Regard d'Alexandre JARDIN

 

ALEXANDRE JARDIN "Je veux me purger de mon ADN". "Des gens très biens" Editions Grasset.

Dans un livre choc le petit-fils du bras droit de Laval règle ses comptes avec son grand-père. Et avec son père !

PARIS MATCH n°3216 semaine du 6 au 12 janvier 2011 entretien avec Dany JUCAUD.

"POUR BRULER UNE SYNAGOGUE, IL SUFFIT D'UNE BANDE DE DETRAQUES, MAIS POUR MENER UN ANTISEMITISME D'ETAT, ON A BESOIN DE GENS BIEN, COMME MON GRAND-PERE"

P.M. "Des gens très bien" est un livre en colère, loin de vos petits ouvrages ensoleillés. Pour qui et pourquoi l'avez-vous écrit ?

A.J. Je l'ai écrit pour moi bien sûr mais aussi pour mes enfants. Je n'ai pas voulu faire un livre d'histoire mais, un jour, je n'ai plus pu, continuer à donner le change. On n'est pas responsable de ce qu'ont fait nos parents et grands-parents. En revanche, on est responsable du regard que nous portons sur les évènements. Je n'avais pas envie de continuer à entretenir l'illusion que Jean Jardin était propre dans ce bain de boue. Je refuse d'être complice d'une certaine cécité qui, dans le cas de ma famille, est scandaleuse.

Votre grand-père, Jean Jardin était, dites-vous, "aussi influent qu'un René Bousquet, plus décisif qu'un Paul Touvier, aussi central que Papon". Quand avez-vous vraiment réalisé ce qui il était ?

J'avais 12 ans quand il est mort. La seule chose que je savais de lui était qu'il avait été un homme de pouvoir et de l'ombre. Le Tout-Paris était à son enterrement. J'avais 17 ans lorsqu'un de mes copains m'a dit : "La rafle du Vel'd'Hiv a eu lieu le 16 juillet 1942. Est-il vrai que ton grand-père, Jean Jardin, était directeur du cabinet de Pierre Laval de mai 1942 à octobre 1943 ? Il était le bras droit de Laval au centre même du cabinet de l'exécutif, ce jour-là. Pourquoi  n'a-t-il pas démissionné ?" je suis resté sans voix. Toute mon enfance, j'avais vu la photo de Laval trônant sur son bureau et le portrait de Pétain accroché au mur, mais cela ne signifiait pas grand-chose pour moi. Je n'avais, à cette époque, aucune culture politique. Je ne savais même pas ce qu'était le Vel'd'Hiv'. Pour la première fois quelqu'un m'ouvrait les yeux.

Qu'est-ce qui vous a le plus choqué sur le coup ?

Que mon grand-père n'ait pas eu le profil d'une fripouille. C'était un homme très impressionnant, courtois bien élevé. Comment aurais-je pu imaginer qu'en ayant l'air moralement au-dessus de la moyenne il avait participé au pire ? Ce fut un choc énorme. A partir de ce jour, j'ai commencé à lire tout ce qui touchait à la Seconde Guerre mondiale, de manière compulsive, en cachant les livres de peur d'être repéré par mon entourage. C'est ainsi que j'ai découvert que mon grand-père avait trempé dans un régime immonde et qu'il avait été un rouage central d'un système qui pratiquait une politique raciale totalement effrayante. Non seulement il n'a pas démissionné le jour du Vel'd'Hiv', mais il est resté en pose encore dix-huit mois après ! Pour brûler une synagogue, il suffit d'une bande de détraqués, mais pour mener un antisémitisme d'Etat, on a besoi de la mobilisation de gens bien. Je me suis toujours demandé comment, dans ma famille, il n'y avait pas davantage de culpabilité.

Comment ont réagi les membres de votre famille quand vous avez commencé à leur poser des questions ?

