

Dans la soirée, M. Chautemps téléphone à M. Baudouin et intervient directement auprès du maréchal pour que le projet préparé le matin soit mis en exécution sans retard.

Le maréchal voudrait qu'aucune décision irrévocable ne fût prise avant la fin des pourparlers d'armistice.

Son âge et son caractère l'inclinent à renvoyer au lendemain ce qu'il n'est pas indispensable de faire le jour même.

Certes, il comprend parfaitement la nécessité d'assurer la sécurité et l'indépendance du gouvernement pendant les négociations qui vont s'ouvrir, mais il compte bien obtenir une sorte de neutralisation de la région bordelais.

Bref, puisque rien n'est encore fixe et certain, puisque la situation peut changer du jour au lendemain le mieux est de temporiser.

Ce qui n'empêche pas d'ailleurs de prévoir toutes éventualités.

Des dispositions sont donc prises pour un embarquement du gouvernement (ou d'une partie du gouvernement) à Port-Vendre, après une première étape à Perpignan. Quand aux parlementaires, ils pourront prendre place sur la "Massilia", un paquebot qui vient d'arriver au Verdon, à l'embouchure de la Gironde, qui est prêt à appareiller et qu'on va faire remonter à Bordeaux.

Il faut comprendre que, pour Bordeaux et pour tous ceux qui lui ont demandé asile, la journée du 19 juin est celle de l'incertitude, de l'anxiété ; c'est peut-être celle où la tragédie que nous essayons de faire revivre atteint son plus haut degré de tension.

M. Pomparet, ministre de l'Intérieur, vient de lancer une consigne impérieuse et tardive : "Il faut que l'exode cesse. Tous les Français civils doivent rester où ils sont !"...

Mais les effets de cette mesure ne se font pas encore sentir. L'encombrement de Bordeaux, qu'on croyait arrivé au maximum, s'aggrave encore. La police, trop peu nombreuse, est débordée et impuissante. On évalue maintenant la population de l'agglomération bordelaise à 1 500 000 âmes. Cela pose des problèmes redoutables, on seulement celui du ravitaillement, mais aussi celui de la circulation et celui du logement (le stade des matelas par terre est dépassé et la botte de paille devient une couche digne d'un sybarite).

Vers les marchés, difficilement ravitaillés, et vers les magasin d'alimentation, dont les stocks s'épuisent, c'est la ruée !

Dans les restaurants, et bien avant les heures des repas, de longues files patientes s'allongent.

Sur l'Intendance, et dans les magasins du centre, on vend, on liquide à tour de bras, surtout des chemises, du linge, des vêtements, des objets de toilette, etc... jamais les commerçants n'ont fait de si riches affaires...

Les banques, elles aussi, sont assiégées. Aux abords de la Caisse d'Epargne, alors que les pigeons continuent à dessiner, autour de la Tour Pey-Berland, leurs blanches arabesques, des milliers de déposants résignés attendent du soir au matin le moment de passer aux guichets pour retirer leur pécule... La direction a fait disposer des chaises de jardin sur le trottoir, à l'angle de la rue Vital-Carles et de la place Pierre-Laffitte. Tout près, le petit bonze de Mercié "Gloria Victis" s'applique en vain à offrir aux victimes de la débâcle un motif de consolation.

Autour de Bordeaux, dans toute la région, le désordre n'est pas moindre.

Le général Lafont, envoyé en inspection à la Rochelle, peut s'en convaincre tout au long du voyage qu'il accompli avec le capitaine Buffin... Sur les routes, c'est un fouillis d'autocars, de camions remplis de soldats généralement sans armes, d'automobiles particulières, de fourgons, de charrettes, de bicyclettes et de piétons. On devine le carnage que les bombes d'avion ont causées ailleurs sur de telles foules démbulantes... Dans les colonnes ininterrompues sont encastrées des voitures militaires où se trouvent des officiers accompagnées parfois de leurs femmes et de leurs enfants. Le général demande à plusieurs d'entre eux s'ils ont un ordre de déplacement : ils exhibent un papier chiffonné dont la valeur est incontrôlable.

A Saintes, le général Lafont apprend que deux divisions polonaises en retraite marchent vers le Sud-Ouest. Il s'occupe de les orienter vers un itinéraire moins obstrué.

A Rochefort, il confère avec le chef d'Etat-major, de l'amiral Gardel au sujet de la défense aventuelle de la ville et du vieil  arsenal créé par Colbert et fortifié par Vauban.

A La Rochelle, il trouve un officier supérieur qui a perdu la nette conception de la réalité. Plutôt qu'à ses projets aberrants, le général Lafont s'interesse à quelques centaines d'élèves-aspirants de cavalerie, venus de Rambouillet, pour les utiliser au mieux... Mais quels ordres donner ?

Le général Lafont se préoccupe surtout du sort des jeunes recrues, qui ne sont encore ni encadrées ni armées. Dans le cas où les allemands arriveraient avant leur évacuation en convoi régulier, il faut les autoriser à revêtir des habits civils et à gagner le Sud de la Dordogne ou à s'égailler dans la campagne.

Enfin, à la Pallice, le général commandant la 18e Région prend des dispositions pour que les importants stocks d'essence qui existent au Nord du port, soient détruits en temps utile.

Le général Lafont rentre à Bordeaux en avion à la tombée du jour... Il va être témoin d'un autre aspect de la guerre.