Quand j'ai demandé à ma grand-mère, Mouty , quel avait été, pour elle, le pire moment de la guerre, elle m'a répondu : "Le jour où ton père et son frère Simon ont trouvé une scie et ont coupé les branches des arbres fruitiers du verger." ça vous en dit long sur la famille ! J'ai essayé de parler à ma mère mais je sentais que je remettais en cause des choses énormes, son propre père étant un ami intime de Jean. Pendant toutes ces années, j'ai mené une vie double, quasiment parallèle. Je vivais  avec la peur que si je déballais tout, quelque chose d'irréversible aurait lieu au sein de ma propre famille. Je n'étais psychiquement pas armé pour franchir le pas.

Pouvez-vous affirmer avec certitude que votre grand-père savait, au moment des rafles, où partaient les trains ?

Le psychisme humain ne marche pas avec deux boutons, on et off. Il y a ce que l'on sait, ce que l'on acceptez de savoir et ce que l'on supporte de savoir. L'accès au réel est toujours très compliqué. J'ai eu connaissance d'une lettre du consistoire, datée du 25 août 1942 et adressée à Pierre Laval, dans laquelle on expliquait où allaient les trains. Je ne peux pas affirmer à 100 % que Jean Jardin ait eu cette lettre  entre les mains. Ce qui est sûr, en revanche, c'est que jamais un chef de gouvernement ne sort le matin avec sa petite clef pour ouvrir sa boite aux lettres. Disons qu'il y a une forte présomption pour qu'il en ait pris connaissance. Les Renseignements généraux à Paris savaient ce qu'il se passait en Allemagne à partir de mai 1942. Quand vous êtes directeur de cabinet du chef de gouvernement, les notes sur l'état du pays sont déposées sur votre bureau tous les matins. A-t-il essayé de savoir ce qui se passait vraiement ? je ne le sais pas. Je dis simplement qu'il pouvait s'informer.

A un moment, vous faites référence au "bal macabre" des amis de votre grand-père. Il était, il faut le dire, à la fois ami de résistants et d'anstisémites notoires...

La découverte progessive que tous les amis de ma famille, à un moment ou un autre, ont trempé dans ce régime, a été dévastateur pour moi. Lorsqu'un gaulliste traînait à la maison, comme Couve de Murville, il avait été notamment chargé de certains dossiers de l'aryanisation de l'économie jusqu'en mars 1943. Paul Morand, Jean Giraudoux qui, en 1940 défend l'"avènement" d' une politique raciale, Bertrand de Jouvenel, tous à un moment, ont été fascinés par l'Allemagne nazie. Et puis il fallait quand même pouvoir accepter d'avoir comme collègue de travail le patron du commissariat général aux questions juives, Darquier de Pellepoix !

Comment expliquez-vous que votre grand-père n'ait pas été inquiété après la guerre ?

Un directeur de cabinet fait signer son Premier ministre, il n'est pas politiquement responsable. Jean a passé sa vie à essayer de ne pas se faire repérer. Lorsque mon père a écrit "La guerre à neuf ans", en 1971, mon grand-père a tout faire pour en empêcher la publication. Quand j'ai demandé aux Archives nationales où se trouvaient les cartons du directeur de cabinet de Pierre Laval, ils m'ont répondu qu'il n'y avait aucune trace de son activité ! De même, on ne trouve pas la moindre trace d'un quelconque lien entre le cabinet de Laval et les archives du Commissariat général aux questions juives, qui était en charge de toute la politique raciale. Tout a été nettoyé.

"Son ombre portée m'a fait couber l'échine", écrit votre père dans "Le nain jaune". "Je n'ai vécu, aimé, écrit et entrepris que pour et contre lui". Les quatre livres qu'il lui a consacrés sont une véritable déclaration d'amour. Comment expliquez-vous que, à l'inverse de vous, il se soit si facilement "accomodé" de son passé ?

Mon père avait une lucidité intermittente. Le réel ne l'intéressait pas. Petit, il a eu tellement mal avec la vérité qu'il a tout de suite pris la tengente en écrivant, avec son regard halluciné et génial, une série de livres pour montrer son père sans qu'on le voit. La culpabilité niée du "Nain Jaune" pèse encore sur mes épaules. Mon père grâce à son talent, a fabriqué une légende qui allait nous protéger de la réalité. De plus, comme dans les années 70, en France, on  voulait aimer ses parents sans les juger, quoi qu'ils aient fait pendant la guerre, ils ont eu un immense succès.

Vous-même, en 2005, expliquez dans un entretien qu'il n'était pas question de juger ses parents...

On ne sort pas de la cécité d'un coup. 

En  1980, dans la postface de "La bête à bon Dieu" François Miterrand fait les louanges de votre grand-père sans, d'ailleurs, effectuer la moindre référence aux responsabilités réelles du directeur du cabinet de Laval...

Je me souviens encore du sourire de papa quand il a su qu'il avait la caution de Miterrand. Ce texte, je l'avoue, m'a aidé à vivre pendant des années. Je me disais que si Miterrand ne voyait rien de mal chez mon grand-père, c'était qu'au fond il n'était pas si noir que ça... De même, la secrétaire de mon grand-père m'a raconté, avec une naïveté confondante, que Robert Miterrand passait régulièrement chercher l'argent du programme commun de la gauche, en 1974, à l'hôtel La Pérouse, dans la suite de mon grand-père pour financer les campagnes de son frère. Le grand patronat de l'époque donnait de l'argent et Jean s'occupait de la répartition.

Votre oncle Simon, le frère aîné de votre père, s'est suicidé, ainsi que votre frère aîné, EMMANUEL... Y voyez-vous un rapport de cause à effet ?

Bien sûr, il y a toujours eu dans notre famille un rapport au réel qui est totalement déglingué.

Le Parrain de votre votre oncle, Gabriel, est Paul Morand ; sa marraine, la fille de Laval. Comment a-t-il réagi à la lecture de ce livre ?

Ce serait indécent que je parle à sa place.

Vous écrivez : "Je veux me purger de mon ADN." C'est violent !

Je ne veux pas de ce poison-là. C'est beaucoup trop toxique.  Ce livre que je viens d'écrire, mon père n'est pas parvenu à l'écrire. Il s'y est repris à quatre fois. S'il n'y est pas parvenu, c'est peut-être simplement qu'il ne pouvait pas. Mon grand-père et mon père ont été enterrrés en Suisse. J'ai fait le choix, en rédigeant un livre irréversible, de ne pas me faire enterrer près d'eux, aux sens propre et figuré. Je signe ces pages comme on refuse un héritage devant un notaire. Je ne veux pas de leur succession.

paris match.

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1968 - LA VERITE - chanson de : Guy Béart -

1972 - Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil - Film de : Jean Yanne, scénaristes : Gérard Sire et Jean Yanne -

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UN GRAND RESISTANT AU SECOURS D'ALEXANDRE JARDIN (Nouvel Observateur du 22.01.2011)

Pour le grand résistant Jean-Louis Crémieux-Brilhac, 94 ans, il ne fait aucun doute que Jean Jardin fut associé à la rafle du Vel'd'Hiv. Corroborant ainsi les propos d'Alexandre Jardin dans "Des gens très bien".

Selon Crémieux-Brilhac, "c'est impossible que jardin n'ait pas été au courant" de la rafle du Vel'd'Hiv. Il explique.

"Il était le premier collaborateur de Laval, or les rafles du Vel'd'Hiv. sont une affaire qui a été négociée entre les Allemands et Laval lui-même (...) Cette négociation a duré depuis le début de juillet 1942 jusqu'en août (...) il est certain qu'il a sauvé ses juifs, notamment Robert Aron,  et sa défense a été que l'on abandonnait des juifs étrangers pour ne pas livrer des juifs français. Mais c'est une hypocrisie terrible. Non seulement, il ne pouvait pas ignorer mais il était inévitablement consulté, ou associé à la décision."

Il convient de préciser ici que Crémieux-Brilhac, l'une des très rares personnalités à aller dans le sens d'Alexandre Jardin, n'est pas le premier lecteur venu. Emprisonné en Allemagne, puis en URSS pendant la guerre, il avait pu gagner Londres en septembre 1941 où il participa à l'élaboration des émissions de Radio Londres, au cours desquelles il prit à plusieurs reprises la parole. Mais en sa qualité d'auteur de plusieurs ouvrages sur la guerre et la Libération, il fait également figure de référence parmi les historiens de la France libre.

Revenant sur la relative impunité dont ont pu bénéficier les responsables de la politique vichyste, dont Jean Jardin, il estime même que le directeur du cabinet Laval aurait eu droit "à un traitement de faveur."

C'est assez extraordinaire, poursuit-il. Il faut dire que dans la phase d'épuration des lendemains immédiats de la victoire, les responsables de la politique antisémite n'ont été que très peu sanctionnés, la prise de conscience de l'atrocité du sort auquel ont été soumis les Juifs, l'ampleur et le caractère systèmatique de la Shoah, a été tardive." Et Crémieux-Brilhac de citer, par exemple, le cas de René Bousquet.

Jonathan Reymond

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REPONSE à "mon demi-frère Alexandre Jardin" de Nathalie Jardin  Laverty - Nouvel Observateur du 22.01.2011-

Dans son dernier livre "des gens très biens", mon demi-frère Alexandre Jardin porte des accusations si graves contre notre grand-père Jean Jardin, qu'il rend responsable des plus graves crimes contre l'humanité, que je souhaite apporter quelques éléments et témoignages.

Je sui Nathalie Jardin, petite-fille de Jean Jardin, fille de Pascal et demi-soeur d'Alexandre. Je ne sais pas si Alexandre Jardin a connaissance du ffait que le départ en Suisse de ma famille, à l'automne 1943, est une urgente évésion, un certain Geissier, chef de la Gestapo de Vichy, ayant trop bien compris ce qu'il faisait.

Je voudrait simplement citer le passage sur Jean Jardin qui figure dans le livre de Dominique Venner, "Histoire de la collaboration" (ed Pygmalion 2004 p. 604-605), qui cite lui-même "le Pocès Laval" de Claude Gounelle (Plon, 1969 p. 427-473).

"Ce n'est pas gratuitement que Laval le gratifie de deux surnoms : "l'armée du salut et la ligue des droits de l'homme". Car il sait que Jardin considère que la vraie force est celle qui protège. Dans ses fonctions, Jardin potège beaucoup d'homme menacés. Ceci n'est pas pour plaire aux services de sécurité allemands.

En septembre 1943, Geissier, chef de la Gestapo de Vichy, écrit dans un rapport : "Le président Laval reçoit souvent personnellement des Juifs ou des personnes venues intervenir pour des Juifs. On ne peut pas se fier à eux pour soutenir notre politique antijuive." ("Le Dossier Laval", C. Goumelle)

Jardin se sait désormais menacé, sa fonction ne le mettant nullement à l'abri de l'arrestation et de la déportation. Laval trouve la solution en le faisant nommer premier conseiller à l'ambassade de France à Berne."

Par ailleurs, les archives qu'Alexandre Jardin dit manquantes ont été remises entre les mains des Américains au moment de la Libération, elles sont à HOOVER INSTITUTE.

Si les plans de M. Geissier s'étaient réalisés, nous ne serions là ni lui ni moi pour en parler.

Merci de faire apparaître ces éléments de vérité.

Nathalie Jardin Laverty

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"La vérité a plusieurs visages, le mensonge n'en a qu'un." soirée des proverbes 1954 (Georges Schéhadé, poète et auteur dramatique libanais d'expression française - 1905 - 1989)

"L'Histoire est une suite de mensonges sur lesquels on est d'accord." (Napoléon Bonaparte)

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PARIS MATCH n° 3220 du 3 au 9 février 2011 - La chronique de Gilles Martin-Chauffier - SILENCE, ON COMMERORE -

La France ne cesse de se tourner vers le passé. Qu'on ne peut relire ni même retraduire.

Pauvre Alexandre JARDIN. La presse lui tombe dessus parce qu'il se permet d'écrire que son grand-père était aintisémite. Comme si on pouvait en douter. Jean Jardin était le directeur de cabinet de LAVAL en juillet 1942, le jour de la rafle du Vel'd'Hiv'. Jamais il ne s'est posé de questions sur la destination de ces enfants, de ces vieilles dames, de ces braves gens arrachés de chez eux à l'aube sans avoir commis le moindre méfait. Jamais non plus il n'a retiré le portrait de Laval qui trônait sur son bureau jusqu'en 1970. Mais qu'importe ! On cherche des poux à Alexandre. Il ne saisirait pas certaines subtilités, des nuances lui échapperaient... Seuls les historiens auraient le droit de s'exprimer sur sa propre famille. Qu'il se taise, donc. L'université a tranché ! Son grand-père un très brave Français qui roulait les Allemands dans la farine et protégea une poignée d'amis juifs - même s'il en laissa déporter des dizaines de milliers ! C'est extraordinaire ce don de la France pour refuser de voir ce qui la dérange. François Miterrand a longtemps fait son miel de cette myopie délibérée. Quand un comportement ne convient pas, on détourne le regard. Dans sa biographie de Françoise Giroud, Laure Adler évoque avec des larmes dans l'encre les lettres odieusement antisémites de la journaliste mais n'en cite aucune ! De quoi a-t-on peur ? et de qui ? Songez à Céline, par exemple : Frédéric Miterrand, qui a mis vignt-cinq ans à prendre ses distances avec Ben Ali et les plaisirs de sa cour, n'a pas mis vingt-quatre heures à le chasser des cérémonies officielles prévues en 2012. Tout cela est tellement bête. On sait bien que la morale interdit tout ce qui est bon. Si on obstracise Céline, c'est forcément sur lui que vont se jeter tous ceux qui n'aiment pas qu'on leur dicte le goût officiel. C'est-à-dire tous ceux qui font le charme de la vie en société et qui commencent à en avoir par-dessus la tête des vieilles disputes sur l'occupation, des silences, des hypocrisies... Voyons notre inacceptable passé en face. Au procès de LAVAL, on n'a pas parlé de la SHOAH, que de GAULLE évoque à peine des ses "mémoires de guerre".  (...)

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Alexandre JARDIN : "Des gens très bien" - le livre de poche N° 32456 - Edition revue par l'auteur.

 

Extrait :

Cette scène irréfutable, la voici.

Le matin de la rafle du Vél d'Hiv, le 16 juillet 1942, la chasse à l'homme juif est lancée depuis cinq heures du matin. Par ses fonctions, celui que l'on appellera plus tard le Nain Jaune connaît les grandes lignes de cette battue ; même si les détails lui demeurent sans doute opaques. Jardin n'est pas Bousquet, bien entendu, mais rien de ce qui se décide au plus haut niveau n'échappe à ses arbritages, aux conseil aiguisés qu'il distille jour après jour à Laval. Il est son directeur de cabinet en titre, et sans doute l'un des décideurs les mieux informés en France. Les cris des mamans affolées retentissent dans les cages d'escaliers des arrondissements parisiens. Les juifs - déjà marqués d'une étoile jaune par le régime qu'il sert - sont arrachés, ahuris, de leur domicile par la police française, regroupés sous bonne garde dans des camps dits primaires ; avant d'être concentrés sans eau ni hygiène minimale à Drancy ou sous la grande verrière du Vélodrome d'Hiver de Paris. Um mètre carré par âme. Dans cette marmite de l'horreur, assoiffés et condamnés à des sanitaires bouchés, les captifs font déjà leurs déjections contre les murs. Des femmes à bout tentent de se jeter du haut des gradins. Des opérés de la veille, tirés de leur lit d'hôpital, subissent des hémorragies, des éventrements. On pourrit à l'étuvée. Et en silence ; car le régime piloté par le Nain Jaune garrotte la presse.

Tous on cru que la France, c'était la protection.

Que l'impensable ne pouvait être pensé dans un cervau français.

Que les Gaulois ne les livreraient jamais aux Germains.

Qu'un régime obsédé par la famille ne les séparerait pas de leurs enfants.

[...] Reçoivent-ils enfin le coup de fil tant attendu de René Bousquet, le fringant secrétaire général de la police, en charge de cette histoire un peu gêante de rafle ? Ou de son adjoint Jean Leguay ? c'est fort probable... L'avisé Bousquet - que Jean Jardin reçoit parfois à Charmel dans la maion des Jardin (1) - n'ignore pas que la réunion du matin à l'hôtel du Parc a lieu à huit heures précises et que le Président est anxieux. Pas pour les familles juives, non, dont un certain nombre son d'ailleurs naturalisées "depuis si peu de temps". Laval redoute surtout une réaction des "bons Français" ; un débordement populaire qui affaiblirait sa position face aux Allemands. Ouf, tout s'est bien passé. Quelques rares suicides à déplorer mais pas de grabuge avec la population parisienne, qui ne s'est pas interposée. L'opinion -capitale aux yeux de Laval- n'a pas moufté. Quelle judicieuse idée d'avoir mené cette affaire à l'heure du laitier... Le Vel d'Hiv commence à bien se remplir, leur affirme-t-on au téléphone. Mais l'objectif raisonnable de 25 000 arrestations paraît hor de portée. On en compte à peine 13 000. [...].

[...] D'autant plus que le Nain Jaune (Jean Jardin, grand-père d'Alexandre Jardin) ne fut pas le directeur de cabinet d'un Président aux attributions rognées. Depuis son retour aux affaires, fin avril 1942, Laval cumulait la présidence du Conseil, le portefeuille de l'Intérieur, celui des Affaires étrangères, et d'une main cynique, celui de l'Information. Son directeur de cabinet se trouvait donc perché en haut d'un édifice gouvernemental exceptionnement vaste.

Mais l'absolution complète - et disons-le la stupéfiante cécité collective - ne fut portée à son point culminant que deux années plus tard, lorsque le Zubial (Pascal Jardin, père d'Alexandre) publia la suite du Nain Jaune, La Bête à Bon Dieu. Peu avant l'été 1980, quelques mois avant son décès clinique. Devinez quel homme bien, transporté d'admiration, consentit à écrire la postface de ce livre magnétique ?

François Miterrand, of course.

Dont on ignorait alors les accointances troubles avec Vichy ; et la fidélité durable à René Bousquet. Deux taches noires dont le rassembleur de la gauche du programme commun n'était pas encore étiqueté.

Quelle apothéose ! Pensez, le timonier de l'humanisme laïc et républicain venait bénir les mânes de mon aïeul. Et l'exhausser au rang d'éminence grise intouchable.[...]

[...] Le Nain Jaune n'avait-il pas empêché, en restant à son poste dans la tourmente, que les vrais fripouilles politiques - Marcel Déat et Doriot, deux fascistes roublards - ne saisisent trop vite le gouvernail du pays ? Le temps que l'Amérique forge les armes de notre libération. L'antienne du glaive (de Gaulle se battant à Londres) et du bouclier (Pétain protégeant les Français à Vichy) ne comportait-elle pas un part de vérité tactique, à défaut de légitimité morale ? Ces sornettes longtemps si utiles aux consciences françaises, me soulageaient bien un peu.

Comme elles soulageaient les miens qui me répétaient qu'il n'avait été qu'un vague subordonné, que les débusqueurs de collabos actifs - type Klarsfeld - ne lui avaient jamais rien reproché forntalement...

Mais elles avaient un coût : celui de me décrocher de ma sensibilité ; car pour avoir beaucoup lu sur l'emploi des forces de police française de tous poils (municipale, gendarmerie et agents des RG) sous son règne administratif, je savais hélas que l'abjection, la traque minitieuse et le fichage opaniâtre des non-Aryens par nos services - alors que les Allemands n'eurent jamais plus de deux mille à deux quatre cents policiers sur le territoire français - dataient bien de son époque.

Il me fallait, pour adhérer à ces fariboles qui comportaient une part de vérité, renoncer à ma part d'honnêté. Divorcer d'avec le meilleur de moi. Et ne pas me construire, demeurer dans les limbes d'un âge non adulte ; car on ne peut pas se bâtir sur le sable de la mystification - fût-elle gobée par un pays entier - ni s'appuyer sur de l'ambiguïté. L'action érosive du mensonge est sans fin. Mon héridité fallacieuse me rendait un peu faux, tarissait ma sève, sapait ma confiance en moi ; ce qui est la mort dans la vie. Notre respectabilité truquée m'empêchait d'en trouver une réelle.[...] 

Si je peux me le permettre, je ferais un parallèle entre le livre d'Alexandre Jardin à des niveaux très différents avec celui de Marie Cardinal : "Les maux pour le dire" en ce qui concerne la guerre d'Algérie.

Je n'en suis qu'à la page 83 du livre d'Alexandre Jardin, qui pour moi est un livre qui devrait être inclus dans les programmes de français. Il est tellement riche en faits historiques, en description minutieuse du comportement des hommes qui dirigent les foules, en réactions des familles et de la société vis-à-vis de faits qu'elles ne veulent pas voir et qu'elles transforment pour les rendre supportables et en psychologie d'une l'humanité, dont nous sommes les pions, qui n'a qu'un seul but vivre et survivre du mieux possible. Un leçon de santé mentale de la part d'Alexandre Jardin. Ce livre va bien au-delà de la situation spécifique d'Alexandre Jardin qui est celle du petit-fils du Nain-Jaune et du fils de Pascal Jardin.

[...]Troublé par l'émotion bégayante de Soko qui cherche à blanchir son ami, je demande des éclaircissements. Sans imaginer une seconde que j'ai en face de moi un ex-informateur du service SS VI A. Et j'en obtiens : les quatre mille enfants du Vél d'Hiv avaient bien été séparés de leurs mères et internés seuls, après la déportation des parents accompagnés des adolescents de plus de seize ans, dans le camp tricolore, contrôlé par Vichy, de Beaune-la-Rolande ; ainsi que dans celui de Pithiviers. Laval avait tant insisté pour que les Allemands en prennent livraison que le 20 juillet 1942, ces derniers y avaient consenti. Tous avaient été incinérés dès leur arrivée à Auschwitz. Et j'apprenais par la bouche de l'apoplectiques Soko - poursuivi par cet épisode macabre - que son camarade de roujours, Jean Jardin, avait été favorable, en tant que directeur de cabinet de Pierre Laval, à cette "option humanitaire" (la remise aux Allemands) ; au motif qu'il eût été parfaitement inhumain de polonger cette séparation des familles. Des gens très bien, on vous dit !

- Nous ne savions pas que les enfants allaient être grillés ! me répéta Sako sous le nez de son épouse irritée qui, hors d'elle, levait les yeux au ciel que son mari persitât à employer un verbe inconvenant.

Comme si l'horreur tenait au vocabulaire. [...]